La fabrication du papier en 1884

Document relatant la fabrication du papier en 1884 extrait de « Histoire d’un livre »,
Fabrication du papier à la forme et à la machine – C. Delon – 1884

Ce texte décrit l’état de la technique en 1884. 

 

 

1 – Fabrication du papier à la forme

Le chiffon

La fabrique de papier

Blanchir le papier

La feuille

La forme (1)

Séchage

Encollage du papier

2 – Fabrication du papier à la machine

Séchage « en ligne »

Le carton

 

 

1 – Fabrication du papier à la forme

 

Jetez un coup d’œil sur un chapeau de feutre noir ou tout autre objet également de feutre. Ceci n’est pas un tissu : point de fils tordus, point d’entrelacement régulier comme dans une étoffe. Des poils laineux, flexibles, frisés, ont été entremêlés, foulés et comme pétris ensemble. Fortement comprimés, ils s’entrecroisent au hasard, s’accrochent les uns aux autres et se tiennent assez fermement unis. Eh bien, une feuille de ce beau papier blanc et lisse – que vous négligez, ingrats, que vous salissez sans motif et déchirez sans regret, tandis que nos ancêtres l’eussent considérée avec admiration et ménagée comme une chose précieuse ! – cette feuille, dis-je, est tout à fait comparable à du feutre. Si vous regardiez la surface avec une loupe ou verre grossissant, vous y distingueriez alors des milliers de petites fibres, blanches, minces, tortillées, dont les fibres de la ouate blanche vous donneront très bien l’idée; mais ces fibres excessivement déliées, foulées, feutrées enfin, se tienne en masse avec une certaine résistance. – En examinant simplement un morceau de carton très grossier, vous aurez aussi une idée juste de la structure du papier-, dans ce gros carton votre œil distinguera parfaitement les fibres entre-croisées. Or le papier diffère du carton seulement en qu’il est plus fin, plus blanc et plus mince; que ses fibres, plus menues, ne se discernent pas à la simple vue. Les fibres du papier et du carton ne sont pas des poils d’animaux comme ceux dont se fait le feutre; ce sont des fibres végétales comme celles du coton, comme celles du lin, du chanvre, dont sont fabriqués les fils, les ficelles, les cordes, le linge. Beaucoup de végétaux contiennent et peuvent fournir des fibres capables de servir à faire du papier; il s’agit de désagréger ces fibres, c’est-à-dire de les séparer ; puis de les blanchir, de les broyer ensemble, de les feutrer, de les comprimer. – Mais pourquoi ne pas prendre des fibres toutes séparées déjà, fines et blanches, de la ouate de coton, par exemple? – On peut le faire; on l’a fait : et c’est même avec du coton, avons-nous dit, qu’a été fabriqué le premier papier qui ait été connu chez nous. Mais ce papier était peu solide, surtout il coûtait cher.

Le chiffon

 

Or il vint à l’idée de je ne sais quel inventeur – l’histoire n’a pas conservé son nom – de prendre, pour fabriquer le papier, des fibres végétales déjà plus ou moins désagrégées et assouplies, déjà plus ou moins blanchies, des fibres ayant déjà servi sous une autre forme, sous forme de fils, de tissus. En un mot il imagina de faire du papier avec des chiffons. – Oui, ce chiffon, cette loque déchirée et poudreuse qu’on a dédaigneusement jetée, que le chiffonnier ramasse, le soir, au coin de la borne, sur le tas d’ordures, et cette belle et fine feuille blanche sur laquelle vous écrivez, cette page blanche de mon livre, que vous avez sous les yeux, c’est la même matière… Mais combien transformée, transfigurée par le travail ! Le papier de chiffons est connu chez nous depuis le XIe siècle au moins ; au XIII et au XIVe, il y avait en France des fabriques de papier. Mais c’est seulement depuis l’invention de l’imprimerie qu’il est devenu très commun; et maintenant il se fabrique en quantité immense, au moyen de machines extrêmement ingénieuses : si bien que les chiffons ne suffisent plus à la fabrication. Il a fallu chercher d’autres matières. Mais le papier de chiffons est toujours de beaucoup le plus beau et le meilleur; voyons comment il se fabrique.

