Le procès de Charlotte Corday

Le procès de Charlotte Corday

 

« J’ai tué un homme pour en sauver cent mille » dit Charlotte Corday à ses juges…

Née le 27 juillet 1768 à Saint-Saturnin-des-Ligneries (Orne, Marie Anne Charlotte de Corday d’Armont, est le troisième enfant d’une famille pauvre issue de la noblesse. Pensionnaire au sein de l’abbaye aux Dames à Caen, elle bénéficie d’une éducation soignée et d’une instruction de qualité supérieure à celle des jeunes filles de son temps, éveillant sa curiosité intellectuelle. Cette descendante de Pierre Corneille a 25 ans quand elle effectue son premier voyage à Paris.

Depuis le 10 août 1792, la famille royale est enfermée à la prison du Temple et Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier 1793. Sur fond de guerre européenne, – les monarchies européennes se sont unies pour déclarer la guerre à la France – et de guerre civile – certains régions se sont soulevées, comme la Vendée, majoritairement royaliste -, la Convention nationale, établie depuis le 20 septembre 1792, se déchire. Dominée au départ par les Girondins (de position modérée), le pouvoir va revenir à partir du printemps 1793 aux Montagnards (de position plus radicale) qui parviennent à arrêter et expulser les députés girondins, contraints alors de se réfugier en province, et notamment à Caen, où ils appellent au soulèvement.

Vivant chez sa tante, depuis la suppression des ordres religieux fixée par la Constitution civile du clergé (du 12 juillet 1790), Charlotte Corday assiste aux réunions politiques organisées à Caen et embrasse les idées girondines. Ouverte aux pensées nouvelles, elle est toutefois abominée par les excès et dérives de la Révolution, tels que les tueries qui deviennent fréquentes à Caen, suite aux massacres de septembre 1792.

Outre les accusations des Girondins à l’adresse de Marat; il a été acquitté par le Tribunal révolutionnaire le 24 avril 1793 après la mise en accusation par la Gironde. Les « Placards » (affiches politiques) font souvent référence au député montagnard, pour tout ce qui se rapporte aux crimes de sang. A ses yeux symbole de l’injustice et du mensonge, « l’Ami du peuple » devient sa cible et son objectif est d’ assassiner Jean-Paul Marat.

Français d’origine suisse, Jean-Paul Marat naît en 1743 au sein d’une famille modeste. Après des études de médecine à Toulouse, Bordeaux et Paris, il s’établit un temps en tant que médecin et vétérinaire en Angleterre, puis rentre en France en 1776. A la tête du journal quotidien « L’Ami du peuple » publié de 1789 à 1792, il est également élu député à la Convention et président du Club des Jacobins. Représentant la tendance la plus extrême de l’élite révolutionnaire, ses talents d’orateur le rendent populaire et médiatique.

Le 9 juillet 1793, Charlotte Corday quitte Caen pour Paris et le 11 juillet 1793 elle prend une chambre à l’hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins (l’actuelle rue Herold dans le 1er arrondissement). Le 13 juillet 1793, elle se rend au Palais-Royal où elle achète un couteau de cuisine, puis se rend chez Marat, qui réside au n° 30 de la rue des Cordeliers (l’actuelle rue de l’Ecole-de-Médecine dans le 6ème arrondissement). Par deux fois, ses visites se soldent par un échec, Marat étant régulièrement victime de menaces, son entourage le protège farouchement. Elle se présente une troisième fois en fin d’après-midi en prétextant avoir des nouvelles de la plus haute importance en provenance de Caen, à transmettre à Marat. Autorisée à rentrer, il lui accorde un entretien, sans sortir de son bain, seul remède pour soulager l’eczéma qu’il avait contracté en 1791 en tentant de fuir par les égouts les sympathisants du roi qui souhaitaient l’éliminer. Seuls, ils discutent un petit moment puis elle sort son couteau et le frappe à la poitrine. Arrêtée immédiatement, elle est interrogée sur place par le commissaire de la section du Théâtre-Français, qui a été alerté par la foule. Elle ne se débat pas et avoue son crime. En effet, le procès-verbal de flagrant délit indique que « persuadée que Marat était le principal auteur » des désastres commis en France « elle avait préféré faire le sacrifice de sa vie pour sauver son pays ». Sa chambre d’hôtel est perquisitionnée dans la soirée. Le procès-verbal énumère ses vêtements et note la découverte de trois fragments de papier sur lesquels se trouvent inscrites différentes adresses, dont celle du citoyen Duperret, député girondin.

