L’ hiver 1879

L’ hiver 1879

 

 

C’est l’hiver le plus froid que nous ayons connu en France et pourtant ses conséquences ont été très limitées.

Contrairement à la plupart des hivers rigoureux qui sévissent, surtout en janvier et février, l’hiver 1880 est en réalité un hiver précoce qui est pratiquement terminé à la fin du mois de décembre. D’ailleurs, toute l’année 1879 fut une année froide, avec des températures moyennes inférieures de 2 à 3 °C à la normale. Cette année-là, on traverse la Seine à pied sec (et gelé). Décembre 1879 est exceptionnel.

La deuxième quinzaine du mois de novembre 1879 est déjà bien froide… Et le 18, la température dépasse les 10° pour la dernière fois avant le 6 février 1880. Dans un flux de nord engendré par des hautes pression « irlandaises », l’air froid « dégouline » des hautes latitudes. C’est ainsi que la neige fait sont apparition le 20 novembre, et que les 26 et 27 sont les premières journées sans dégel. Les -6° atteints durant 3 jours ne sont qu’un pâle aperçu de ce que le pays s’apprête à subir et, pendant 30 heures, les 4 et 5 décembre, il neige sans discontinuer au point que Paris est recouvert de 25 cm de neige, auxquels 10 cm supplémentaires viennent s’ajouter les jours suivants. Juste après ces précipitations neigeuses, un anticyclone à l’air glacial s’assied sur la France et y reste.

Dès la seconde quinzaine de novembre, il gèle pendant treize jours, toujours à Paris. A la station météo de Paris-Montsouris, ouverte en 1873, alors qu’on avait relevait la température maximum atteint de 28 °C un seul jour du mois de juillet, le 3 décembre, il fait – 13,7 °C ; le 9, – 24,2 °C ; le 10 à une heure du matin, – 25,6 °C avant une lente remontée jusqu’à -6,7° en soirée, température la plus froide jamais égalée depuis à Paris. D’ailleurs, un peu partout, cette nuit du 10 décembre fut appelée la  » grande nuit  » . Le 9 , il fait -10,4° au meilleur de la journée et la température moyenne sur 22 relevés horaires est de -19°. Dans la nuit du 12 au 13 décembre, la température redevient positive, ce qui n’était plus arrivé depuis une semaine. Mais en cours de journée, un nouveau déplacement d’air froid provoque une chute du thermomètre de plus de 10°. A présent, il va geler sans discontinuer pendant trente-trois jours jusqu’au 28 décembre. Le mois de décembre affiche une moyenne générale, toujours à Paris, de – 8 °C, contre + 4 °C ordinairement. Dans le même temps, mais en plaine, on relève des minima de – 28 °C à Orléans, de – 30 °C à Nancy et de – 33 °C à Langres. Le record officiel en plaine est de -33° à Langres, en Haute-Marne, rebaptisée « Nouvelle Sibérie » pour la circonstance .

Nombres mensuels de jours de gelée entre 1788 et 1879

« En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la France, interrompant toutes les communications : aux environs de Paris, l’épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres. La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de dix centimètres à la première ; de sorte qu’il s’accumula sur le sol, du 4 au 8 décembre, une couche d’eau gelée qui, fondue, ne correspondait pas à moins d’un volume de quarante-cinq litres d’eau par mètre carré de surface. »

En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu’à Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à fait insolite. À Joigny, dans l’Yonne, il y en avait plus de 50 centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. À Laval, on observait 50 centimètres de neige. À Bapaume, au milieu de décembre, il y eut en certains endroits 1m60 de neige : le courrier dut, au péril de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches. Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandèrent des secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers furent ensevelis, et demeurèrent pendant plusieurs jours isolés du reste du monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout gelait dans les maisons.

Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent, comblait les vallées, et s’amassait en masses de 10 mètres d’épaisseur. Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient d’employer des traîneaux grossiers pour leurs transports.