La fabrique de papier

 

Une fabrique de papier est aujourd’hui une vaste usine, contenant un grand nombre d’ateliers où se font des travaux nombreux et variés. – Les chiffons achetés au chiffonnier et déjà un peu nettoyés ont été portés à la manufacture. Là on commence par les trier, en écartant d’abord les tissus de laine ou de soie; car ceux de lin, de chanvre on de coton, en un mot ceux qui sont formés de matières végétales, sont seuls propres à faire du papier. Des ouvrières coupent les chiffons par petits morceaux, puis mettent à part dans un coffre à compartiments, selon leur qualité, les chiffons gros on fins blancs, de couleur claire ou de couleur foncée : ils serviront à fabriquer des papiers de qualité différente. On les bat et on les secoue pour en ôter la poussière; puis ils sont lavés à l’eau dans une grande cuve. Ce lavage ne suffirait pas; ils doivent être lessivés. – Le lessivage se faisait autrefois, comme le lavage, dans une vaste cuve où les chiffons, plongés dans la lessive, étaient remués avec des pelles de bois. Aujourd’hui on se sert d’un appareil nommé lessiveur. Le lessiveur est un vaste réservoir de tôle de fer, en l’orme de sphère ou de cylindre, et que nous comparerons, si vous voulez, à un gros tonneau qui serait embroché d’un gros essieu de fer, de manière à pouvoir tourner comme une roue. Cet essieu ou axe est creux, en façon de tuyau; et il communique avec l’intérieur du réservoir. La bonde de l’énorme tonneau, pour continuer notre comparaison, est un large couvercle de fer, fixé sur une ouverture arrondie. Par cette ouverture, le couvercle étant ôté, on charge environ 1000 kilogrammes de chiffons. Puis, par le moyen d’un long tuyau aboutissant à l’axe creux, en ouvrant un robinet on fait entrer la lessive. Cette lessive, c’est de l’eau dans laquelle on a délayé une certaine quantité de chaux et fait dissoudre, en proportion convenable, de la soude : ces deux substances ayant la propriété de détruire les graisses, d’enlever les saletés – de nettoyer, en un moi. Le trou fermé, le couvercle solidement vissé, l’opération commence. On fait entrer, toujours à travers l’axe creux, au moyen d’un autre tuyau, en ouvrant un autre robinet, de la vapeur, qui arrive toute brûlante d’une grosse chaudière. En s’élançant dans l’intérieur du réservoir, elle remue, elle échauffe la lessive, qui arrive bientôt à un degré de chaleur plus élevé que celui de l’eau bouillante. En même temps, par le moyen d’une machine et d’engrenages, on fait tourner très lentement le lessiveur. Au bout de trois heures le lessivage est terminé. On fait écouler la lessive par un tuyau, et on la remplace par de l’eau pure, pour rincer les chiffons, comme on rince le linge sortant de la lessive. Alors, ouvrant le grand trou, et faisant incliner doucement l’appareil, on fait tomber les chiffons dans une vaste cuve de bois placée au-dessous. Si un seul lessivage ne suffit pas, on recommence l’opération. Les chiffons lessivés, il s’agit, de les défiler, de les broyer en quelque sorte pour les réduire en pâte. Cela se faisait autrefois à l’aide de pilons qui battaient les chiffons dans des mortiers. On se sert maintenant d’une machine appelée pile défileuse. Imaginez une vaste cuve où les chiffons sont versés et flottent dans une grande quantité d’eau. Un cylindre, armé de lames d’acier et tournant avec rapidité, est à demi plongé dans l’eau de la cuve; ces lames en mouvement viennent passer très près d’autres lames fixes, tenant au fond de la cuve, élevé en cet endroit en forme de plan incliné. En tournant, le cylindre produit dans la cuve une sorte de remous qui fait tournoyer lentement l’eau et les chiffons, et amène ceux-ci sous le cylindre même. Là, au passage, ils sont saisis par les lames d’acier du cylindre, et contraints de traverser l’étroit espace qui reste entre ces lames et les lames fixes. Ces lames qui se joignent presque font un effet qu’on peut comparer à celui des deux lames d’une paire de ciseaux qui se ferment, glissent l’une sur l’autre et coupent l’étoffe. La différence, c’est que dans la machine les chiffons ne sont pas tranchés nettement, au contraire : les fils sont arrachés, déchirés; froissés et quelque peu broyés. Un courant d’eau pure arrive continuellement dans l’appareil, et le trop-plein de l’eau s’écoule par une sorte de grille ingénieusement dis. posée, qui laisse passer l’eau et retient les fibres broyées. Au bout de trois heures environ les chiffons sont déjà suffisamment broyés pour former avec l’eau une sorte de pâte. Si on employait cette pâle encore incomplètement triturée, on pourrait faire de grossier carton gris, non pas de beau papier fin et blanc.

