La comtesse de Die

 

 

La comtesse de Die

 

 

La comtesse Béatrice de Die (1135-1189 ou 1185), originaire de la Drôme, était l’épouse de Guillaume de Poitiers.

C’était une belle et noble femme. Elle aurait éprouvé un amour passionné pour Raimbaut d’Orange pour qui elle écrira un grand nombre de chansons. Le caractère sensuel de certains vers contraste avec la réserve habituelle des textes de l’époque. Malgré les recherches des musicologues, c’est à peu près la seule chose que l’on sait de cette comtesse. Il n’y a pas de documents irréfutables, le personnage reste enrobé de mystère. Il subsiste seulement quelques poèmes dont un seul accompagné de musique. Elle possédait un style musical assez simple, basé sur un schéma compact. Cette trobairitz obéit aux conventions du « courtisement » amoureux et aux lois de fin’amor qui sont tout aussi clairement énoncées que dans le trobar des hommes. Elle y met un peu plus de passion, voire de sensualité. Ses chansons offrent du naturel et du sentiment; elle sont quelquefois licencieuses, et très-propres à dissiper les préjugés trop favorables aux mœurs antiques

Il reste beaucoup de mystères autour de la trobairitz. On n’arrive pas à situer précisément dans le temps la vie de cette Dame. 

Elle est parfois désignée par d’autres troubadours sous le nom de Béatriz. Elle pourrait être une descendante de familles seigneuriales du Valentinois et du Viennois Beatritz, fille de Guigues, dauphin du Viennois. Pour approfondir le mystère, sa vida nous dit qu’elle est mariée à un certain Guilhem de Poitiers! Etrange. Mais il y eut un Guilhem de Peitieus qui fut comte du Valentinois (1163-1189).

S’agirait-il de Guillaume 1er de Poitiers (mort après 1187), devenu comte du Valentinois par son mariage avec Béatrix d’Albon ? – Si oui, elle ‘aurait été comtesse de Die ni par son père, ni par son mari. Seul son fils Aymar est devenu comte de Die en 1186.

Tout aussi bien elle pourrait être Isoarda ou Beatrix, une fille du comte Isoard de Die qui serait née vers 1150 et aurait été l’épouse de Raimon d’Agout (1180-1212) qui habitait près d’Orange. Une « Beatrix comitissa » est consignée dans un document de la famille d’Hugues d’Aix datant de 1212. 

Ses cansos s’adressent peut-être à Raimbaut IV d’Aurenga (1198-1218), le fils de Guilhem III qui était le neveu du troubadour.  

De plus, Jean de Notredame dans ses « Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux » invente même deux comtesses de Die, la mère amante de Raimbaut d’Orange et la fille amante de Guilhem Adémar. On ne trouve aucune trace de relations avec une comtesse de Die dans la biographie de Guilhem Adémar. Et Raimbaut d’Orange était amoureux de Marie de Verfeuil et de la comtesse d’Urgel, aucune mention n’est faite d’une comtesse de Die

Authentique, direct, passionné, tel est son style dénotant une amante passionnée . Connaissant parfaitement bien les règles de fin’ amor, elle n’offre pas ses faveurs sans soumettre son prétendant à l’essai, s’il souhaite goûter au plaisir du baizar, jazer et tener, le baiser d’amour, le coucher et l’étreinte. Aussi elle exige de lui l’obéissance absolue et affirme clairement : 

« Bel ami, aimable et bon, quand je vous tiendrai en mon pouvoir, que je puisse un soir me coucher avec vous, et vous donner un baiser d’amour, sachez que j’aurais grand plaisir à vous tenir dans mes bras à la place du mari, pourvu que vous m’ayez promis de faire tout ce que je voudrais » selon les mêmes règles, elle tient à l’écart les calomnies des médisants et le mari jaloux : Et vous, jaloux, mauvaise langue, ne croyez pas que je renonce, que joie et jeunesse ne me plaisent pas, pour quelque dépit qui vous en vienne !.. »

Voici une de ses célèbres Cansos 



1. A chantar m’er de so qu’eu no volria,
tant me rancur de lui cui sui amia;
car eu l’am mais que nuilla ren que sia:
vas lui no.m val merces ni cortezia
ni ma beltatz ni mos pretz ni mos sens;
c’atressi.m sui enganad’ e trahia
Com degr’ esser, s’eu fos dezavinens.


