Toulon et Barberousse, une alliance sans précédent

Toulon et Barberousse, une alliance sans précédent

 

Le 14 octobre 1543, Barberousse s’invite à Toulon chez François Ier….

Cet épisode méconnu de l’Histoire de France n’est pas un énième coup de force des musulmans sur le Sud de la France, comme on pourrait le croire. L’occupation de Toulon se fit à l’invitation de François Ier qui demanda à la population de quitter la ville, avec promesse d’un dédommagement, afin de laisser la place à près de 30 000 marins qui comptaient vivre sur le pays durant l’hiver 1543-1544.

« Alliance impie » ,  » union sacrilège  » ,  » pacte scandaleux  » : en ce 4 février 1536, l’Occident catholique n’avait pas de mots assez forts pour condamner les Capitulations, cet accord conclu entre la couronne de France et l’Empire ottoman. Ce traité d’alliance garantissait aux navires à fleur de lys le droit de faire du négoce dans le Levant. L’arrangement, du moins, révélait au grand jour la «relation spéciale» qu’entretenait depuis des années François Ier, le souverain très chrétien, avec l’ « infidèle  » le plus influent de son époque, Soliman Ier dit le Magnifique.

Tout avait commencé en 1520, au lendemain de l’accession de Charles Quint à la tête du Saint-Empire romain germanique. Le roi de France s’était alors empressé de frapper à la Sublime Porte. Ayant perdu face à Charles Quint, le 28 juin 1519, l’élection à la couronne impériale qui lui aurait apporté un surcroît de prestige et un réel pouvoir diplomatique sur l’Europe, François Ier va se lancer dans une néfaste alliance avec l’Empire ottoman qui sera très critiquée en France et qui fera l’effroi du reste de l’Europe qui luttait contre l’invasion musulmane de sa partie orientale et contre l’insécurité du commerce maritime en Méditerranée.

Son orgueil ayant été atteint, François Ier noua des relations diplomatiques avec les turcs dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts pour finalement s’engager à leur côté en 1538.

En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Ce sera, pour une escadre française un long périple sur les côtes italiennes durant lequel pillages, razzias, destructions de fortification, captures d’esclaves furent le lot quotidien. On compte plus d’un milliers d’esclaves cédés aux turcs par la France durant ce périple. Cette lamentable croisière qui n’amena rien à la France s’acheva à Constantinople.

Se croyait-il oppressé par son voisin, qui régnait déjà sur plus de la moitié de l’Europe et sur les possessions espagnoles du Nouveau Monde ? Le médiéviste Jacques Heers ne le pense pas.  »  La politique de François Ier ne fut pas dictée par le souci de protéger les frontières du royaume qui n’étaient nullement menacées  » , explique-t-il dans « Les Barbaresques » . Selon lui, l’unique obsession du monarque français était de conquérir le nord de l’Italie. Maître du Milanais et de la Lombardie à l’issue de la bataille de Marignan, en 1515, François Ier s’était vu confisquer ses territoires transalpins dix ans plus tard, en 1525, au terme de la désastreuse bataille de Pavie qui l’avait opposé aux troupes de Charles Quint.

Cherchant du soutien pour faire libérer François Ier, fait prisonnier sur le champ de bataille, sa mère, la régente Louise de Savoie, avait dépêché une ambassade de douze personnes chargées de somptueux cadeaux à destination de Constantinople. Mieux : en décembre 1525, depuis sa geôle madrilène, François Ier réussit à faire parvenir un courrier au sultan pour lui proposer d’unir leurs forces contre Charles Quint, présenté comme leur ennemi commun. Ces tractations n’aboutirent pas. Et en janvier 1526, Charles Quint rendit sa liberté à François Ier en échange d’une lourde rançon. Le roi de France avait été aussi contraint de livrer ses deux fils aînés en otages et de faire le serment de renoncer à l’Italie.  » Le roi, poursuit Jacques Heers, n’avait nulle intention de tenir ses engagements et ne le fit pas « . François Ier ne veut pas rester sur cet échec. Il songe à utiliser la flotte du corsaire Barberousse en vue d’une nouvelle attaque de l’Italie.

