Des candidats fantaisistes

Des candidats fantaisistes …

 

 

Dans une campagne présidentielle, il y a les gros candidats, les petits candidats et aussi les tout petits candidats aux propositions plus ou moins étranges. Les médias en parlent très peu mais nous, on a décidé d’en décrire sept d’entre eux qui ne devraient pas non plus vous laisser indifférent.

 

 

1893 – Le Captain Cap

1930 – Ferdinand Lop

1965 – Pierre Dac

1974 – Mouna Aguigui

1981 – Coluche

1995 – Jacques Cheminade

1997 – Dieudonné

2002 – L’ancienne strip-teaseuse Cindy’Lee

D’autres

Et d’autres encore toutes aussi farfelues

Candidats fantaisistes : des vocations jadis suscitées par le suffrage universel

 

 

Une campagne présidentielle, parfois pour les législatives, c’est toujours le moment idéal pour faire entendre ses idées auprès du peuple. Certains candidats s’en donnent d’ailleurs à cœur joie, n’hésitant pas à développer des idées plutôt insolites ou décalées. Si parfois des propositions (vraiment) sérieuses émergent, elles sont malheureusement trop esseulées dans les programmes pour espérer faire mouche auprès du plus grand nombre et retenir l’attention durable des médias.

Pour les personnalités que nous avons sélectionné, la présidence de la République n’est qu’un fantasme et participer au premier tour serait déjà une victoire. Cela n’empêche pas de leur accorder un minimum d’attention. C’est aussi ça, le charme de la démocratie

1893 – Le Captain Cap

 

 

Candidat aux élections législatives d’août 1893, dans la deuxième circonscription du IXème arrondissement de Paris, le Captain Cap a fait bien des émules : Ferdinand Lop bien sûr, mais aussi Duconnaud, personnage inventé par des étudiants en 1928 qui promettait notamment l’abolition de la loi de la pesanteur.

Anti-bureaucrate et anti-européen, le programme du Captain Cap (Albert Caperon à l’état civil) comporte des mesures telles que l’aplanissement de la butte Montmartre ou, si la mesure s’avérait trop coûteuse, la surélévation de Paris au niveau de la butte. Ses soutiens se recrutaient parmi l’élite des fantaisistes fin de siècle, Raoul Ponchon, Georges Auriol, Emile Goudeau, Georges Courteline, et bien sûr Alphonse Allais, qui consacra un recueil aux aventures du Captain Cap (comment il avait fait fortune en découvrant une mine de charcuterie…) ainsi qu’à ses meilleures recettes de cocktails !

Malgré une campagne intense, le Captain ne recueille que 176 voix, soit 2,22% des suffrages.

1930 – Ferdinand Lop

 

« Prolongement du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, octroi d’une pension à la femme du soldat inconnu, suppression du wagon de queue du métro, construction d’un nouveau pont sur la Seine de 300 mètres de large afin d’y abriter les clochards… » furent parmi les propositions les plus marquantes de l’auteur de Ce que j’aurais dit dans mon discours de réception à l’Académie française si j’avais été élu (1957).

Figure du Quartier latin dès le début des années trente, Ferdinand Lop fut le candidat fantaisiste du vingtième siècle. Toujours candidat, jusqu’à la présidentielle de 1974, il obtenait quelques centaines de voix, mais brillait surtout par ses meetings (malgré l’opposition des « anti-Lop » qui voulaient « peiner Lop ») .

1965 – Pierre Dac

 

Le 9 février 1965, l’humoriste Pierre Dac, âgé de 71 ans, annonce sa candidature à l’élection présidentielle et la création de son parti, le M.O.U. (Mouvement ondulatoire unifié). Son mot d’ordre : « Les temps sont durs ! Vive le Mou ! » Faisant souffler un vent d’absurde dans la campagne, il annonce par exemple être pour le maintien de la peine de mort « mais avec sursis » ou propose un référendum mensuel. Il décline son programme dans les numéros du journal satirique L’os à moelle, dont il est le directeur.

Pierre Dac annonce le retrait de sa candidature en septembre par fidélité au Général de Gaulle, qu’il avait suivi à Londres en 1943. Il déclare alors que, par la candidature du candidat d’extrême-droite, il a trouvé plus « absurde » que lui. Pierre Dac rejouera les politiques en 1972, dans une émission satirique où il joue un député devant l’Assemblée Nationale (à 2 minutes 50 secondes) .