Elle est conduite à la prison de l’Abbaye (qui occupait une partie de l’actuel boulevard Saint-Germain) où elle est gardée à vue jour et nuit, privée de toute intimité.Différents témoins sont entendus, comme le garçon d’hôtel, ou la cuisinière et tous l’accablent, notamment Simone Evrard, la concubine de Marat, âgée de 27 ans, qui déclare que Charlotte Corday, a profité d’un moment d’absence de sa part « pour enfoncer un couteau dans le sein du citoyen Marat ».

Lors de son interrogatoire mené par le président du Tribunal révolutionnaire, Jacques Bernard-Marie Montané, Charlotte Corday reconnaît les faits et raconte qu’elle n’est venue « que pour tuer Marat » lui reprochant « la désolation de la France [et] la guerre civile qu’il a allumé dans tout le royaume ». Le qualifiant de « bête féroce », elle admet pourtant ne pas être en mesure de prouver les crimes dont elle le taxe mais soutient que « Marat avait un masque sur la figure ». « Marat pervertissait la France. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille, un scélérat pour sauver des innocents, une bête féroce pour donner le repos à mon pays. J’étais républicaine bien avant la Révolution. » Elle relate son entretien avec le député montagnard au cours duquel elle a affecté de lui communiquer les noms de députés girondins présents à Caen, après quoi il lui aurait assuré « qu’il les ferait bientôt tous guillotiner à Paris ». A ces paroles, elle confesse l’avoir tué à l’instant avec le couteau qu’elle s’était procuré dans la matinée.

Le crime, la préméditation et les motifs étant suffisamment établis, le président Montané cherche à savoir si elle a reçu de l’aide et approfondir la nature de ses relations avec les députés girondins présents à Caen. En effet, le Tribunal révolutionnaire considère le député Duperret et l’évêque constitutionnel Fauchet comme ses principaux complices. Montané affirme « qu’elle ne persuaderait qui que ce soit qu’une personne de son âge et de son sexe ait conçu un pareil attentat« . Sa réponse: « C’est bien mal connaître le cœur humain. Il est plus facile d’exécuter un tel projet d’après sa propre haine que d’après celle des autres. »

Elle est transférée le soir même à la Conciergerie.

Charlotte Corday est alors accusée « d’avoir méchamment et de dessein prémédité, étant à Caen, formé le projet d’attenter à la représentation nationale, en assassinant Marat, député à la Convention (…) ce qui est contraire à l’article 4 section trois du Titre premier et à l’article 11 section première du Titre second du Code pénal ».

Article 4 (section 3, titre 1, IIème partie) : Toute conspiration ou attentat, pour empêcher la réunion, ou opérer la dissolution du corps législatif, ou pour empêcher par force et violence la liberté de ses délibérations, tout attentat contre la liberté individuelle d’un de ses membres, seront punis de mort. Tous ceux qui auront participé auxdites conspirations ou attentats par les ordres qu’ils auront donné ou exécuté, subiront la peine portée au présent article.

Article 11 (section 1, titre 2, IIème partie) : L’homicide commis avec préméditation sera qualifié d’assassinat et puni de mort.

Son procès s’ouvre le 17 juillet 1793 à 8 heures du matin.

N’ayant pu être représentée par le défenseur qu’elle s’était choisie; le député girondin Doulcet de Pontécoulant. Il existe une hypothèse selon laquelle Fouquier-Tinville aurait fait en sorte qu’il soit averti trop tard, c’est l’avocat Claude-François Chauveau-Lagarde, présent à l’audience qui va être désigné par le président du Tribunal révolutionnaire pour assurer sa défense.