Je chanterai ce que j’aurais voulu ne jamais chanter
Tant j’ai de mal à cause de celui dont je suis l’amie
Car je l’aime plus que toute chose qui puisse être
Lui que ni la pitié ni la courtoisie ne peuvent émouvoir
Ni ma beauté, ni mon prix, ni mon bon sens
Ne m’ont empêchée d’être déçue et trahie
Comme j’aurais mérité de l’être si j’avais été vilaine


2. D’aisso.m conort, car anc non fi faillensa,
Amics, vas vos per nuilla captenenssa;
ans vo am mais non fetz Seguis Valensa,
e platz mi mout quez eu d’amar vos vensa,
lo meus amics, car etz lo plus valens;
mi faitz orgoil en digz et en parvensa,
et si etz francs vas totas autras gens.


Je me console en me disant que je n’ai en rien failli
Mon ami, je ne vous ai rien fait de mal
Je vous aime autant que Seguis a aimé Vallensa
Il me plaît beaucoup de songer que mon amour vous avait vaincu
Mon plus bel ami, vous qui êtes le plus valeureux
Vous faites l’orgueilleux envers moi en actes et en paroles
Alors que vous êtes agréable avec les autres


3. Meraveill me cum vostre cors s’orgoilla,
amics, vas me, per qui’ai razon queu.m doilla;
non es ges dreitz c’autr’ amors vos mi toilla,
per nuilla ren que.us diga ni acoilla.
E membre vos cals fo.l comensamens
de nostr’amor! Ja Dompnedeus non voilla
qu’en ma colpa sia.l departimens.


Je m’étonne que votre cœur soit si fier
Mon ami, envers moi; aussi j’ai des raisons d’avoir mal
Ce n’est pas juste qu’un autre amour vous prenne à moi
Peu importe ce qui vous a été dit ou promis.
Souvenez-vous du commencement
De notre amour! Que Dieu fasse
Que cette séparation ne soit en rien de ma faute


4. Proeza grans, qu’el vostre cors s’aizina
e lo rics pretz qu’avetz, m’en ataïna,
c’una non sai, loindana ni vezina,
si vol amar, vas vos no si’ aclina;
mas vos, amics, etz ben tant conoissens
que ben devetz conoisser la plus fina;
e membre vos de nostres partimens.


La noblesse d’âme qui réside en vous
Et votre grande valeur me retiennent
Il n’en est aucune, ni de près ni de loin
pour peu qu’elle veuille aimer, qui ne s’incline vers vous
Mais vous, ami, êtes si sage
Que vous saurez reconnaître la plus fine
Et vous souvenir de notre pacte.


5. Valer mi deu mos pretz e mos paratges
e ma beutatz e plus mos fins coratges;
per qu’eu vos man lai on es vostr’ estatges
esta chanson, que me sia messatges:
e voill saber, lo meus bels amics gens,
per que vos m’etz tant fers ni tant salvatges;
no sai si s’es orgoills o mal talens.


Je vous fais valoir mon prix, ma noblesse d’âme
Et ma beauté en plus de mon courage;
J’envoie cette chanson vers vous
Afin qu’elle soit mon messager
Je veux savoir, ô mon plus bel ami
Pourquoi vous m’êtes si distant et cruel
J’ignore si c’est orgueil ou mauvaise foi
6. Mais aitan plus voill li digas, messatges,
qu’en trop d’orgoill an gran dan maintas gens
Mais plus que tout je veux qu’il vous soit dit par ce message
Que trop d’orgueil a causé la perte de maintes gens.