En 1526, le sultan écrase une armée hongroise à Mohacs. Il met fin à l’indépendance du royaume de Hongrie mais échoue à s’emparer de Vienne en 1529, la capitale des Habsbourg, la famille de Charles Quint. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes.

Les Barbaresques de Barberousse avaient razzié Hyères , La Valette et Toulon en 1530, puis l’année suivante, le golfe de Carqueiranne, la Garde et La Valette à nouveau. Toulon est à nouveau ravagé en août-septembre 1536 par les Impériaux de Doria cette fois.

Au tournant des années 1530, Soliman commença lui aussi à s’intéresser à la Péninsule. Sauf que le rêve italien du sultan ne ressemblait en rien à celui du roi de France : ce dernier convoitait le Milanais, l’autre briguait bien davantage. Au nom du réalisme politique, commente Jacques Heers,  » François Ier voulut oublier que les Turcs aspiraient à toute la conquête de l’Italie, […] que Soliman avait juré de prendre Rome et d’en chasser le pape. « 

C’est ici qu’entre en scène le personnage le plus haut en couleur de ce jeu de dupes : Khizir Khayr al-Dîn, plus connu sous le nom de Barberousse. Devait-il son surnom à son menton teint au henné ? Nul ne le sait. Seule certitude : ce redoutable écumeur des mers, né vers 1470 sur l’île de Lesbos, fit trembler le monde chrétien. Pourtant, chrétien, il le fut au berceau : Grec orthodoxe, il s’était converti à l’islam avant d’embrasser la carrière de corsaire. Pillant, massacrant, capturant à tout va, il s’était si bien illustré dans son domaine qu’il avait été fait bey (souverain vassal du sultan) d’Alger en 1519. Fin stratège, Barberousse avait fait allégeance à Soliman le Magnifique pour se prévaloir de sa protection contre les Espagnols.

Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

Nommé grand amiral de la flotte ottomane en 1533, il servit d’ambassadeur officieux du sultan auprès des Français pendant une décennie. De ce ballet diplomatique parfois confus naquirent les Capitulations de 1536 et de très nombreux rendez-vous manqués. Au rayon des fiascos, l’épisode de l’hiver 1543 figura parmi les plus retentissants.

Six mois plus tôt, en avril 1543, Barberousse avait quitté Constantinople avec 110 galères et 40 galiotes. Sa mission ? Porter la guerre en Italie de concert avec les Français. A ses côtés, se tenait l’ambassadeur de François Ier : le capitaine Paulin de la Garde, un ancien corsaire français promu général de l’armée navale. Ce dernier avait assisté sans ciller aux ravages que l’armada turque avait commis dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. Jusqu’à début juillet 1543, elle ravagea et razzia les Pouilles, Calabre et Sicile faisant main basse sur tout ce qui avait de la valeur et faisant la chasse aux esclaves. Mi-juillet, «l’armée du Levant», comme on nommait l’escadre ottomane, fit escale à Marseille, où elle fut accueillie en grande pompe : fanfares, canonnades, acclamations… L ‘accueil de cet allié de la France fut grandiose et festif comme l’avait souhaité François Ier qui avait tenu à envoyer un « Fils de France », François de Bourbon et duc d’Enghein.