1974 – Mouna Aguigui

 

 

« Hihi Aguigui, Aguigui à gogo mais pas gaga, Aguigui Mouna, Aguigui Mouna ! » Ce cri de guerre est celui d’André Dupont, alias Mouna Aguigui, humoriste et philosophe burlesque. En 1974, il se déclare non-candidat à l’élection présidentielle. Ce personnage haut en couleurs sillonne les rues en interpellant les passants à coup de slogans bien à lui : « Aimez-vous les uns sur les autres ! », « Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactifs demain. » Dix ans plus tôt il annonçait déjà sa candidature à la mairie de Cannes, dans un reportage télévisé en marge du festival :

Mouna Aguigui réitère sa « non-candidature » aux trois élections présidentielles suivantes. Aux législatives de 1988, il se présente dans le 5e arrondissement face à Jean Tibéri et récolte 3,13 pour cent des voix.

1981 – Coluche

 

Le 30 octobre 1981, Coluche lance sa campagne présidentielle. La veille, un manifeste est paru dans le journal Charlie Hebdo. Appelant « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés… », il se termine sur ces mots : « Tous ensemble pour leur foutre au cul ». Ce qui peut apparaître comme un immense canular est aussi un geste politique. Coluche vient d’être mis à la porte d’Europe 1 puis de RMC. Il s’offre ainsi une tribune et entend défendre « ceux qui ne comptent pas » pour les politiques.

Coluche affiche des soutiens parmi les intellectuels, comme Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze ou Alain Touraine. Mais l’humoriste met fin à l’aventure en avril 1981, notamment après avoir reçu des menaces de mort.

1995 – Jacques Cheminade

 

En 1995, Jacques Cheminade se présente pour la première fois à une élection présidentielle. Son ennemi annoncé : le « cancer financier ». Diplômé de HEC et ancien de l’ENA, il a occupé des fonctions au ministère de l’Économie et des Finances. Le candidat met en avant ses projets loufoques, comme celui de coloniser la Lune et Mars, on lui trouve des influences conspirationnistes.

Jacques Cheminade comptabilise 0,28 pour cent des suffrages exprimés en 1995. Il est aussi le seul candidat dont les comptes de campagne sont invalidés cette année-là par le Conseil constitutionnel. Il parvient de nouveau à se présenter en 2012 (0,25 pour cent des voix). À 74 ans, il a annoncé être candidat pour l’élection présidentielle de 2017.

1997 – Dieudonné

 

Se souvient-on que Dieudonné s’est d’abord engagé en politique contre le Front national ? C’est en effet pour contrer Marie-France Stirbois et le FN à Dreux que Dieudonné se présente aux élections législatives de 1997.

Il obtiendra 7,74% des suffrages au 1er tour, contre 31,41% pour Marie-France Stirbois, qui sera battue au 2ème tour.

D’emblée, ce qui frappe avec la candidature Dieudonné, c’est son sérieux. Est-on encore dans le cadre d’une candidature fantaisiste ? D’abord défenseur de la cause noire, ou plutôt dénonciateur d’un racisme continuateur de la colonisation et de l’esclavage, Dieudonné se présente en 2009 comme candidat « anti-sioniste » aux élections européennes.

Multipliant les propos controversés, se rapprochant du Front national, Dieudonné n’est plus à un contre-pied près. Sera-t-il présent dans la future campagne présidentielle ?

2002 – L’ancienne strip-teaseuse Cindy’Lee

 

Isabelle Laeng, alias Cindy’Lee, fonde le parti du plaisir en 2002. Ancienne strip-teaseuse, elle défend trois thèmes principaux lors de sa campagne : le plaisir individuel, une société de bien-être et un monde de paix. Déclarant lutter contre toute sorte de tabous, elle apparaît régulièrement en petite tenue lors de ses manifestations. Lors des élections de 2002, la candidate n’en est pas à son coup d’essai : elle s’est déjà présentée en 2001 aux municipales à Paris, où elle a récolté 0,41 % des voix.

