La « toupine » et le « torpilleur »

La « toupine » et le « torpilleur »

 

 

La majorité de nos contemporains connaissent le confort et l’hygiène. Il faut savoir que cette situation fut conquise de haute lutte, par un combat pugnace qui s’étend sur plusieurs siècles. Il fallut donc s’accommoder des tas d’ordures pestilentielles accumulés à proximité des maisons, comme de la collecte des vidanges humaines par des moyens rudimentaires.

Les notions de salubrité étaient souvent négligées. Saleté et odeurs putrides régnaient alors dans les rues. Une minorité de maisons disposaient d’une fosse d’aisance, qui devait être régulièrement vidangée. Mais dans la plupart des cas, la technique la plus utilisée était celle du « tout à la rue ». Les pots de chambre étaient ainsi tout simplement vidés par les fenêtres directement dans les rues. Ces eaux sales jetées s’infiltraient, fermentaient, se décomposaient, produisant des boues pestilentielles. Tout cela était sans compter sur les activités urbaines et artisanales ! Les rejets des tanneurs, des teinturiers mais aussi des bouchers, des poissonniers stagnaient dans les rues, en attendant que la pluie les emporte.

Cette situation persiste jusqu’au XIXe siècle. Résultats ? Épidémies de peste, de choléra et de typhus qui tueront des centaines de milliers de personnes à travers l’Europe.

De tout temps dans le milieu rural, l’évacuation des déchets en tout genre relatif à l’activité humaine et animale n’a pas posé de problème particulier. La faible quantité produite au regard de la surface disponible permettait d’utiliser ces déchets sous forme de fumier ou de compostage. Le reste pouvait être incinéré.

Dans le milieu urbain de l’époque, sans remonter trop loin dans le temps, on peut dire qu’au Moyen Age on se souciait peu de l’hygiène et la rue était le réceptacle naturel de tout ce qui gênait dans la maison. et en particulier, les ordures ménagères et autres. Les rats trouvaient là de la nourriture abondante qui favorisait leur prolifération et la propagation des épidémies.

Les rues d’autrefois, qu’elles fussent étroites ou moins étroites, les rues n’étaient pas toutes pavées, si ce n’est en certains endroits par des pierres roulées, ramassées dans le lit des rivières . Elles étaient balayées par les riverains qui poussaient ordures et fumier dans quelque recoin ou à la limite de leur façade.

Elles n’étaient pas éclairées la nuit, ce qui augmentait encore le danger parce qu elles étaient souvent encombrées d’objets divers. Enfin, en cas de pluie, elles étaient souvent transformées en torrents boueux… et puants qui emportaient tous les détritus et la terre dans les parties basses.

Alors on ébouait, on portait de la terre dans les lieux ravinés par la pluie et les gens, propriétaires d’un lopin de terre dans les collines environnantes emplissaient des sacs, des caisses que les mulets emportaient dans leurs biens plus ou moins éloignés. Mais souvent la boue stagnait longtemps dans les lieux bas.

Quant au balayage, chacun, s’occupait du « devant de sa porte et de sa maison », les balayeurs formaient des tas plus ou moins élevés. Si le propriétaire possédait quelque bête : mulet, âne ou chèvre, le fumier s’accumulait dans l’étable attenante ou avec les balayures.

C’est seulement quand une épidémie, et en particulier  » le mal qui répand la terreur « , la peste, était à leurs portes que les édiles et les habitants se souciaient alors de la propreté de la ville. Alors on nettoyait les rues dans tous les coins et recoins et les immondices enlevées étaient jetées dans des fosses que l’on purifiait avec de la chaux vive. Les habitants devaient rester chez eux, le chef de famille ou un membre sortant seul pour les provisions, et l’on faisait brûler dans les rues des tas de plantes aromatiques : thym, romarin, fenouil, etc.

Comment évacuer les excréments ?

Il faut se souvenir que jusqu’au milieu du XIXe siècle, peu de villes françaises possédaient de système de tout à l’égout.