Blanchir le papier

 

 

La première chose à faire, à ce moment, est de blanchir cette pâte, qui est d’un gris sale produit par le mélange des chiffons de toute couleur. Or il y a une substance, une espèce de sel qui a la propriété curieuse de détruire la couleur de ton tes sortes de teintures, et de rendre blancs les tissus, les fils, les fibres – la pâte aussi, par conséquent : cette matière est appelée hypochlorite de soude, ou, par abréviation, chlorure. Cette substance, étant dissoute dans l’eau, forme une sorte de lessive décolorante. La pâte grise est mélangée a cette lessive dans une pile qu’on nomme pile blanchisseuse, semblable à peu près à celle que nous venons de décrire, mais dont les lames sont en bronze, non pas en acier, parce que le chlorure rongerait rapidement et détruirait l’acier. Au bout de quelque temps la pâte, est devenue blanche; et en outre elle est plus finement broyée. On fait alors arriver de l’eau pure en abondance, tandis que le cylindre continue de tourner; car il faut laver la pâte et entraîner, par le courant d’eau, l’excédent de chlorure qui nuirait au papier s’il agissait trop longtemps. y a un autre procédé pour blanchir la pâte, mais il est plus compliqué : au fond, c’est le même phénomène. La pâte blanchie et suffisamment lavée n’est pas encore assez broyée : on la fait passer dans une autre pile nommée pile raffineuse, dont les lames sont plus tranchantes et plus serrées. Au bout d’une couple d’heures la pâte est très finement broyée; elle semble former de très légers flocons qui flottent dans le liquide. Pour fabriquer, avec cette pâte, des feuilles de papier, il y a deux procédés : l’ancien et le nouveau. Disons d’abord un mot de l’ancien procédé, qui est le plus simple. -La pâte, mêlée à la quantité d’eau convenable, est versée dans une vaste cuve.

La feuille

 

 

L’ouvrier, ou, comme on dit pour le désigner, l’ouvreur, prend en main une sorte de tamis en façon de cadre rectangulaire, qu’on nomme une forme (1). Imaginez, dis-je, un cadre peu épais; dessous, une sorte de toile métallique, ou plutôt un treillis très serré de fils de cuivre fins, bien tendus. – L’ouvreur puise, avec cette forme, une certaine quantité de pâte; par une légère secousse, il l’étale bien également. Il enlève sa forme de la cuve : l’eau s’écoule à travers les fils comme à travers un crible; la pâte reste, formant sur le fond de la forme une couche mince. Pour être plus sûr d’enlever à chaque fois la même quantité de pâle, tandis que la forme est plongée dans le liquide, il la recouvre d’une sorte de couvercle qu’on nomme frisquette, et qui empêche la forme de se charger d’une trop grande quantité de matière. La forme étant ôtée du liquide, l’ouvreur en enlève le couvercle, et la met à égoutter un instant sur une rigole inclinée, près du bord de la cuve. Puis il prend une autre forme vide et recommence la même manœuvre.

(1) Article extrait du Bulletin de la Société de statistique, des arts utiles et des sciences naturelles du département de la Drôme, Volumes 1 à 2 de 1837

 » Je dois signaler dans cette section une toile métallique fabriquée à Aouste. — Ces toiles, recherchées pour les blutoirs, les filtres, les tamis, sont d’une grande importance pour la fabrication des papiers. Elles entrent pour 4 à 6000 fr. dans la dépense annuelle d’une machine. —

Il y a peu de temps nous étions tributaires des Anglais pour la fabrication de ces toiles ; eux seuls en fournissaient de bonnes ; depuis cette année seulement, une maison française de Schelestadt (Bas-Rhin) en a fourni qui peuvent être mises en comparaison avec celles des Anglais, soit pour la qualité du fil et la préparation, soit pour la bonne confection du tissage.

Antoine Brun exerçait le métier de formaire (on désigne ainsi les fabricants des formes sur lesquelles on fait le papier à la main par l’ancien procédé). Il y a quelques années seulement, c’était un bon état. Fixé à Aouste, son pays natal, c’est lui qui fabriquait la majeure partie des formes employées dans les papeteries d’Aouste et de Blacons.

La révolution qui s’est opérée dans la fabrication du papier a frappé son industrie; il fait beaucoup moins de formes. D’un autre côté, la toile métallique, fixée par des coutures sur les formes durait beaucoup ; libre sur la machine et soumise à un double mouvement oscillatoire, elle est promptement détruite; la fabrication en est devenue un objet fort important.

Sans se laisser décourager par l’incertitude du succès, le sieur Brun, ouvrier intelligent et adroit, a entrepris de fabriquer des toiles métalliques, et pour cela a établi lui-même, et d’après ses idées seules, un métier à tisser, presque tout en bois. Ce métier fonctionne depuis peu, et sa première toile d’essai a été posée sur la machine à papier de M. Charnier, d’Aouste, qui en est satisfait; l’autre portion de cette toile est celle qu’il a exposée.