En 2002, Cindy’Lee ne parvient pas à réunir les 500 signatures obligatoires, comme en 2007 et 2012. En 2004, elle recueille 1,80 pour cent des voix aux élections cantonales, dans le canton d’Arcueil. Elle se présente aussi aux élections législatives de 2007 (1,06 % des voix).

D’autres …

 

 

Et puis, il y a l’humour involontaire, ces candidats qui nous font rire malgré eux. Les plus étonnants sont sans doute les partisans du Yoga Sauteur dont les clips de campagne ont fait la joie des électeurs lors de plusieurs élections européennes.

Le «Christ cosmique», Sylvain Pierre Durif de son vrai nom, qui est convaincu d’avoir été investi d’une mission en tant que «grand monarque» et «dernier roi de France».

« Le Christ cosmique »

La « catégorie anti- système » rassemble encore une jolie brochette de candidats pour 2017. Comme Daniel Adam, du mouvement Le Peuple président, qui dénonce les «politicards nuisibles» et promeut l’autogestion du pays. Ou encore Stéphane Guyot, un fleuriste de 47 ans, qui, s’il est élu, promet d’introduire le vote blanc pour permettre aux Français de dire leur ras-le-bol face à « une classe politique incapable de se remettre en cause ». Sébastien Taupin, un ingénieur, est l’un de ces «candidats Internet». Il veut bâtir une démocratie collaborative en s’appuyant sur les réseaux sociaux. Mais encore pour 2017, de l’écrivain Alexandre Jardin, un énarque marxiste Jacques Nikonoff, un général retraité, Didier Tauzin ou encore un royaliste., Robert de Prévoisin Adeptes de l’antimondialisation ou anti-européens convaincus, ils se rejoignent sur l’idée de redonner à la France sa souveraineté. Dans un tout autre genre, les indépendantistes en lice vont du Breton au représentant de la Polynésie.

La Palme spéciale enfin à «Super Châtaigne», un Ardéchois qui dénonce «les glands du pouvoir». Déguisé en justicier, il arpente les rues un plan à la main, cherchant en vain «la démocratie»

Et d’autres encore toutes aussi farfelues …

Fénélon Hégon 1er

C’est durant les élections législatives de 1902, dans la 3e circonscription du XVIIIe arrondissement de Paris, que Fénelon Hégo, honnête matelassier féru de politique, sort de l’anonymat.Ses partisans de plus en plus nombreux se nomment les « Hégoïstes » et entonnent à la fin de chaque assemblée « La chanson des Hégoïstes ». Pourtant, le 27 avril 1902, jour des élections, le candidat ne réunit que 0,48 % des voix exprimées. Cette propagande fonctionne puisqu’aux législatives de 1906, Fénelon Hégo triple son score en totalisant 1,51 % du corps électoral. Il propose de nombreuses mesures pour séduire davantage son électorat :
– Extinction du paupérisme après huit heures du soir
– Suppression du métropolitain, qui sera remplacé par des ballons dirigeables incandescents
– Eclairage gratuit de la ville au moyen des Arcs-en-ciel de l’inventeur Fénelon Hégo
– Suppression des inondations à venir. Lorsqu’une crue serait prévue, on étendrait sur le fleuve une épaisse nappe de pétrole que l’on enflammerait. L’eau rentrerait en ébullition et s’évaporerait, n’étant pas munie d’un couvercle

Le « mousquetaire de l’anarchie » et son âne blanc

 

 

Ecrivain satirique et plutôt virulent, Zo d’Axa, de son vrai nom Alphonse Galland, est né en 1864 dans une famille parisienne fortunée. Cet homme mondain et libertaire est connu pour ses duels et ses extravagances. Ce « mousquetaire de l’anarchie », comme on le surnomme, publie deux revues très critiques qui lui coûteront plusieurs condamnations. En 1898, dans l’une d’elle, il informe ses lecteurs qu’il a trouvé un candidat à soutenir pour les législatives. Il s’agit de Nul, un petit âne blanc. L’animal offre la possibilité aux mécontents, d’ordinaire abstentionnistes, « de voter blanc, de voter Nul, tout en se faisant entendre »… Zo d’Axa prévient : « Que les bourgeois se méfient, l’âne trotte vers le Palais-Bourbon ! ». Le jour des élections, les anarchistes de la Belle Epoque font une grande fête, l’âne traverse Paris monté sur une carriole et entouré de ses partisans qui chantent à tue-tête : « C’est un âne, c’est un âne, c’est un âne, c’est un âne qu’il nous faut… ». Mais l’aventure électorale tourne court puisque la police arrive sur les lieux de la célébration. Une sérieuse bagarre s’engage et le malheureux Nul est emmené, voyant son avenir politique s’effondrer du même coup.