A Montmartre, Place Bréda, les chiens s’amusent, les élégantes avancent à pas prudents, et les cochers s’emmitouflent. Voici le récit de cette chute de neige dans une chronique de l’époque : « La neige est tombée avec une abondance tout à fait exceptionnelle pendant deux jours sur une grande partie de l’Europe. A Paris, elle était accompagnée d’un vent très violent qui fouettait les flocons avec une force peu commune. Ces flocons de très petite dimension étaient formés de petits cristaux assez denses aussi fins qu’une poussière que le vent accumulait en certains endroits. On ne peut estimer à moins de 25 cm l’épaisseur de la couche qui aurait recouvert tout Paris si elle avait été uniformément répartie. A leur réveil, le 5 décembre, les parisiens ont pu constater que la neige n’avait cessé de s’amonceler dans les rues et sur les toits. Chassée en rafales par un fort vent d’est, elle pénétrait partout dans les pavillons des Halles comme dans les passages couverts. Cette tourmente de neige a jeté une complète perturbation dans tous les services de transport… »

« La neige a repris avec moins d’intensité dans les journées du 5 et du 8 décembre, ajoutant 10 cm à la couche existante… ». A Louveciennes, Sisley installe son chevalet dans une rue, pour nous restituer l’ambiance ouatée de ces journées blanches.

L’air glacial et l’air doux ne se mélangent pas. Ils s’affrontent et se chevauchent. Au gré du déplacement du front et des températures, les précipitations varient . Si Paris est sous la neige, Nantes connaît une tempête de verglas : « Le mercredi 3 décembre, après une journée grise et froide, la neige commença à tomber. Le jeudi 4 au matin, la terre était complètement couverte. Vers 8 h, la neige se changea en une pluie glacée chassée par un vent d’est assez violent et très froid. La pluie se congelait en partie en se fixant aux divers objets qu’elle rencontrait et formait bientôt une couche épaisse de verglas, toutes les maisons se recouvrirent d’un vernis de plus d’un centimètre d’épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et soudait si bien les fenêtres qu’on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand vint l’ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises des toits et remplissait les greniers les mieux clos. Les plantes étaient emprisonnées sous une charpente glacée qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles. Vers le soir, sous le poids de la couche glacée, les branches d’arbres commencèrent à s’incliner vers la terre avant de se rompre. Enfin, pendant la nuit suivante, une tempête de neige chassée par un fort vent d’est vint encore aggraver la situation. Les arbres surchargés, y compris les plus forts et les plus vigoureux, se brisèrent, notamment les ormes des promenades publiques.Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter la beauté du phénomène en faisant scintiller cette splendide végétation de cristal. « 

Dans la capitale, la circulation des biens et des personnes est entravée. Peu à peu, dans des rues quasi désertées en raison d’un froid polaire, il ne circule plus guère que des traîneaux dont les chevaux sont garnis de colliers à grelots. Ces modes de transports sont toutefois réservés à une clientèle plutôt aisée. La marche à pieds est elle-même périlleuse car d’importants morceaux de glace se détachent parfois des toits et viennent s’écraser sur les trottoirs; et malgré le fait que l’on signale quelques accidents mortels, aucunes autres dispositions ne sont prises pour autant… Les boutiquiers jettent des cendres sur le bitume pour limiter les glissades et les fractures qui se comptent par centaines. L’activité économique de la capitale s’en trouve ralentie à tel point que certains jours, la Bourse n’enregistre quasiment pas de transactions; la neige retarde ou suspend l’arrivée des dépêches et du courrier. Pour aider les miséreux, des souscriptions, des fêtes et des loteries sont organisées.

Des chauffoirs sont ouverts, pour permettre aux parisiens de trouver un peu de chaleur. Des braseros publics sont allumés dans plusieurs centres ouvriers. Pour faire face à la situation exceptionnelle, les sans-travail sont réquisitionnés pour aider les cantonniers, déblayer le milieu des chaussées et des trottoirs et réunir la neige en bandes sur les bas-côtés des voies. Pour dégager les rues de Paris, tombereaux, charrettes, brouettes sont réquisitionnés afin de transporter la neige et la glace sur les ponts, où elles sont déversées dans les égouts ou dans la Seine. Comme celle-ci est gelée, il se forme de véritables montagnes de neige au niveau des ponts, notamment près du pont St-Michel. Au bout de quelques jours, ces monticules sont si hauts qu’ils arrivent à la hauteur des tabliers. Tous les tombereaux et véhicules disponibles sont saisis par la municipalité pour la transporter. Mais les 4000 tombereaux ne sont pas efficaces et le service des ponts et chaussées teste une nouvelle machine tirée par huit chevaux. Les Parisiens s’inquiètent car les ordures s’amoncellent et l’on commence à craindre des épidémies.