D’autres poèmes

Ab joi et ab joven m’apais  
Ab joi et ab joven m’apais e jois e jovens m’apaia, car mos amics es lo plus gais per qu’ieu sui coindet’e gaia; e pois eu li sui veraia, be-is taing q’el me sia verais, c’anc de lui amar no m’estrais ni ai cor que m’en estraia.
Mout mi plai car sai que val mais sel q’ieu plus desir que m’aia, e cel que primiers lo m’atrais Dieu prec que gran joi l’atraia; e qui que mal l’en retraia, no-l creza, fors so qu’ie-l retrais: c’om cuoill maintas vetz los balais ab q’el mezeis se balaia.
E dompna q’en bon pretz s’enten deu ben pausar s’entendenssa en un pro cavallier valen, pois ill conois sa valenssa, que l’aus amar a presenssa; e dompna, pois am’a presen, ja pois li pro ni-ll avinen no-n dirant mas avinenssa.
Q’ieu n’ai chausit un pro e gen per cui pretz meillur’e genssa, larc et adreig e conoissen, on es sens e conoissenssa; prec li que m’aia crezenssa, ni hom no-l puosca far crezen q’ieu fassa vas lui faillimen, sol non trob en lui faillensa.
Floris, la vostra valenssa saben li pro e li valen, per q’ieu vos qier de mantenen, si-us plai, vostra mantenensa.
joie et jeunesse je bois m’inondent joie et jeunesse car mon ami est si gai qu’il me rend moi rieuse et rose et puisque je lui suis transparente mon ami est un miroir de l’aimer ne veux m’arracher ni que lui s’extirpe de moi   il me plaît oui que la valeur domine chez celui qui doit me posséder et je prie Dieu que grande joie advienne à ce premier qui me le fit connaître sauf si cela est de ma bouche qu’on ne croie jamais le mal qu’on raconte de lui tant est vrai qu’on trouve seul le balai avec lequel on se fera jeter    la Dame qui connaît son prix doit toujours mesurer son choix afin d’aimer preux et vaillant ouvertement le chevalier dont elle connaît la valeur la Dame en aimant de la sorte au su de tous les généreux ne pourront qu’en faire l’éloge    j’en ai choisi un preux et noble dont le mérite magnifie généreux adroit connaisseur il possède esprit et savoir je le supplie de croire en moi et que nul ne le persuade que je commets faute envers lui s’il ne commet pas défaillance    Floris votre valeur les nobles et les généreux la connaissent alors je vous prie maintenant de me garder dans votre main
Estat ai en greu cossirier  
Estat ai en greu cossirier per un cavallier q’ai agut,  e voill sia totz temps saubut cum eu l’ai amat a sorbrier;  ara vei q’ieu sui trahida car eu non li donei m’amor,  don ai estat en gran error  en lieig quand sui vestida. 
Ben volria mon cavalier tener un ser e mos bratz nut  q’el s’en tengra per ereubut sol q’a lui fezes cosseiller;  car plus m’en sui abellida no fetz Floris de Blanchaflor:  eu l’autrei mon cor e m’amor  mon sen, mos houills e ma vida. Bels amics, avinens e bos, Cora.us tenrai e mon poder? e que jagues ab vos un ser e qe.us des un bais amoros! Sapchatz, gran talan n’auria qe.us tengues en luoc del marit, ab so que m’aguessetz plevit de far tot so qu’eu voiria.


Grande peine m’est advenue Pour un chevalier que j’ai eu, Je veux qu’en tous les temps l’on sache Comment moi, je l’ai tant aimé; Et maintenant je suis trahie, Car je lui refusais l’amour, J’étais pourtant en grand’folie Au lit comme toute vêtue.
Combien voudrait mon chevalier Tenir un soir dans mes bras nus,  Pour lui seul, il serait comblé, Je ferais coussin de mes hanches; Car je m’en suis bien plus éprise Que ne fut Flore de Blanchefleur. Mon amour et mon coeur lui donne, Mon âme, mes yeux, et ma vie.
Bel ami, si plaisant et bon, Si vous retrouve en mon pouvoir Et me couche avec vous un soir Et d’amour vous donne un baiser, Nul plaisir ne sera meilleur Que vous, en place de mari, Sachez-le, si vous promettez De faire tout ce que je voudrais.
En grand pena lo còr me dòl  
En grand pena lo còr me dòl per un cavalièr qu’ai perdut. En tot temps aquò sià sauput que l’ai contentat mòrt et fòl. Ara per el soi traïda. Tant d’amor es pas pro d’amor quand l’ai contentat nuèit e jorn, Al lèit e tota vestida.   Mon cavalièr, ieu lo voldriá téner un ser dins mos braces nuds e que se’n tròbe el tresperdut, de sol coissin li servirià. Car d’el soi mai afolida qu’èra de Floris Blancafor li autregi mon còr e m’amor, mon èime, mos uelhs, ma vida.   Bèl amic, avenent e doç, quora seretz a mon poder e colcats los dos tot planièr a pòrt de mon bais amorós, de grand gaug ieu comolada vos tendrai en lòc de marit tant que vos seretz pas desdit de far çò que m’agrada.


Mon cœur souffre d’une grande peine pour un amant que j’ai perdu Toujours il faut qu’on sache que je l’ai contenté à en mourir et à le rendre fou Maintenant je suis trahie par lui Tant d’amour n’est pas assez d’amour alors que je l’ai contenté nuit et jour au lit et toute vêtue
Mon amant je voudrais le tenir un soir dans mes bras nus st qu’il en soit éperdu de coussin mon corps lui servirait Car, de lui je suis plus folle que ne l’était Blancafor de Floris je lui donne mon cœur et mon amoureux mon esprit, mes yeux, ma vie.
Bel ami prévenant et doux dès que vous serez en mon pouvoir et que nous serons couchés côte à côte à portée de mon baiser amoureux, de grande joie comblée je vous considèrerais comme mon mari tant que vous n’aurez pas refusé de faire tout ce qui me plaît.

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