Aussi fut-il reçu à Marseille avec les plus grands honneurs. On admirait le luxe et la richesse qu’il étalait. «  Il se montrait en public, dit VieilleVille, accompagné de deux bachas (car il portait lui-même le titre de roi) et de douze autres personnes vêtues de longues robes de drap d’or. Il était en outre suivi d’une foule de gens et d’officiers qui lui servaient de secrétaires et d’interprètes. » Khair-Eddine attendit avec impatience l’arrivée de la flotte française, qui devait se composer de vingt galères et de dix-huit navires de transport. Plusieurs fois même il témoigna son mécontentement du retard qu’on lui faisait éprouver, et menaça le roi de se retirer, si l’on ne réalisait bientôt les promesses qu’on lui avait faites. Enfin, le jeune comte d’Enghien, qui commandait les forces françaises, arriva; il s’empressa de faire ses excuses à Barberousse et de se mettre sous ses ordres. Le jeune comte était accompagné d’une foule de gentilshommes qui avaient quitté la cour galante de François 1er plutôt pour voir des Turcs que pour se battre.

Mais Barberousse, qui prenait l’expédition au sérieux, organisa toutes ses ressources et reprit la mer, début août, pour mettre le cap sur Nice, ville alors rattachée au duc de Savoie, un allié de Charles Quint , l’un des points les plus vulnérables. Le 5 août 1543, les galères de combat ottomanes, épaulées par une soixantaine de navires français, jetèrent l’ancre devant Nice dans la rade de Villefranche sur Mer. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. Après vingt jours de siège, de bombardements intensifs et d’assauts des troupes franco-turques, Nice fut emportée par un coup de main . Après avoir réussi à s’emparer de la ville, les assiégeants échouèrent face à la résistance héroïque des soldats défendant la citadelle surplombant la ville jusqu’à l’arrivée des renforts du Duc de Savoie. Pour être enlevée, la citadelle demandait un siège en règle. Au milieu des préparatifs, les Français reconnurent qu’ils n’avaient ni poudre ni boulets; d’un autre côté, Barberousse apprit que Doria et Du Guast, avec des forces considérables, marchaient au secours de la citadelle. Cette nouvelle jeta la consternation parmi les assiégeants, qui abandonnèrent à la hâte leur camp et leur artillerie, et se réfugièrent à bord des vaisseaux après avoir saccagée et incendiée en grande partie au moment du départ de la coalition franco-turque (8 et 9 septembre 1543). Ils emportèrent avec eux 2 500 prisonniers (le trafic d’esclaves était l’une de ses principales sources de revenu). Heureusement, leurs bateaux furent interceptés au large de la Sardaigne par des navires espagnols. La flotte franco-turque resta jusqu’au 25 septembre 1543 au large de Cannes, dans les îles de Lérins. Les Turcs y commirent un dernier méfait : ils capturèrent à Antibes 300 enfants et des religieuses.

Le comte d’Enghien se retira avec sa flotte derrière le Var. Avant de faire escale pour l’hiver, un dernier périple rassembla : une escadre de 50 vaisseaux français commandée par le duc d’Enghein ; la flotte turque de 150 vaisseaux commandée par Barberousse et des troupes commandées par Paulin.

Depuis le siège de Nice, une forte mésentente se développa entre Turcs et Français au point où Barberousse décida de rentrer à Constantinople pour l’hiver. Il reprochait à la diplomatie française ses hésitations (François Ier avait une forte opposition au sein de son conseil). Le principal reproche des Turcs fut d’ordre financier. Après la capitulation de la ville de Nice et de ses 2 000 habitants, l’ambassadeur de France, se rappelant qu’il était Chrétien, décida de mettre hors de portée des Ottomans les niçois promis à l’esclavage. Pour Barberousse qui vivait de la vente d’esclave, cette décision fut rude ! A tel point qu’il décida de rompre l’alliance avec la France. A ce moment précis, François Ier aurait dû le prendre au mot. Hélas, pour retenir son turbulent auxiliaire, le roi François Ier fit tout pour le retenir afin de reconstituer la coalition pour la campagne de 1544. Il finit par proposer aux Ottomans de les héberger, tout frais payés, à Toulon qu’il lui livra pour y établir ses quartiers d’hiver et de base arrière pour harceler l’Espagne.