Amoncellement de la neige au pont Saint-Michel

Sous le poids de la neige gelée, le toit du marché St-Martin dans la rue du Château s’effondre, heureusement sans faire de victime.. D’autres, plus opportunistes, trouvent la parade : « On voit chaque jour augmenter le nombre de traîneaux. Aux Champs-Elysées, on compte souvent 5 traîneaux pour 20 voitures… On applique aussi le « traînage » au transport des marchandises d’un poids considérable et de certains matériaux… » D’autres, plus opportunistes, trouvent la parade : « On voit chaque jour augmenter le nombre de traîneaux. Aux Champs-Elysées, on compte souvent 5 traîneaux pour 20 voitures… On applique aussi le « traînage » au transport des marchandises d’un poids considérable et de certains matériaux… » Sur les trottoirs, chaque commerçant et chaque riverain a l’obligation de balayer devant sa porte. Des paillassons métalliques sont aussi installés au-dessus des plaques d’égout pour éviter les glissades… Pour se débarrasser de toute cette neige, on pense même un temps à la faire fondre à la vapeur.

Devant l’ampleur du travail, Paris met en place pour la première fois le salage des rues. Le Ministère des Finances exonère le sel de ses taxes. On utilise le sel pur et bon marché des Salines, et on prélève les stocks disponibles dans les dépôts de la capitale. Les voies sont classées suivant l’urgence du déblaiement. Avec les températures très basses, il faut plusieurs heures pour que la neige se transforme en boue glacée. Jour et nuit, les cantonniers sont à l’ouvrage. « Les ouvriers municipaux vont par deux, l’un poussant une brouette remplie de sel, l’autre portant une pelle qu’il plonge dans le véhicule et dont il projette alternativement le contenu, par un geste circulaire sur le sol. »

Un journaliste raconte : « Il faisait un froid à fendre les cailloux. Nous apercevons une chaufferette , puis un chevalet, puis un monsieur emmailloté dans trois paletots, les mains gantées, la figure à moitié gelée : c’était Monsieur Monet, fasciné par la neige, étudiant un effet de neige… »

Les magasins de fourrures triomphent dans leurs magnifiques étalages, Paris prend l’aspect d’un ville Russe triste et sale. « On se croirait dans quelque cité de la Baltique à Koenigsberg ou à Dantzig », lisait-on dans le « Petit Parisien ». Le peintre Claude Monet, qui se prend de passion pour les jeux de lumière sur la Seine prise par les glaces. Il écrit plus tard : “Je peignis […] sur la glace […]. La Seine était complètement gelée et je m’installai sur le fleuve, m’efforçant de plier mon chevalet d’une manière quelconque. De temps en temps, on m’apportait une bouillotte. Mais pas pour les pieds : je n’avais pas froid, c’était pour mes doigts gourds qui menaçaient de laisser échapper le pinceau.” Le peintre réalise une série de toiles parmi lesquelles on trouve ce Soleil d’hiver à Lavacourt.

Le 19 décembre, le froid sévit et s’installe. On s’adapte. Les traîneaux remplacent les fiacres, on ouvre des chauffoirs, on sale pour la première fois les rues de Paris et… on se met au patin à glace. Comme le rapporte un chroniqueur de l’époque, “on patine un peu partout : sur les lacs du bois de Boulogne, sur les pièces d’eau de nos jardins publics, sur la Seine et jusque dans certaines rues… L’aspect du fleuve vu du haut des ponts est des plus pittoresques. On peut évaluer à 25 000 le nombre de personnes qui ont traversé la Seine le jour de Noël… Le soir venu, une quarantaine d’individus munis de lanternes se sont formés en bande et ont remonté le fleuve du pont de la Concorde au Pont-Neuf.” Une retraite aux flambeaux que la police interdit dès le lendemain.