A la compagne il y avait la cabane au fond du jardin, les champs, la vigne ou le tas de fumier, mais en ville, avant le tout à l’égout, c’était le pot de chambre ou  » la toupine « .Et oui, c’est un vase de nuit, l’équivalent du pot de chambre.

Qu’est-ce, au fait, qu’une toupine ?

Dans le dictionnaire de Frédéric Mistral, Lou Tresor dóu Felibrige, on trouve pour toupino, la définition suivante : Pot de terre à deux anses, usité pour mettre de l’huile, du miel, des olives ou de la graisse, petite jarre.

Ce qui a beaucoup marqué, c’était le mode de collectage des dites toupines.

Dans les grandes et les petites villes, le ramassage des tinettes est souvent confié à des vidangeurs qui ont passé un contrat avec les usagers ou les municipalités. Les tinettes sont parfois vidées dans des récipients plus importants installés au voisinage des latrines ; les vidangeurs les transportent ensuite à la main ou sur la tête. Des charrettes à bras ou à traction animale, des bicyclettes et des tricycles sont aussi utilisés. Il est clair que ce type de latrines pose de réels problèmes sanitaires et qu’elles devaient être remplacées aussitôt que possible. Cette collecte du contenu des pots de chambre était effectuée dans des sortes de cuves métalliques ou parfois des barriques posées sur des charrettes on les appelait « la torpille » ou « le torpilleur ».

Rares sont les appartements où il y a des WC et des salles de bain. Dans les villes , le « torpilleur » passe tous les matins pour récolter les « tinettes » ou les  » toupines « , des seaux hygiéniques (bien mal nommés) où les habitants ont fait leurs besoins.

Alors !… le torpilleur.

Il fallut procéder chaque jour à l’évacuation des ordures et des vidanges des seaux d’aisance, on vit s’aligner sur les trottoirs devant chaque porte, les poubelles qui voisinaient avec les toupines. C’étaient des véhicules différents qui étaient chargés d’enlever le contenu de ces immondices. Ils ne circulaient pas tous aux mêmes heures et les toupines devaient être sorties juste avant le passage du torpilleur, c’est-à-dire, au petit matin, dès que l’aube pointait. Le ramassage des ordures ménagères s’effectuait au moyen d’un tombereau tiré par un cheval et l’employé affecté à ce travail ingrat, armé d’une énorme pelle plate et d’un balai de bruyère, avait pour tache de vider les poubelles et enlever les petits tas d’ordures accumulés par les balayeurs de rue avant son passage. Le torpilleur, véhicule hippomobile au XIXe siècle, devint un engin motorisé au milieu du XXe siècle. Mais pourquoi l’appelait-on ainsi ? Probablement parce qu’on le fuyait comme un navire aurait fui face à la menace d’une torpille. La puanteur que répandait ce véhicule constituait une telle agression pour les narines qu’on le considérait comme un danger redoutable, surtout quand un piéton devait le croiser. Ce dernier était obligé d’appliquer un mouchoir sur son nez pour tenter de masquer l’odeur. On disait à ce moment là : « Attention, ça torpille ! » On comprend aisément pourquoi ! Il arrivait parfois que pour éviter de rencontrer le terrible engin de collecte, des travailleurs ratent volontairement le départ du bateau ou du tramway qui les conduisait à leur atelier ou à leur bureau. Les toupines émaillées, couvertes d’un disque en bois ou en métal, portant un bouton sphérique sur le dessus, permettant de soulever le couvercle, attendaient sagement le passage de l’employé municipal qu’on entendait arriver de loin car il poussait des jurons caractéristiques. Son cheval n’allait jamais à la cadence qu’il aurait voulu qu’il aille. Parfois, des récipients avaient été renversés par des plaisantins, ce qui ajoutait à la colère du vidangeur et provoquait sa mauvaise humeur. Ou alors, des retardataires le hélaient, leur toupine à la main. Il leur répliquait sur un ton agressif     :

– Vous attendrez demain pour vider votre toupine !

