Théroigne de Méricourt,

Théroigne de Méricourt, une révolutionnaire radicale et féministe méconnue

Par sa participation politique à la Révolution et son engagement de militante, Théroigne de Méricourt passe pour l’une des figures féminines les plus radicales de l’époque.

Rares sont les personnalités historiques ayant inspiré, parmi les partisans de la Révolution comme ceux de la Contre-Révolution, un tel déferlement d’images, aussi bien laudatives que dépréciatives : surnommée « la Jeanne d’Arc impure de la place publique  » par Lamartine, « la belle, vaillante, infortunée Liégeoise « , « impétueuse, charmante et terrible  » par Michelet, « l’amante du carnage « , « la joue et l’œil en feu  » par Baudelaire, elle est en outre qualifiée d’Amazone rouge « , de « furie révolutionnaire « , de « catin des patriotes « , de « reine de Saba de la Révolution « , de tigresse ou de dépravée par la propagande royaliste.

On la dépeint comme une demi-mondaine libertine cherchant à usurper les prérogatives de la virilité, comme une aventurière exhortant le peuple, subjugué par sa beauté, à une violence meurtrière, comme une mélancolique tantôt exaltée, tantôt abattue, et finalement emportée par la démence. Tour à tour effigie de la République en armes et martyre de la cause révolutionnaire, l’amazone française apparaît, au gré des campagnes de diffamation, comme une figure féminine offensive traversée par la violence politique, revendiquée autant que subie. Cette femme d’action cumule, à elle seule, différentes formes de disqualification : étrangère, émeutière, virago, va-t-en-guerre, sorcière, folle furieuse… Activiste avant tout, Théroigne de Méricourt a très peu écrit. Son œuvre se résume à quelques prises de parole publiques : une allocution au district des Cordeliers en 1790, publiée par Camille Desmoulins dans Révolutions de France et de Brabant ; un discours à la Société fraternelle des Minimes, publié par Edmond de Goncourt dans les Portraits intimes du dix-huitième siècle (1857-1858) ; une affiche placardée sur les murs de la capitale en mai 1793, intitulée Aux 48 sections ; une lettre manuscrite adressée à Danton à titre posthume, depuis son asile, en 1801, intitulée de façon apocryphe Lettre-mélancolie. En tout, quelques feuillets censés rendre compte d’une vie de luttes au service d’idéaux révolutionnaires et d’une conception combative de la féminité, militant en faveur des droits civiques et civils des femmes.

Anne-Josèphe Terwagne, plus connue sous le patronyme francisé de Théroigne, qualifiée à partir de 1789 « de Méricourt « , est née le 13 août 1762 à Marcourt, dans l’ancienne principauté de Liège. D’ascendance paysanne, fille de laboureurs propriétaires, orpheline de mère à 5 ans, victime des mauvais traitements de sa belle-mère, elle reçoit une éducation soignée au couvent des Ursulines de Liège, où elle apprend la musique, les langues étrangères et le chant. A 13 ans, la jeune fille s’enfuit pour devenir vachère, servante, puis dame de compagnie d’une femme du monde à Anvers, Mme Colbert.

Bénéficiant de sa protection, Théroigne est introduite dans les cercles de la sociabilité parisienne et connaît dès lors une vie amoureuse mouvementée. On suit la demi-mondaine, d’abord à Londres, auprès d’un riche officier britannique, dans le sillage du prince de Galles, puis en Italie, au bras de divers amants ou compagnons, notamment le castrat Tenducci, alors qu’elle aspire à devenir elle-même cantatrice. Les premiers temps de la Révolution suscitent son adhésion immédiate et l’entraînent à Versailles, où elle s’installe rue de Noailles pour assister avec assiduité aux débats de l’Assemblée des états généraux et tenir un salon patriotique bientôt prisé par des hommes politiques tels que Sieyès, Pétion ou Condorcet. Aussi active et politisée soit-elle, Théroigne n’a pas, contrairement à ce que l’on lit parfois, participé à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 ni à la marche des femmes sur Versailles les 5 et 6 octobre 1789. Aucune source fiable ne l’atteste. Célèbre pour sa beauté, elle se fait remarquer en s’habillant tour à tour en amazone écarlate et en costume masculin de drap bleu, sabre et pistolets à la ceinture, raccourcissant sa chevelure et adoptant des postures d’homme. Elle devient une personnalité centrale de l’activisme révolutionnaire, s’illustrant par sa radicalité dans des tribunes publiques.