C’est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les froids extraordinaires de l’hiver. Les phénomènes de congélation de divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de localités. L’eau, en maints endroits, s’est gelée au fond des puits ; l’eau-de-vie, exposée à l’air, s’est prise en une masse solide ; le vin a pu être coupé à la hache. À Verneuil, (27), le vin gèle dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le Berry, au fond d’une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles de vins fins éclatent par l’effet de la gelée. Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans plusieurs départements, toutes les provisions qui n’étaient pas enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues. Dans des chambres à feu, l’eau se gelait dans les carafes pendant la durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand l’eau était placée à l’extérieur. Un professeur au lycée d’Orléans profita de ces basses températures pour refaire l’expérience de William. Le 17 décembre, il remplit d’eau un obus de 95 millimètres de diamètre, qu’il plaça en plein air, et le lendemain le trouva cassé. Les vases rompus par suite de la gelée furent très nombreux, même dans les appartements qui semblaient le mieux à l’abri des accidents de cette nature. Un journal publia une photographie sur laquelle on vit une bouteille contenant une solution faible de nitrate d’argent : le bouchon avait été soulevé, dans un placard de laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du goulot.

Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris présentaient, par suite de la formation des glaces, l’aspect le plus agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d’un magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décoraient les fontaines étaient enveloppées dans d’immenses blocs de glaces dont elles formaient en quelque sorte le noyau.

Presque toute la France est prise par le froid intense qui englobe l’Europe centrale. L’anticyclone est bloqué et, d’une certaine manière, s’auto-alimente d’autant que le soleil faiblard n’est présent que quelques heures par jour en cette période voisine du solstice d’hiver. Partout les cours d’eau gèlent. A la fin du mois de décembre 1879, une masse d’air plus chaud arrive enfin du sud-ouest et les températures redeviennent positives. Début janvier, c’est la débâcle sur la Seine, une débâcle spectaculaire qui ira jusqu’à couler de nombreux bateaux et détruire le pont des Invalides alors en réfection. Quelques jours plus tard, rebelote, nouvel anticyclone. Le mois de janvier 1880 est lui aussi durement mordu par le gel.

Débâcle de la Seine, au pont Saint-Michel, 3 janvier 1880

Après l’offensive de la neige et du verglas, c’est le froid qui s’intensifie par le nord de la France. Désormais, la vie est assujettie et rythmée par les rigueurs de l’hiver.

Il arrive sur des sols gelés et enneigés qui vont lui servir de réserve et d’assise. A Honfleur, les navires au long cours sont prisonniers des bassins du port. les fleuves et rivières charrient des blocs de glace à partir du 2 décembre. Dès le 8, plus rien ne bouge. La Seine est prise. On peut s’y promener et patiner d’une rive à l’autre. Quai des Tuileries, les badauds tentent la traversée.

Sur les relevés des matins et soirs, on y voit le refroidissement rapide des eaux fin novembre, l’embâcle total du 5 décembre au 3 janvier, ainsi que le redoux relatif de janvier 1880. On a bien failli connaître un nouvel embâcle fin janvier début février 1880.

Plus au sud, à Lyon, la Saône n’est qu’une immense étendue de glace recouverte de neige. Même avec la douceur bretonne, à Nantes, l’ l’Erdre est gelée de part en part. Bientôt la Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n’avaient jamais vu autant de glace sur le Rhône : il était gelé d’une rive à l’autre sur une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d’Arles. Sur le Lot, à Espalion, la glace avait 50 centimètres d’épaisseur ; la rivière avait été prise le 30 novembre, et le 22 janvier 1880, jour de la foire, tout le monde la traversait encore ; on y jouait aux quilles, on y faisait de la photographie.

Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement gelé au commencement de décembre. À mesure que le froid se prolongeait, l’épaisseur de la glace devenait plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de glace. À Vichy, sur l’Allier, les grosses voitures de roulage circulaient comme sur une route. À Mayence, sur le Rhin, les diverses corporations d’ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël deux grands tonneaux sur la glace ; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux-ferrants, des cordonniers, s’établissaient sur le Rhin ; on installait une grande boucherie. A Lyon, la couche de glace atteint 50cm d’épaisseur sur la Saône ! Au début du mois de janvier 1880, d’importantes débâcles se produisent sur la Loire et la Seine, occasionnant d’énormes dégâts et des inondations.

En décembre 1879 la température est inférieure à 0° sur la majeure partie de la France, excepté l’extrême sud et une mince frange littorale : « … L’influence de la mer s’est fat sentir, comme toujours en hiver, mais à une très petite distance des côtes seulement. Cela tient à ce que le vent était presque toujours dirigé de la terre vers la mer. En certains jours même, la variation de température a présenté une rapidité plus grande encore : le 9 au matin par exemple, tandis que le minimum atteignait -25,6° à Paris Saint-Maur et était encore de -15,9° à Rouen, le thermomètre ne s’abaissait même pas tout à fait à 0° au cap de la Hève. Soit une différence de 16° pour une distance de 70 kilomètres… »

Dans l’intérieur de la moitié nord, la moyenne mensuelle franchit allègrement les -5°, pour tutoyer les -8° sur le quart nord-est du pays. Les courbes des températures à Strasbourg sont vertigineuses… Avec une moyenne des minimales de -12,98° et une moyenne des maximales de -7.29°, la température moyenne mensuelle s’établit à -10,13°. Rien qu’en décembre, on dénombre 30 jours consécutifs avec gelées, 28 jours consécutifs sans dégel (33 jours en incluant les 5 derniers jours de novembre…) dont 13 jours avec des températures qui ne dépassent pas -10°… Et que dire de cette maximale de -16.4° le 17.

L’arc alpin a connu des températures plus douces que les plaines environnantes. En revanche, pendant la même période une situation privilégiée sur les côtes méridionales de la France : à Nice il ne fait que – 1,7 °C le 14 décembre et à Perpignan, – 2,5 °C le 12. Les observateurs de l’époque constatent cette curiosité, ici dans les Pyrénées : « Tandis que Paris et la France entière sont couvertes de neige au milieu d’un froid exceptionnel, le temps est plutôt clément au sommet du Pic du Midi et la neige y est rare… Les communications sont permanentes avec Bagnères et les chemins demeurent praticables. Le télégraphe et le téléphone ont toujours fonctionné et l’Observatoire est bien approvisionné… La température n’est pas descendue au-dessous de -13°, et le 5 janvier 1880  Mr. de Nansouty a pu cueillir un bouquet de fleurs… Si l’on s’élevait en ballon au-dessus des brumes glacées qui couvrent le pays, peut-être trouverait-on aussi des régions moins rigoureuses que dans les bas-fonds de l’atmosphère… »La température moyenne du sommet du Puy de Dôme a été de -3,9° en décembre 1879, celle de Clermont-Ferrand à 1080 mètres plus bas s’abaissant à -7°… » Dans les montagnes, au contraire, de même qu’il y avait peu de froid, il n’y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient obligés, faute d’eau et de neige, de faire un très long parcours pour aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu’ils charriaient à la ferme, et qu’ils faisaient fondre au fur et à mesure pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux.

En dehors des neiges du début du mois sur le nord de la France et le centre de l’Europe, les précipitations mensuelles ont été très faibles. »… Le Général de Nansouty adressa ce télégramme facétieux à un intime : « nous sommes en détresse; nous ne trouvons bientôt plus assez de neige pour faire l’eau du thé et de la soupe. Apportez nous de la neige si Paris en a assez. »