Après la lecture de l’acte d’accusation qui rappelle les faits, une vingtaine de témoins sont entendus. Chaque déposition est confirmée d’un « c’est vrai » de la part de l’accusée elle-même.

Le président Montané, ne pouvant admettre l’idée qu’une femme seule ait pu fomenter un tel projet, appelle Duperret et Fauchet à la barre. Ils seront finalement mis hors de cause.

Puis il est fait lecture d’une lettre destinée à son père, interceptée plus tôt :

« Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de mon existence sans votre permission. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien d’autres désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré d’un tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito, mais j’en ai reconnu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez point tourmenté. En tout cas, je crois que vous auriez des défenseurs à Caen. J’ai pris pour défenseur Gustave Doulcet: un tel attentat ne permet nulle défense, c’est pour la forme. Adieu, mon cher papa, je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J’embrasse ma sœur que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents. N’oubliez pas ce vers de Corneille:  » Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud!  »  » C’est demain à huit heures, qu’on me juge. Ce 16 juillet.« 

Suite à la présentation du couteau qu’elle admet reconnaître, intervient son avocat :

« L’accusé avoue avec sang-froid l’horrible attentat qu’elle a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation; elle en avoue les circonstances les plus affreuses: en un mot, elle avoue tout, et ne cherche pas même à se justifier. Voilà, citoyens jurés, sa défense toute entière. Le calme imperturbable et cette entière abnégation de soi-même, qui n’annoncent aucun remords, et, pour ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et cette abnégation sublimes sous un rapport ne sont pas dans la nature: ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. Et c’est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. Je m’en rapporte à votre prudence.« 

Trois questions sont soumises aux jurés :

      • Est-il constant que le treize du présent mois de juillet, entre sept et huit heures du soir, Jean-Paul Marat, Député à la Convention nationale a été assassiné chez lui dans un bain, d’un coup de couteau dans le sein duquel coup il est décédé à l’instant ?

      • Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant Dormant (sic), âgée de vingt-cinq ans, fille de Jacques-François Corday, ci-devant Dormant ex-noble, habitante de Caen, département du Calvados, est-elle l’auteur de cet assassinat ?

      • L’a-t-elle fait avec des intentions criminelles et préméditées ?

Charlotte Corday est reconnue coupable et condamnée à la peine de mort. Avant d’être ramenée en cellule, elle exprime un dernier souhait : que son portrait soit réalisé.

En fin d’après-midi, elle est conduite à l’échafaud place de la Révolution, vêtue de la chemise rouge des assassins en vertu de l’article 4, titre 1, Ière partie du Code pénal. Elle est guillotinée le 17 juillet 1793 à 18 heures 30.

Le procès de Charlotte Corday symbolise la prise de parole politique par une femme. Revendiquant son acte, elle utilise son procès pour exprimer ses motivations politiques personnelles. Marginalisée et exclue de la vie politique, la femme sous la Révolution est cantonnée à la sphère maternelle et domestique.

La mort de Marat marque un tournant dans la Révolution mais aux antipodes de celui escompté par Charlotte Corday. A peine deux mois après son crime, la Terreur mise à l’ordre du jour le 5 septembre 1793 accélère et généralise les massacres en France. Elevé au rang de martyr, le corps de Marat est transféré au Panthéon le 5 septembre 1794. Ce dernier a d’ailleurs dit un jour : « C’est par la violence qu’on doit établir la liberté « . Il a été entendu par une femme courageuse et peut-être un peu naïve qui estimait que la liberté valait bien son propre sacrifice. En 1795, il est finalement inhumé au cimetière, aujourd’hui disparu, de Sainte-Geneviève, près de l’église Saint-Etienne-du-Mont.

Outil de propagande (notamment par Louis-Philippe sous la Monarchie de Juillet) ou héroïne tragique (Alphonse de Lamartine dans son « Histoire des Girondins » imagine la scène du crime, le poète André Chenier lui consacre une ode…), Charlotte Corday demeure une figure historique de la France.

Sources :

      • http://www.justice.gouv.fr/histoire-et-patrimoine

      • https://ledroitcriminel.fr/le_phenomene_criminel/crimes_et_proces_celebres/proces_charlotte_corday.htm