Ce fameux torpilleur était un tonneau monté sur deux roues et avait une contenance de cinq cents litres environ. Il était coiffé d’un entonnoir volumineux, par lequel l’employé versait le contenu d’un gros seau rempli lui-même par le contenu de plusieurs toupines. Les mêmes gestes inlassablement répétés exigeaient des efforts physiques assez importants. Tous ces transferts ne pouvaient s’effectuer sans éclaboussures, surtout lorsqu’un vent fort soufflait. On comprend pourquoi les passants devaient s’écarter pendant que l’homme effectuait les manipulations nécessaires à ce travail si délicat ! Ce dernier, malgré l’adresse dont il faisait preuve, ne pouvait s’empêcher de mettre ses vêtements dans un état terrible. Son pantalon en velours qui tombait en accordéon sur ses chaussures, son veston boutonné jusqu’au cou, son chapeau de feutre noir, le tout présentait un aspect peu ragoûtant et l’odeur qui s’en dégageait était infecte !

Et quand le gros tonneau que l’on appelait la  » boute  » s’ébranlait sur les pavés disjoints, des giclées du trop-plein s’échappaient par l’entonnoir pour venir s’écraser sur la chaussée. Si le cheval n’avait pas su éviter les trous profonds, le vidangeur furieux l’accablait d’injures retentissantes. Ensuite les ménagères, les yeux gonflés de sommeil, venaient récupérer leur récipient. On assistait alors à des scènes de rues que nos grand-mères nous racontaient en riant.

Ces dames s’approchaient délicatement de la toupine, en prenant garde où elles mettaient leurs pieds, tenant les pans de leur peignoir d’une main, et de l’autre une « escoubette », petit balai terminé par un hérisson de chiendent. Celles qui demeuraient à proximité d’une fontaine, y rinçaient leur toupine sans difficulté. Dans les rues les plus longues, il n’existait qu’un seul point d’eau à une extrémité, les ménagères qui en étaient le plus éloignées apportaient l’eau pour rincer leur toupine de l’intérieur de la maison. Après avoir nettoyé consciencieusement le récipient, elles le vidaient directement dans le ruisseau où le liquide stagnait pendant plusieurs jours. On imagine facilement alors ce que les rues pouvaient sentir mauvais et de plus les dangers d’infection que représentaient ces liquides croupissant dans les interstices des pavés surtout si la sécheresse sévissait.  Cette eau croupie était un véritable foyer d’infections en tous genres.

Le passage du torpilleur dans la rue était l’occasion de scènes souvent désopilantes, sauf pour celui qui en était la victime.

Je vous laisse imaginer le détail des opérations. Ainsi que la saveur et le fumet des anecdotes racontées par les anciens.

Les disputes entre les femmes et les sergents de ville chargées de faire respecter les heures de dépôts des toupines et l’interdiction de les laver aux fontaines.

La nuit, il fallait être très prudent en circulant dans les rues sombre. Un certain nombre de nos concitoyens ayant pris l’habitude de vider leurs toupines par les fenêtres. Oh, ils prévenaient d’un vigoureux: « Passa ren? ».Seulement, souvent l’avertissement arrivait en même temps que giclait sur le pavé le contenu de la toupine

Que de fois, dès potron-minet, n’a-t’on pas entendu tonitruer les mères et grand-mères après le passage du torpilleur ? Quelques garnements avaient alors trouvé drôle de jouer des tours aux ménagères en déplaçant les toupines. Le soir, à la sortie du cinéma, même qu’ils soient endimanchés, ils transportaient les récipients d’une rue à l’autre. Impossible, ensuite de retrouver son bien.

Mais que devenaient les véhicules pleins de vidange ?

Pour les villes situées au bord de mer ou près des rivières les points de déversements y étaient faits. Mais on comprit les dangers de la pollution marine et ses conséquences néfastes sur la qualité des coquillages sans parler de la grande variété des poissons.