Une autre particularité est à signaler et aura son importance : nous sommes en plein solstice d’hiver. Les nuits sont donc plus longues que les jours. Lors des courtes journées, les hautes pressions agissent comme un couvercle en plaquant le froid dans les basses couches. Quand les brumes et brouillards ne le masquent pas, ce qui est fréquent avec un anticyclone hivernal, le soleil très bas sur l’horizon ne parvient pas à réchauffer l’air ambiant, surtout lorsque le sol est couvert de neige. La longue nuit venue, par un temps calme et sans nuage, rien ne vient faire obstacle au refroidissement… Et la neige renforce le phénomène radiatif. Le peu de calorie gagné en journée s’évanouit dans l’atmosphère. Et le froid s’accentue. Si aucun élément nouveau ne vient troubler cette « belle mécanique », la situation dure et perdure. On assiste à un blocage. Le froid maintient et renforce les hautes pressions, qui elles-mêmes maintiennent et renforce le froid. » Il y a donc eu, sur l’Europe centrale et occidentale, un minimum de température coïncidant avec le maximum de pression. On conçoit du reste qu’il y ait une dépendance entre ces deux phénomènes… ».

« Après plus de 30 jours consécutifs d’un froid rigoureux, la température s’est relevée tout à coup à Paris le 28 décembre 1879, sous l’action d’un vent « chaud » du sud-ouest… ». En effet, durant cette seule journée, la température passe de -15° à 3°, soit une hausse de 18° en 24 heures.

Le 31 décembre, la température reste constamment positive, ce qui n’était plus arrivé depuis le 25 novembre. Soit 33 jours consécutifs avec gelée. C’est une délivrance. « La neige accumulée sur toute la surface du bassin de la Seine a fondu peu à peu, et l’épaisse couche de glace qui recouvrait le fleuve ne tarda pas à perdre de sa solidité. Et pendant plusieurs jours de suite, elle se trouva soulevée et brisée. La débâcle commença partiellement le 2 janvier. Elle devint générale le samedi 3 janvier 1880 dans la matinée, offrant à tous ceux qui en furent témoins un spectacle imposant, inévitablement accompagné de nombreux accidents. L’eau du fleuve était littéralement cachée sous un monceau de glaçons… On les voyait courir avec une rapidité saisissante, entraînant des bateaux, des poutres, des tonneaux, des débris de toute nature, et frappant à la façon de formidables béliers les piliers des ponts qu’ils ébranlaient… Les glaces ont produit de nombreux désastres sous les yeux des milliers de spectateurs qui encombraient les quais… »

Un témoin raconte : « … Des chalands viennent se briser sur les piles du pont St Michel, et d’énormes poutres provenant de la rupture des trains de bois le barrent complètement. D’énormes blocs s’amoncellent pendant quelques minutes. C’est un amas de glaçons et de bateaux broyés. La circulation ne tarde pas à être interdite sur plusieurs ponts, tandis que les sergents de la ville interdisent de se rassembler sur quelques autres… La crue de la Seine est extraordinaire depuis le matin. Le fleuve semble monter à vue d’œil. Dans l’espace de 3 heures, la crue est de 1 mètre 50. En amont du Pont-Neuf, une partie des bains froids a sombré. De l’autre côté, plusieurs bateaux ont coulé ou ont été broyés. Des familles entières de mariniers déménagent en tout hâte et transportent non sans difficulté leur mobilier et leurs ustensiles de ménage sur le quai même des Grands Augustins. Les bains de la Samaritaine, solidement amarrés, résistent bien. Plus bas, un lavoir est submergé… « Tandis que les eaux marquent 5 mètres 80 à l’échelle du pont Royal, les eaux montent toujours. Le courant est d’une violence extrême. On pourrait comparer sa vitesse à celle d’un cheval au trot… »… « C’est au pont des Invalides que le désastre est le plus grand. On sait que ce pont est en reconstruction depuis quelques mois, et qu’on avait dû construire en avant une étroite passerelle de bois pour la circulation du public. Le 2 janvier, les glaces amoncelées en amont sont venues s’accumuler entre les deux passes protégeant les travaux. On essaya de faire partir à l’aide de la dynamite l’amas énorme de glaçons. Un conducteur des ponts et chaussées fit jeter dans le fleuve de nombreuses cartouches enflammées pour disloquer les glaçons qui faisaient craquer les étais avec un bruit sinistre. Malgré les efforts, la passerelle fléchit et les ouvriers n’eurent que le temps de s’enfuir au plus vite… Elle s’écroulait dans la Seine et venait se dresser contre une des passes et la boucher… » « Le 3 janvier, les glaçons s’accumulaient contre les piles du pont des Invalides en les ébranlant de coups répétés… La seconde arche du pont, incapable de résister plus longtemps à la pression des glaces et au choc des épaves, s’effondra tout entière. Trois heures plus tard, on vit tout à coup le tablier de la seconde arche s’affaisser et l’arche s’écrouler avec un bruit effroyable. Tels sont les faits les plus saillants de la grande débâcle de la Seine pendant l’hiver 1879-1880 qui restera un évènement à peu près unique dans l’histoire de la Météorologie de Paris. »