Galère barbaresque

Dans « Le Journal de Voyage d’Antibes à Constantinoples », Jérôme Maurand explique la nécessité qu’avait la flotte turque de devoir hiverner : les galères sont fragiles et résistent mal aux tempêtes. Elles doivent s’abriter par gros temps et les coups de vent inopinés mettent à mal l’escadre de Barberousse.

François Ier presse alors Barberousse, qui commande l’armée ottomane, d’hiverner dans son royaume pour commencer au plus tôt la campagne suivante. Le monarque choisit Toulon, une grosse bourgade de 5 000 habitants et 635 maisons, qui sert parfois d’escale aux galères royales basées à Marseille.

Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

C’est aussi pour protéger la côte contre les Impériaux que François Ier autorise la flotte de Barberousse à venir à Toulon en 1543.

A Toulon, les préparatifs commencent aussitôt et les pièces d’artillerie défendant la rade sont démontées et mises en lieu sûr. François Ier ordonne de  » déloger et vider la ville des personnes et biens tout incontinent, seuls les chefs de famille étaient autorisés à rester à Toulon, les autres devaient partir sous peine de mort ! Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à  » l’armée du sieur Barberousse  » : … est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance… Le Conseil de la ville de Toulon décide alors de négocier pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

En octobre 1543, l’armada de Soliman le Magnifique fit son entrée dans le port provençal avec 174 galères, fustes et galiotes. L’historiographe du sultan décrit ainsi son arrivée:
« Déployant drapeaux et battant grosses caisses et tambours, Barberousse prit le chemin de Toulon […] Cette ville était le siège du souverain des Francs avec son vin sans griserie et ses fous sans affliction. Les murs de la citadelle entouraient la cité et sur ses deux côtés coulaient deux rivières. L’air y est tempéré mais le vent souffle froid […] les arbres sont innombrables qui portent oranges amères et citrons. Innombrables sont les fleurs sur chacun de ses arbres. Sans pareil dans les pays francs, ce lieu ensorcelle quiconque le voit. Cette ville sans défaut, Ô Dieu, faites qu’elle s’emplisse de nos soldats. Les navires étaient devenus pareils à des champs de tulipes, les drapeaux fêtaient l’été. Cette splendeur exaltait la mer, répandait l’agitation parmi les poissons. C’est dans cet appareil que le valeureux Pacha vint jeter l’ancre devant la belle ville de Toulon« .

Détail de la miniature sur la ville de Toulon : on peut identifier le môle sur lequel ouvre le Portal de la Mar ( Porte de la Mer ) (1) ; la Porte et la Tour du Portalet, au sud-ouest de l’enceinte (2) ; la Tour de Fos, servant de clocher à la cathédrale (3) ; le faubourg du Portalet, où furent logés la plupart des Turcs en 1543 (4) ; le Pesquier, au sud-est de l’enceinte (5).

Pendant plusieurs mois, sur ordre du roi de France, la ville est mise à la disposition de ces corsaires musulmans venus d’Alger et qualifiés de Barbaresques. Malgré les ordres du roi, qui avait exigé que les Toulonnais abandonnent leurs logements au profit des Turcs, les édiles locaux déployèrent des trésors de diplomatie pour maintenir une partie de la population entre ses murs. Seuls 10 chefs de famille qui purent rester pour veiller aux biens impossibles à emporter. Lesquels consuls fournirent aux Turcs 84 000 quintaux de blé (alors qu’il leur en fallait plus de 193 000 car ils étaient nombreux: 29440 soldats, marins et esclaves); ils installèrent d’abord leurs tentes dans le faubourg du Portalet, puis construisirent des baraques de bois pour l’hiver, tandis que Barberousse s’installa dans la savonnerie de Melle de Mottet qu’il transforma en palais fastueux et les plus grands seigneurs investirent les plus beaux hôtels de la ville, sauf la jeune épouse du Pacha qui resta à bord de la galère capitane. Barberousse. Un harem fut aménagé près de l’évêché. D’octobre 1543 à mars 1544,  » Toulon était devenu un vaste caravansérail, commente Jacques Heers, où la monnaie turque avait cours « . « A voir Toulon, écrit un anonyme, on dirait être à Constantinople, chacun faisant son métier et vendant marchandises turquesques avec grande police et justice« . Le gouverneur Adhémar de Grignan exigea que la monnaie turque surévaluée ait cours dans tout le pays, promettant une indemnisation aux personnes spoliées.