La conquête électorale de Montmartre

 

L’autonomie de Montmartre a été proclamée en 1884 par Rodolphe Salis, patron du célèbre cabaret Le Chat Noir, qui a fait campagne pour « la séparation de Montmartre et de l’Etat ».
En 1920, cette autonomie s’organise avec la constitution d’une « commune libre » et l’organisation d’un scrutin municipal fantaisiste. La conquête de Montmartre donne lieu à de véritables affrontements politiques et verbaux. Les habitants ont le choix entre plusieurs bulletins. Les artistes Picabia, André Breton et Tristan Tzara constituent la liste dadaïste et mènent leur campagne sur le slogan simple et radical : « A dada, à dada, à dada… Hue ! ». Le poète Henri Chassin, à la tête mouvement des « sauvagistes », propose de transformer la Basilique du Sacré-Cœoeur en piscine municipale. Des alternatives « fémino-féministes » ou « absentionnistes » sont également proposées. Picasso, Max Jacob et Jean Cocteau présentent leur projet « cubiste » et effraient les Montmartrois en scandant leur hymne : « Les vieilles maisons, erreurs ! Démolissons, démolissons ! Un gratte-ciel, deux gratte-ciel, trois gratte-ciel ! ». Mais malgré la concurrence, le 11 février 1920, c’est Jules Depaquit et son mouvement des « antigrattecielistes » qui remportent ces élections. L’homme, vêtu d’une éternelle redingote noire, devient donc à 61 ans le premier maire de la Commune libre de Montmartre. Un maire postiche, bien entendu, car cette proclamation d’indépendance reste une provocation d’artiste. Jules Depaquit, dessinateur et amateur de canulars habite la Butte depuis son arrivée à Paris à 24 ans, et ne s’en est jamais éloigné pour visiter un autre quartier de la capitale. Ami de Rodolphe Salis, qui l’hébergeait au Chat Noir, Jules Depaquit incarne tout à fait l’artiste de Montmartre de 1900. Il va régner sur la Butte jusqu’à sa mort en 1924 et y créer de nombreuses institutions comme la course de lenteur automobile ou la fête des vendanges. Il y proclame surtout des lois plus inventives les unes que les autres :

– Construction de toboggans pour descendre la Butte
– Installation de trottoirs roulants pour se rendre d’un bistrot à l’autre
– Interdiction de mourir sur le territoire de la Commune libre, sous peine de mort
– Déclaration de paix en cas de déclaration de guerre
– Anéantissement des gratte-ciel
– Suppression des mois de décembre, janvier, février. Jamais d’hiver

Le citoyen Chonoc, candidat universel

 

Douze ans plus tard, en 1910, c’est au tour des deux anarchistes Victor Méric et Miguel Almereyda de présenter aux législatives un candidat pour le moins inattendu. En effet, les deux compères font la propagande d’un cochon répondant au nom de Chonoc. Ce candidat, déclaré « universel », se présente dans toutes les circonscriptions. Son programme satisfait tous les courants d’opinion et propose des mesures complètement fantasques :

– Abolition des armées et de la police pour plaire aux socialistes
– Emprisonnement des révolutionnaires pour plaire aux patriotes
– Mise en commun des appareils de reproduction
– Droit à la barbe pour les femmes
– Création de la semaine de huit jours

Cette candidature devient le procès du parlementarisme. « Nous estimons qu’à la place de 500 glaireux, il vaut mieux posséder un seul groin qui ait au moins le mérite d’être authentique. »

 

Maurice Mercante, le « paladin de la joie de vivre »

 

 

Aux élections présidentielles de 1981, Maurice Mercante est aussi candidat. Ce personnage inventif défend un projet tout à fait romanesque : des villes chauffées à l’énergie solaire, dans lesquelles la voiture doit disparaître au profit de la traction hippomobile. Sans étiquette politique, ce candidat aux airs de gentleman-farmer se présente comme le « paladin de la joie de vivre », joie de vivre qui, selon lui, « s’est perdue dans le monde industriel ».