Dans le sillage du transfert de l’Assemblée à Paris en novembre 1789, elle cofonde en janvier 1790 avec Gilbert Romme, futur inventeur du calendrier révolutionnaire, le club des Amis de la loi, puis des Droits de l’homme, amorçant le foisonnement des sociétés révolutionnaires populaires de la capitale quelques mois plus tard. Elle fréquente Danton, Marat et Desmoulins, tout en subissant de plein fouet les caricatures de la presse royaliste, qui la présente comme une libertine assoiffée de meurtres et d’orgies décadentes. A l’occasion d’un voyage dans les Ardennes belges, qu’elle effectue en février 1791 pour se soustraire à l’instruction ouverte par le Châtelet de Paris sur son rôle présumé dans les mouvements insurrectionnels des 5 et 6 octobre 1789, elle est enlevée par une coalition d’émigrés français et de soldats autrichiens, qui l’accusent de fomenter une révolte contre l’empereur d’Autriche, frère de Marie-Antoinette. Interrogée pendant des semaines, elle est emprisonnée cinq mois au château de Kufstein, dans le Tyrol, avant d’être libérée par Léopold II et rendue à la France, où elle reçoit en janvier 1792 l’accueil triomphal d’une martyre de la tyrannie européenne. Celle qu’on décrit désormais comme « l’ amazone de la liberté  » radicalise ses engagements en faveur de la cause des femmes : elle revendique, dans son discours prononcé à la Société fraternelle des Minimes (25 mars 1792), le droit pour les femmes, descendantes des « mères gauloises  » et des «fières Germaines « , de porter les armes. Elle appelle de ses vœux la création de « bataillons d’amazones françaises « , la levée en masse de femmes-soldates et leur participation active à la défense de la patrie assiégée.

Ce credo martial est repris, un an plus tard, dans son affiche Aux 48 sections : elle y exhorte au calme dans les délibérations et à la désignation, au sein de chaque section parisienne, de six femmes jouant le rôle de modératrices des débats et de garantes de la liberté d’expression. Un appel qui ne sera jamais entendu.

Devenue égérie de la Révolution, elle incarne, parmi d’autres, par sa puissance iconique, la mobilisation armée. Des « corps d’amazones  » s’ouvrent dès août 1790 dans le Poitou ou les Pyrénées, et demandent à défiler en armes lors des fêtes révolutionnaires. A Marseille, peu de temps après, de « nouvelles vestales  » exhortent au combat, accueillent les soldats par des chants et se coupent les cheveux pour tresser des cordes destinées aux armées. A Bordeaux, en juillet 1791, elles sont plus de 4 000 à faire vœu de mourir pour la patrie ; 400 déifient en mai 1791 à Dijon pour faire bénir leur étendard, avant de rejoindre la société des Amies de la République.

Lorsque la guerre est déclarée en avril 1792, Théroigne salue les femmes qui s’enrôlent dans les unités combattantes républicaines. On compte une soixantaine de « femmes-soldates  » dès les premiers mois de 1793, dont certaines prennent une part active aux batailles, exerçant parfois des fonctions de commandement. Ces combattantes (une centaine entre 1792 et 1800) se voient attribuer les mêmes distinctions que leurs homologues masculins, mais subissent également les mêmes sanctions. Des femmes armées de fusils et de sabres, montées sur des ânes, sont régulièrement impliquées dans les opérations militaires.

Théroigne s’illustre quant à elle sous les ovations à la tribune des Jacobins. Après la fuite du roi arrêté à Varennes en juin 1791, elle se prononce sur la destitution de la monarchie et prend part aux insurrections, notamment lors de la « promenade civique  » du 20 juin 1792, qui dégénère en affrontement armé, puis de la prise des Tuileries et de la chute de la monarchie le 10 août 1792, aux côtés de Claire Lacombe et Louise Reine Audu, dite « la Reine des Halles « . Elle suscite, par ses faits d’armes, l’admiration des fédérés marseillais et la haine des royalistes. Le journaliste Jean-Gabriel Peltier l’accuse d’avoir participé à l’exécution par la foule du pamphlétaire royaliste François-Louis Suleau, voire de l’avoir elle-même assassiné, accusation relayée bien plus tard par Alexandre Dumas dans La Comtesse de Charny (1852-1853).

Au printemps 1793, Théroigne de Méricourt rallie la faction des Girondins aux côtés de Pétion et Brissot, tout en déplorant le conflit qui les oppose aux Montagnards. Elle se rapproche alors des positions d’Olympe de Gouges ou de Manon Roland, ce qui en fait la cible des Montagnards et des Citoyennes républicaines révolutionnaires, menées par Pauline Léon et Claire Lacombe, qui lui reprochent son modérantisme. La première, chocolatière, et la deuxième, comédienne, fondent le 13 mai 1793 sous ce nom un club révolutionnaire exclusivement composé de femmes qui compte plus de 170 adhérentes. Jusqu’alors autorisées à assister aux délibérations, mais sans avoir le droit de parole dans les assemblées et sociétés révolutionnaires, les militantes trouvent là un espace privilégié d’expression et esquissent les contours d’un projet « féministe « .