La débâcle de la Seine

Un grand silence règne malgré la circulation (car la neige a la particularité d’être un très bon isolant). Une circulation des voitures à chevaux qui devient d’ailleurs très difficile voir impossible. Les animaux glissent très souvent sur les pavés (en bois ou en pierre) et les accidents sont nombreux. Il faut préciser que les transports urbains (tramways et omnibus – tous à traction à cheval) se sont développés au début des années 1860. Partout, le trafic ferroviaire s’arrête, notamment sur la ligne du Nord où les congères sont si hautes que les trains sont stoppés en route.  » A Soissons, le train des Ardennes est prisonnier dans le tunnel de Viergy. En arrivant à l’extrémité du tunnel, l’obstacle neigeux fut reconnu infranchissable. Le mécanicien fait alors vapeur arrière, mais il est trop tard, une heure s’est écoulée et l’entrée du tunnel est, elle aussi, infranchissable. Quelques hommes de bonne volonté se dévouent pour se frayer un passage à travers la neige et aller chercher des secours « . Sauf pour faits de guerre comme en 1871, c’est la première fois que le réseau ferré connaît une situation aussi difficile depuis son expansion au milieu du 19eme siècle.

Dans les campagnes voisines la vie paysanne qui reprend peu à peu. Mais dès le 6 janvier 1880, les températures redeviennent négatives, et le gel est à nouveau permanent. Jusqu’à la fin du mois, de brefs et faibles redoux sont vite balayés par des coups de froid plus sévères.

La débâcle de la Loire et de ses affluents s’en trouve contrariée.  » Il y a quelques semaines, La Loire était prise : une couche de glace unie et continue, épaisse de 30 à 40 centimètres, permettait aux piétons et même aux attelages de passer le fleuve d’une rive à l’autre. Suite à la hausse des températures, les neiges qui couvraient la région ont fondu, grossissant les ruisseaux et les rivières dont les eaux sont venues se déverser dans la Loire, et soulever le couvercle de glace qui en comprimait le cours. Dans cet exhaussement produit par la crue, la surface solide s’est fracturée et la débâcle a commencé. D’énormes glaçons descendaient violemment le fleuve, s’entrechoquant et se brisant… Quand tout à coup, cette effroyable migration s’est arrêtée… » L’eau est encore froide. Avec le gel, les amas de glace se soudent pour former un chaos épais, tourmenté et infranchissable. A l’époque, les voies navigables représentent une part importante du transport des marchandises et des personnes. Le 20 janvier, la « banquise » de Saumur est infranchissable. C’est pourquoi les pontonniers s’y attaquent avec acharnement, afin de rétablir les échanges. Le Génie militaire est appelé en renfort dans cette tâche d’envergure. Il fait parler la poudre. Dans l’île de Souzay (49), les gendarmes viennent au secours des habitants. Ils ne peuvent plus se déplacer et s’approvisionner en empruntant le fleuve.