Au coœurs de ses propositions hédonistes, il dresse l’apologie de la sieste. Mais malgré son originalité, il ne réussira pas à rassembler suffisamment de signatures pour se présenter aux présidentielles. On le retrouve en 1993 aux législatives dans le IXe arrondissement de Paris. Son programme prévoit, comme en 1981, de résoudre totalement le problème de l’emploi tout en prévoyant de conserver symboliquement un « oisif rétribué par l’Etat afin que les mots chômage et chômeurs ne disparaissent pas de la langue française ». Il préconise également l’enseignement du karaté aux forces de police et l’attribution d’un talkie-walkie à chaque personne âgée, pour alerter le commissariat en cas d’agression. Là encore, il échouera avec seulement 143 voix.

Mais l’imagination étant inépuisable, la source de candidats ne sera jamais tarie !

Et maintenant un article extrait « Le Petit Journal illustré », paru en 1924

Candidats fantaisistes : des vocations jadis suscitées par le suffrage universel

 

 

« Depuis que le suffrage universel préside aux destinées de la France, il n’est pas d’exemple d’une seule période électorale qui n’ait eu ses candidats fantaisistes », affirme en 1924 Le Petit Journal, sous la plume de Jean Lecoq. Si Alexandre Dumas et Paul de Kock, pour les plus célèbres, se prêtèrent au jeu comme amuseurs, d’autres, véritablement convaincus et farfelus, y allèrent de leur époustouflant programme, sans compter l’énigmatique Captain Cap patronné par Alphonse Allais…

En 1848, écrit-il, lorsque, pour la première fois, chacun fut appelé à exprimer son opinion, on en vit surgir de toutes parts, car l’éligibilité, accessible à tous, avait éveillée les ambitions populaires. La plupart des candidats fantaisistes de cette lointaine époque sont à présent oubliés mais il en est deux, célèbres à d’autres titres, dont les professions de foi nous ont été conservées et resteront comme les modèles du genre. Ce sont Alexandre Dumas et Paul de Kock.

La profession de foi d’Alexandre Dumas n’était qu’une série d’additions adressée « aux travailleurs ». L’auteur des Trois Mousquetaires, convaincu que rien n’est plus éloquent que les chiffres, se contentait de totaliser les services matériels que son œuvre rendait au peuple. « Voici mes titres, disait-il : sans compter six ans d’éducation, quatre ans de notariat, sept années de bureaucratie, j’ai travaillé vingt ans, à dix heures par jour, soit 73 000 heures. Pendant ces vingt ans, j’ai composé quatre cents volumes et trente-cinq drames. Les quatre cents volumes, tirés à quatre mille en moyenne et vendus 5 francs l’un, en tout 11 853 600 francs. Les trente-cinq drames, joués cent fois chacun l’un dans l’autre : 6 millions 360 000 francs. »

Et le candidat détaillait ce que ses volumes avaient produit aux compositeurs, papetiers, brocheuses, libraires, commissionnaires, cabinets littéraires, dessinateurs, etc. ; et ses drames aux directeurs, acteurs, décorateurs, costumiers, comparses, pompiers, afficheurs, balayeurs, contrôleurs, machinistes, coiffeurs, etc.

Cet appel, affiché par milliers d’exemplaires sur les murailles de Paris, eut pour résultat de stimuler la verve de Paul de Kock, et de susciter, en opposition à la candidature de Dumas, celle de l’auteur de la Pucelle de Belleville. Voici dans quels termes Paul de Kock s’adressait « aux Parisiens » : « J’ai infiniment plus de droits à être membre de l’Assemblée Constituante que le citoyen Alexandre Dumas. Il se vante d’avoir fait gagner douze millions à ses éditeurs, ses marchands de papier, à ses claqueurs… Bagatelle !… Ma plume a rapporté, dans l’espace de vingt ans, soixante-trois romans. Ce n’est pas trop de calculer chaque roman à un million. Total : 63 millions. Je défie qui que ce soit de me prouver qu’un million multiplié par soixante-trois ne donne pas soixante-trois millions. Ceci étant admis et à l’abri de toute discussion, je me suis livré à autre calcul ; je vous le soumets en toute confiance :