Une autre pratique, qui eut longtemps les faveurs des édiles, fut l’épandage dans les champs. Les édiles, confrontés à ces graves problèmes, optèrent alors pour la solution de l’épandage, sur des terrains abandonnés à proximité de la ville. Les terrains qui recevaient quotidiennement la visite du torpilleur venant y décharger sa vidange. Sa cargaison ne passait pas inaperçue, surtout quand le vent apportait vers la ville les effluves de l’épandage.

Les agriculteurs appréciaient cet engrais et venaient même demander à l’administration municipale qu’il leur en soit livré à domicile.

Alors, le lourd tonneau se mettait en position. Le vidangeur s’approchait prudemment de l’arrière pour faire sauter le bouchon, et laissait s’écouler le flot visqueux, infect, mais fertilisant, prometteur de récoltes précoces et abondantes.

Des producteurs imprudents arrosaient directement leurs choux et leurs salades en ajoutant au courant d’eau des casseroles d’engrais humain fixées au bout d’un long bâton. On ne comprenait pas alors le terrible danger que représentaient ces pratiques. Que de morts sont à déplorer pour avoir ingurgité avec les légumes frais les redoutables colibacilles !

C’était alors dans les mœurs de se libérer de ses déchets partout où cela semblait possible, sans imaginer un instant que les détritus représentaient une pollution, terme fort peu répandu à cette époque. Ainsi, lorsque les grosses pluies transformaient nos rues en torrents, les ménagères en profitaient pour vider le contenu de leur toupine directement dans ce courant fangeux.

Mais d’autres problèmes se posaient aussi avec l’expansion urbaine des villes et l’accroissement de sa population. Dans les bâtiments publics étaient installées des latrines. D’autre part, certaines rues étaient dotées de ce type d’édicule public. Cela exigeait la construction de fosses volumineuses qu’il fallait vidanger périodiquement, ce qui amenait un accroissement de travail pour le toupinier, mais aussi un surcroît de déchets à évacuer.

Avec le développement de la ville et la croissance de sa population, le problème des déchets allait prendre des dimensions nouvelles.

Les habitants de la périphérie disposant d’un lopin de terre pouvaient, comme nous l’avons vu, régler ce problème par l’enfouissement ou l’incinération. Mais pour les autres, ceux du centre-ville qui s’urbanisait rapidement, il fallut penser à la collecte des résidus.

Une solution fut de livrer aux cultivateurs, à leur demande les résidus de toutes natures. Pendant longtemps ce fut là le principal engrais.

Cette collecte fut un temps une source de revenus pour ceux qui s’en chargeaient. Des gens entreprenants faisaient la collecte des détritus de toutes sortes qu’ils revendaient aux paysans. On les appelait les  » escoubiers « . Ils firent d’ailleurs d’excellentes affaires, leur rôle ne se limitant parfois qu’à faire le ramassage, car les cultivateurs venus en ville apporter leurs légumes retournaient chez eux ces déchets destinés à bonifier leur terre. Cela dispensait les escoubiers du transport de leur marchandise.

Cette pratique de ramassage et de distribution des ordures et autres déchets est d’autant plus monstrueuse qu’entre-temps, les découvertes de Pasteur, donnant naissance au développement de la microbiologie, avaient apporté bien des connaissances apparemment peu prises en compte par les responsables locaux. La chimie dès la fin du XIXe siècle, avait permis de déterminer la nature des corps. On savait que l’eau est, après l’air, l’agent le plus important de la vie, mais qu’elle véhicule également les germes les plus dangereux. Il nous paraît donc inconcevable aujourd’hui que, pendant plus d’un demi-siècle après de telles découvertes, on ait pu continuer à répandre la mort par généreuses et nauséabondes distributions.

Le comble de l’ironie serait, s’il n’y avait pas eu tant de victimes, que pendant cette période, on trouve à la tête de certaines villes, plusieurs médecins et pharmaciens .

Le ramassage s’effectuait au petit matin, par un véhicule spécialement adapté à cette besogne. Il faut ici reconnaître que le préposé qui en était chargé avait de grands mérites.

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Sources

    • http://www.passionprovence.org/

    • http://jcautran.free.fr/