Ceux qui restèrent furent les témoins du désastre. Certains chroniqueurs de l’époque évoquent des orgies réunissant capitaines français et janissaires ottomans, organisant d’interminables banquets avec remises de cadeaux (Au frais de la Couronne). Les tombes des nobles et des notables profanées et pillées. D’autres dénoncent des rapts de jeunes hommes de la région envoyés grossir le rang des galériens. La cathédrale Sainte-Marie-Majeure (autre nom : Ste-Marie de la Seds ) fut saccagée et convertie en mosquée; le son des cloches remplacé par l’appel du muezzin.

Au XIXe siècle, en creusant les fondations de nouveaux immeubles du coté de l’Opéra, les ouvriers ont mis à jour des sépultures ottomanes. Des graffitis islamiques ont aussi été découverts dans une maison médiévale de la rue Baudin.

Des hommes et des femmes capturés par les Turcs furent vendus à l’encan aux îles d’Hyères. Les janissaires enlevaient les enfants et les jeunes gens dans tous les villages alentour. Les jeunes gens étaient destinés à ramer sur leurs galères. Quant aux enfants, ils subirent le sort de tout enfant captif européen : embrigadé et transformé en soldat fanatique d’Allah.

Au bout de six mois, la population fut exsangue. L’économie locale fut ruinée par cette occupation. Des plaintes et des ambassades auprès de François Ier ne tardèrent pas. Le Conseil de la ville en profite malgré tout pour envoyer une ambassade à Lyon, puis à Paris, pour obtenir des aides et des allègements fiscaux. Le roi commença par les ignorer pour enfin reconnaître les méfaits de l’Armée d’Orient (Sans mentionner les Turcs) le 20 avril 1544. Ce fut cependant un un coût énorme pour la ville, que le roi remercia en lui accordant 10 ans d’exemption de taille et de logement des troupes.

A la belle saison, François Ier s’émut enfin du sort des Toulonnais. Quant à Barberousse, il piaffait d’impatience de croiser le fer. Mais contre qui ? Le roi de France voulait soumettre la République de Gênes tandis que le pirate voulait bouter les Espagnols hors de Tunis. Menaces, protestations et griefs des deux côtés : au printemps 1544, le mariage de la carpe et du lapin finissait de voler en éclats sans que les sabres ne soient tirés de leurs fourreaux. Avant de lever l’ancre, les corsaires et les soldats ottomans réclamèrent leur solde au roi de France : 800 000 écus d’or… pour une bataille qu’ils n’auront jamais livrée !  » il y avait à Toulon deux trésoriers qui, trois jours durant, ne cessèrent de faire des  » sacs de 1000, 2000 et 3000 écus, et passèrent à cet emploi la plupart des nuits.  »  Suite à l’incertitude de l’alliance avec François Ier le 26 mai 1544, Barberousse quittait enfin la côte varoise. Il emportait avec lui d’innombrables pièces d’orfèvrerie, draps de soie en grand nombre, quantité de vivres et de munitions et la flotte française de 52 vaisseaux… et l’Ambassadeur de France Paulin qui fut contrait de suivre Barberousse partout où il irait.. Elle emporta aussi 400 Turcs libérés des chiourmes françaises sur ordre du roi ainsi qu’un insondable mépris pour les Français. Il poursuit la guerre de course pendant quelques temps encore . Après tant  » d’exploits « , Barberousse rentra à Constantinople, emportant sur ses galères un nombre d’esclaves chrétiens tellement considérable que, pressés les uns contre les autres, ils périssaient par centaines. «  Ceux qui estoient en cette armée, dit la chronique, racontèrent depuis qu’il y avoit un si grand butin de toutes sortes de personnes, que, dans le cours de ceste navigation, plusieurs corps de ces captifs, tués de faim, de soif et de tristesse, comme ils estoient fort étroitement serrés ensemble, au plus bas des carènes, entre les immondices de nature, presque à toute heure estoient jetés à la mer. « . Ensuite il se retira dans son palais d’Istanbul où la mort le rattrapa en 1546, à 70 ans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans; cependant en 1563, les Toulonnais se plaignaient que l’exemption de taille n’avait pas encore été appliquée.