« Je demeure au boulevard Saint-Martin, à l’entresol, et je me mets à ma fenêtre de quatre à cinq hernies de l’après-midi pour regarder les marchands de coco. Toute la France sait cela. Or, pas un voyageur ne vient à Paris sans inscrire sur ses tablettes qu’il ne doit pas manquer d’aller contempler Paul de Kock à sa fenêtre, au moment où il regarde les marchands de coco. Chacun de ces voyageurs prend naturellement l’omnibus pour se rendre au boulevard Saint-Martin. Six sous ! Quand il m’a contemplé, il reprend l’omnibus. Re six sous ! Vingt mille voyageurs se livrent chaque année à cette dépense. Ce manège dure depuis vingt ans, et a, par conséquent, rapporté aux omnibus 4 millions 800 000 sous ! Je passe sous silence les princesses russes qui, pour me voir, n’ont pas reculé devant la dépense d’une citadine.

« Ce n’est pas tout : Une foule de femmes m’ont demandé mon portrait… J’en ai fait faire 3000 au daguerréotype. D’autres femmes, encore plus folles de mes œuvres, m’ont supplié de leur donner un autographe ou une mèche de mes cheveux. Ces autographes se vendent journellement cinquante écus à l’hôtel Bullion, et j’en ai donné au moins six mille… Quant à mes mèches de cheveux, je les passe sous silence, attendu que je les rachète moi-même en ce moment partout où je peux les retrouver. Je regrette aujourd’hui de les avoir gaspillées.

« Enfin, dernière considération bien puissante : non seulement j’ai nourri physiquement une foule d’imprimeurs et de cochers d’omnibus, mais de plus j’ai nourri l’esprit et le cœur de trois ou quatre millions de Français, qui ont puisé dans mes ouvrages les plus saines doctrines philosophiques et littéraires.

« Je compte donc, chers concitoyens, que vous m’enverrez occuper, sur les bancs de l’Assemblée nationale, la place qu’ose me disputer un romancier qui n’a produit encore de la marchandise que pour onze misérables petits millions. »

Ces deux professions de foi mirent tout Paris en joie ; mais les candidats ne furent pas pris au sérieux ; et, malgré tant de bonnes raisons exprimées de façon si éloquente et si spirituelle à la fois, Alexandre Dumas et Paul de Kock restèrent sur le carreau. Le second s’en consola aisément, n’ayant voulu que se divertir un peu aux dépens d’un confrère qui poussait le contentement de soi-même hors des limites permises ; mais il n’en fut pas de même de Dumas.

Depuis 1830, ce grand amuseur était atteint de prurit politique à l’état suraigu. Il figurait à toutes les agapes révolutionnaires et ne ratait pas une occasion de conspuer Louis-Philippe. Il lui semblait qu’une assemblée républicaine ne pouvait se passer de lui. Cet insuccès le stupéfia sans le décourager, car deux ans plus tard, en 1850, il brigua de nouveau les suffrages des électeurs ; et comme il gardait rancune aux Parisiens de l’avoir blackboulé, il se présenta… à la Guadeloupe. Mais il ne fut pas plus heureux aux colonies que dans la métropole ; et recueillit à peine 3 000 voix, tandis que son concurrent, Victor Schœlcher, le bienfaiteur de la race noire, fut élu avec plus de 15 000. Cette fois, Dumas n’insista plus. Il retourna à ses livres et à ses pièces, et sa gloire n’y perdit rien.

Les candidats fantaisistes sont de deux sortes : les farceurs et les convaincus ; ceux-ci infiniment plus nombreux que ceux-là, mais non moins réjouissants. Parmi ces toqués, il en est qui firent preuve d’une constance et d’un entêtement singuliers. Tel un certain Pradier-Bayard qui, naguère, à Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, se présenta pendant vingt ans, sans peur et sans reproche, à foules les élections.