Après le redoux du Nouvel An, a permis la persistance d’un temps stable, froid et sec, dans la continuité de décembre 1879. Comme en décembre, la toute fin de janvier 1880 marque un changement de régime… Après un 28 janvier sans dégel et une nuit à nouveau glacial, on passe de -11° à 6° en quelques heures. L’air doux, au contact des sols encore très froids, engendre un autre phénomène : « Un épais brouillard a recouvert pendant plusieurs jours une grande partie de la France. A Paris, il était très dense et d’une odeur particulière, rendant la circulation difficile. Il en a été de même à Rouen : ce n’est qu’avec des précautions infinies que les piétons pouvaient s’aventurer sur les chaussées et aux abords des quais. Dans le centre, le froid continue à être vif pendant la nuit et les ruisseaux restent gelés…  Le matin et le soir, les brouillards sont si épais qu’on a quelques peines à se conduire dans les rues. Vers le milieu du jour seulement, le temps est relativement beau… »

Février 1880 voit enfin le retour d’un flux de sud-ouest perturbé et océanique, ramenant la pluie et la douceur en France et en Europe. Ainsi s’achèvent plus de deux mois de neige et de froidure qui ont connu leur paroxysme en décembre 1879. La conjugaison d’un blocage exceptionnel avec un anticyclone « thermique » centré sur l’Europe occidentale, et d’un moment particulier correspondant au solstice d’hiver.

Au-delà de l’impact sur les consciences, ce grand hiver a eu des conséquences directes sur la vie quotidienne et l’économie du pays. Et on en tire bien vite les leçons pratiques. Le salage s’est avéré si efficace que Paris commande désormais à chaque année une provision de 4 000 tonnes de sel, réparties dans quinze dépôts municipaux. Suivant cet exemple, les principales capitales européennes l’imitent. Autre moyen de dégager les voies, le chasse-neige est inventé et mis en usage pour la première fois l’hiver suivant, en janvier 1881. C’est une herse traînée par six chevaux, avec une armature de balais très serrés.

Les froids intenses du mois de décembre auraient pu être catastrophiques. Fort heureusement, la neige est tombée en abondance dès le début du mois, de 30 à 40 cm en plaine. Si les routes sont impraticables, si les trains sont arrêtés quelques jours et les approvisionnements suspendus, si les moulins ne peuvent plus moudre, si la misère est grande, surtout dans les campagnes où la charité publique n’est pas organisée comme dans les villes, puisque les bureaux de bienfaisance en sont absents, les biens de la terre souffrent relativement moins. Bien protégés par la neige, les blés résistent mais les avoines d’hiver supportent moins bien le froid.

En revanche, tout ce qui n’est pas enterré souffre au niveau de la neige. Dans le Calvados, où il a gelé dès le 15 novembre, les pommes à cidre, en tas dans les champs, sont perdues. La vigne souffre surtout dans le Bassin parisien, principalement entre Paris et Tours, mais les vignerons trouvent assez de bois à tailler au printemps. Les arbres sont davantage touchés, surtout dans les vallées et les bas fonds humides. Noyers, amandiers, abricotiers, pêchers sont plus atteints que pommiers et poiriers. Dans les forêts, les dégâts sont inégaux. Presque tous les conifères importés sont morts et l’épicéa commun, quoi qu’indigène, a beaucoup souffert. Parmi les feuillus, chênes, robiniers, érables, marronniers, platanes sont touchés. Les ormes et les frênes plantés le long des routes présentent des cimes mortes. Le genêt à balai, la bruyère callune ont péri sur de grandes surfaces de landes mais les clématites, les vignes vierges, les aristoloches ont résisté au froid. Si le houx a gelé, le genévrier a résisté.

Dès la mi-décembre, sur proposition du ministre de l’Intérieur, les chambres ont voté un crédit de 5 millions de francs (une misère !) pour venir en aide aux populations les plus touchées. Journaux et municipalités organisent des souscriptions. On distribue des vêtements chauds et de la nourriture aux plus nécessiteux tout en leur recommandant de ne pas boire d’alcool.

Sur le plan économique et démographique, l’année 1880 ne subit aucune conséquence tragique de cet hiver exceptionnel.

Cet hiver extraordinaire est suivi d’un mois de mars très chaud ; la température moyenne dépassant de 4 degrés la normale.

Sources :

    • https://www.meteopassion.com/

    • https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/

    • https://www.lafranceagricole.fr/

    • https://www.france-pittoresque.com/