Le 15 mai 1793, devant la Convention, Théroigne est violemment prise à partie par des tricoteuses jacobines, ardentes partisanes de Robespierre. Elle est alors traînée par les cheveux, dénudée, frappée à la tête à coups de pierre, jetée dans un bassin et fouettée jusqu’au sang, au nom de la « discipline patriotique « . Seule l’intervention de Marat met fin à cette « fessée républicaine  » infligée par des « furies  » révolutionnaires qui aurait pu tourner au lynchage. L’épisode fait d’elle, aux yeux des Girondins en disgrâce, une « martyre de la Liberté « , selon les termes de Georg Forster, député de Mayence, dans une lettre à sa femme du 23 juillet 1793, où il rend justice à son « sentiment moral « . De fait, cette humiliation publique d’une femme par d’autres femmes supposées partager la même conviction révolutionnaire amorce sa déchéance.

La cause des femmes n’en sera pas renforcée. La Convention décide, le 30 octobre 1793, la dissolution de la Société des citoyennes au prétexte de positions jugées trop radicales, en même temps que tous les clubs et sociétés populaires de femmes, désormais interdites de toute forme de réunion. Le 30 avril 1793, la Convention avait exclu les femmes combattantes ainsi que les suiveuses des armées (épouses, amantes ou prostituées attachées aux mouvements des troupes). En septembre, une loi menaçait de barbouiller de noir, en signe d’infamie, celles qu’on trouverait dans les camps militaires.

Désavouée, marginalisée, victime du feu croisé de la propagande jacobine, qui fait d’elle, à tort, une complice des Indulgents et de Danton, et de la vindicte contre-révolutionnaire, elle est dénoncée par son second frère, blanchisseur de son état, qui la fait incarcérer comme aliénée mentale au printemps 1794, afin de lui éviter la guillotine, tout en la spoliant de ses biens. Sans doute atteinte d’une maladie vénérienne comme la vérole (syphilis), elle présente des désordres comportementaux imputés au traumatisme de son châtiment public. Arrêtée le 27 juin 1794, elle conteste son motif d’incarcération dans des lettres adressées à Saint-Just, puis à Robespierre. Elle est pourtant déclarée « folle  » le 20 septembre au motif de l’exaltation  » de son tempérament.

Elle séjourne alors dans différents établissements de santé, notamment au faubourg Saint-Martin, à l’Hôtel-Dieu et dans les Petites-Maisons, avant de finir à la Salpêtrière en 1795. C’est là qu’elle écrit, en mars 1801, une lettre au défunt Danton, pourtant exécuté en avril 1794 : ces feuillets, griffonnés à l’encre sépia sur du papier chiffon bleu, surchargeant la page jusqu’à la rendre quasi illisible, n’en constituent pas moins un vibrant témoignage sur son engagement. Ce texte, que son transcripteur qualifie de Lettre-mélancolie, s’ouvre sur ces mots : « Je dirai tout et les causes, je le dirai au prix de mille vies parce qu’il n’y a rien de plus cruel que de ne plus sentir le peuple.  » Exposée à la curiosité et à la concupiscence des spectateurs lors des visites rituelles dominicales, elle vit dénudée dans une loge insalubre, s’aspergeant d’eau glacée, dans le plus grand désordre, sous l’emprise de délires hallucinatoires.

Le diagnostic de folie posé par l’aliéniste Philippe Pinel n’est pas démenti par son successeur à partir de 1812, Jean-Étienne Esquirol, considéré comme le père de la psychiatrie française. On lui doit une description méticuleuse de l’état clinique de Théroigne dans son traité Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique, et médico-légal (1838). Il classe Théroigne dans la catégorie des traumatismes de guerre et qualifie sa pathologie de « lypémanie « , mélancolie observée sur les soldats de l’Empire ressassant indéfiniment leur guerre, déclarés inaptes à la vie civile. Le psychiatre la maintient en internement jusqu’à sa mort d’épuisement le 23 juin 1817, après vingt trois ans d’asile à l’âge de 55 ans.

Une vie à ce point mouvementée ne pourra qu’inspirer les imaginations, au siècle du romantisme, et même plus tard ; écrits à vocation historique, œuvres littéraires ou dramatiques narreront le destin tragique de cette féministe en la faisant entrer dans la légende.

Sources : article de Martial Poirson