Tel aussi le père Gagne, Pauli Gagne, qui s’intitulait « avocat des fous », « candidat universel, surnaturel et perpétuel, créateur de la monopanglotte, langue universelle, auteur de l’Unitéide, ou la Femme-Messie, poème en douze chants et soixante actes » ; il était, en outre, l’inventeur de « la philanthropophagie, à l’usage des villes assiégées ». Son rêve était d’établir la République-Empire-Royauté. Ce toqué voulait mettre tout le monde d’accord… Que d’hommes politiques, pour être moins fous, sont moins conciliants.

Mais comment énumérer tous les aliénés dont la politique suscita les divagations ? Faut-il citer Bustarret-Graullot, « candidat amorphe, avocat de l’équilibre » ; Baboulin Eugène, « candidat des Tricolores de la Nature » ; Alexandre Viguier, « cultivateur philanthrope, ambassadeur extraordinaire du créateur suprême » ; Pierre Mancel, qui voulait assurer la paix universelle par « l’application de la thèse, de la synthèse et de l’antithèse » ?… Tous ceux-ci étaient fous à lier.

L’année où Augustin Colsen se présenta dans la Meuse, la maladie était sur les pommes de terre. Le candidat s’engageait, s’il était élu, à dévoiler les causes de l’épidémie ; mais Colsen ne fut pas élu, et personne n’a jamais su pourquoi les pommes de terre avaient été malades cette année-là.

Le candidat fantaisiste n’a généralement qu’une idée fixe qui contient tout son programme. L’idée d’Isidore Cochon, dit Chambertin, c’était la construction du « tube viticole sous-marin d’Alger à Marseille ». L’idée du citoyen Pacault, c’était la défense des journalistes. Brave Pacault !… Il déclarait qu’aussitôt élu il exigerait que les journalistes fussent invités à tour de rôle à la table du Président de la République. On établirait un roulement pour cette faveur insigne.

Au contraire, le citoyen Fénelon Hégo, candidat dans la quartier de la Goutte-d’Or, avait des idées à ne savoir qu’en faire. « Ouvrier tapissier, matelassier, orateur, inventeur, déclamateur, décorateur, masseur, guérisseur, rebouteur, candidat socialiste, patriote, républicain impartial impérialiste, très résolument indépendant », il se présentait avec un programme qui ne comportait pas moins de 363 projets… Le premier ? « Suppression de la présidence de la République, a moins qu’Hégo lui-même y soit élu ». Celui-ci me dispense d’énumérer les autres… raille le chroniqueur du Petit Journal.

Mais notons au moins pour mémoire la seconde catégorie des candidats fantaisistes : les loustics de la période électorale, candidats facétieux, burlesques ou goguenards, qui s’amusent eux-mêmes en divertissant la galerie. Nous eûmes, dans ce genre, Rodolphe Salis, « seigneur de Chatnoirville-en-Vexin », dont la proclamation, qui figura longtemps sur les murs du fameux cabaret de la rue Victor-Massé, réclamait avant tout « la séparation de Montmartre et de l’Etat ».

C’est encore Montmartre qui vit éclore les candidatures de l’anarchiste Marius Tournadre, « candidat académicide », et du Captain Cap, « candidat antibureaucratique et antieuropéen », patronné par Alphonse Allais. L’affiche de ce candidat extraordinaire était pleine de métaphores audacieuses. Le Captain Cap y déclarait qu’il voulait être « le Saint Georges du dragon de la bureaucratie » et « qu’il saisirait la barre du paquebot de nos revendications pour renverser la Bastille des cartons vers… » C’était lui encore qui proposait « la création d’un Conseil des Disques, pour punir les accidents de chemins de fer »… On avait beaucoup d’esprit à Montmartre en ce temps-là.

Les candidats fantaisistes pullulaient… Nous en connûmes bien d’autres que ceux dont nous venons d’évoquer le souvenir. Et, sans doute, conclut Jean Lecoq, les élections prochaines vont-elles encore en allonger la liste. Car la race joyeuse des candidats naïfs ou facétieux n’est point abolie. Elle se perpétue et demeure, aux jours de bataille électorale, la fidèle gardienne de nos traditions de belle humeur.

Sources

  • https://news.vice.com/fr/article/histoires-de-presidentielles-2

  • http://www.tdg.ch/monde/

  • http://politique

  • .com/candidats-fantaisistes-presidentielles

 

 

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