Après les grands sacs de Toulon de 1162, puis 1198, par les musulmans, cette occupation de la ville resta durablement dans la mémoire des habitants. Jusqu’en 1640, chaque printemps, le jour anniversaire du départ des Turcs, dans le « repaire du chef », construction de bois décorée à la mode turque qu’on n’avait pas démontée, se tint le « souper des lanternes », dîner aux chandelles offert par les consuls aux notables de la ville.

Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque. François Ier meurt le 31 mars 1547, laissant derrière lui son mirage italien sans avoir rien obtenu de son conflit avec Charles Quint pour la domination de l’Italie.

Toutefois, on peut noter que depuis 1536, la France et l’Empire ottoman étaient alliés, la France cherchant un allié pour prendre à revers l’Empire germanique de Charles Quint (qui, rappelons le, encerclait la France puisque Charles Quint était Empereur Germanique et roi d’Espagne, et tenait également une grande partie de l’Italie).

Cette alliance, très importante dans les relations internationales de la France, a duré plusieurs siècles plus ou moins formellement (jusqu’à la fin du XVIIIe), et a montré que les divergences religieuses, aussi fortes soient-elles, cédaient déjà le pas aux impératifs politiques. Ainsi, lors de la fameuse bataille de Lépante (1571) qui vit une coalition des pays chrétiens d’Occident affronter la flotte ottomane et l’anéantir, la France était la seule nation chrétienne à n’avoir envoyé ni navire, ni troupes.

Bien qu’ insolite, cette alliance, a donné lieu à de nombreuses actions militaires conjointes : ainsi, le siège de Nice en 1543, mais aussi la campagne de conquête turque de la Hongrie pendant la décennie 1540 (la France ayant envoyé quelques troupes et conseillers militaires), une attaque sur la Corse en 1553 (Henri II ayant alors succédé à son père François Ier). En échange du soutien militaire et financier français, les Ottomans s’engageaient à protéger les communautés chrétiennes de leur empire. Plus tard, à la fin du XVIIe siècle, pendant le 2e siège de Vienne par les Ottomans (1683), la France, ennemie de l’Autriche, refusa de rentrer dans la Sainte Ligue (alliance des nations chrétiennes contre l’avancée ottomane), resta neutre, et en profita pour attaquer l’Empire Habsbourg à l’ouest, prenant le contrôle d’une partie de l’Alsace entre 1683 et 1688.

Côté culturel, cette alliance a permis de nombreux échanges, et est notamment à l’origine du grand courant orientaliste du XVIIIe siècle (dans lequel on peut noter les Lettres Persanes de Montesqieu, 1721, la traduction des Mille et une Nuits en 1711, ou encore Zadig, de Voltaire, en 1748).

Sources :

    • Article paru dans le magazine GEO Histoire sur la Turquie (n°42, novembre – décembre 2018).

    • https://viedelivre.fr/author/viedelivre/

    • Toulon, port royal, 1481-1789, M. Vergé-Franceschi, Tallandier 2002, pages 31-34.