Cette toile n’est pas irréprochable sous le rapport du tissage : la trame est un peu moins serrée que la chaîne; mais il ne faut pas perdre de vue que ce n’est qu’un essai, et encore avec, un outil imparfait. Brun, à qui l’observation en a été faite, a reconnu que cela provenait de ce que son balancier n’était pas assez fort; il a dit qu’il s’occupait à y remédier.

Voilà une de ces créations qui méritent toute l’attention, toute la reconnaissance de l’industrie. Elle est appelée à prendre une grande importance dans notre département, et nous délivrera d’un tribut à l’étranger. — Qu’on se rappelle le point d’où est parti M. Brun, les moyens qu’il a eus à sa disposition, les efforts qu’il a du faire, et l’on reconnaîtra qu’il a fait preuve d’une grande pénétration d’esprit. Nous suivrons son entreprise arec le plus vif intérêt. »

Séchage

 

 

Un second ouvrier, appelé coucheur, saisit la forme pleine, la recouvre d’un large morceau de feutre blanc; puis il renverse la forme en retournant adroitement le tout ensemble : la couche de pâte déposée, encore extrêmement molle, se détache du fond de la forme et tombe sur le feutre, où elle reste étalée. Il prend une autre forme, renverse la feuille de pâte qu’elle contient sur un autre feutre; et ainsi de suite. Les feutres, avec la feuille de pâte déposée sur chacun, sont empilés à mesure; quand cette pile de feutres est assez élevée, le tout est fortement serré sous une presse tout à fait semblable à un simple pressoir. L’eau s’écoule, les feuilles de pâte, comprimées, amincies prennent déjà un peu de consistance : on peut les enlever, les détacher du feutre en prenant quelque précaution. Ce sont déjà des feuilles de papier, mais humides et fragiles. L’ouvrier les enlève donc, les superpose avec adresse, en forme une nouvelle pile, mais sans feutres interposés cette fois; puis il les presse de nouveau et fortement, ce qui les rend plus fermes et plus lisses.

Encollage du papier

 

Le papier fabriqué ainsi serait du papier buvard, c’est-à-dire dans lequel l’encre ordinaire s’imbiberait en s’étalant et en formant des taches. Lors donc que le papier est destiné à recevoir l’écriture, il doit être collé, imbibé d’une faible quantité de colle de pâte ou de colle de peau (gélatine) semblable à la colle forte de menuisier, mais plus blanche et plus fine. Cette colle unit les fibres du papier, le rend plus solide; en même temps elle bouche les pores, les espaces excessivement petits qui existaient entre les fibres enchevêtrées; elle empêche l’encre de se glisser dans ces pores et de s’étaler. L’ouvrier trempe donc les feuilles encore humides dans de la colle très claire; il les fait égoutter, puis les presse une fois de plus. Enfin on fait sécher, en étendant les feuilles à l’air sur des cordes tendues. Le papier ainsi préparé ne boira plus l’encre. Mais quand le papier est destiné à faire des livres, à être imprimé, cette dernière opération est inutile; l’encre d’imprimerie ne s’étale pas. La plupart des livres sont imprimés sur du papier sans colle, et qui boit, comme vous en avez fait l’expérience, lorsqu’il vous est arrivé de laisser tomber maladroitement une goutte d’encre sur un de vos livres de classe.

2 – Fabrication du papier à la machine

 

Le procédé que nous venons de décrire était seul connu. autrefois; on l’emploie encore pour certains papiers qui doivent être très forts et très durables. Le papier ainsi fabriqué est appelé papier à la forme ou encore à la feuille, parce que chaque feuille est faite séparément. Mais aujourd’hui tous 1es papiers dont on fait les cahiers et les livres sont fabriqués l’aide d’une machine produisant, non pas des feuilles séparées, mais une large bande continue, qui s’allonge indéfini, ment, et se roule en gros rouleaux semblables aux rouleaux, des papiers de tenture dont on tapisse nos appartements. Si vous avez suivi avec attention la description précédente, vous comprendrez facilement le principe et la disposition, générale de la machine à papier. Cette machine est très grande : elle remplit toute une vaste salle. Ce qui frappe vos yeux; si vous entrez dans la salle, c’est l’assemblage confus d’une multitude de cylindres, de rouleaux, les uns très gros, les autres plus menus ; tous tournent à la fois, et entre eux passent, circulent de la façon la plus compliquée de larges bandes d’étoffes, et aussi la bande de papier fabriquée. – Tâchons de débrouiller un peu cette confusion apparente.

Imaginez une toile métallique sans fin horizontale, tendue entre deux rouleaux. Sachez d’abord qu’on appelle toile sans fin, ruban, corde sans fin, une bande de toile, un ruban, une corde dont les deux bouts sont rattachés; en sorte que cette bande, ce ruban ou cette corde peut circuler entre deux rouleaux ou deux poulies, toujours dans le même sens, allant, par exemple, en dessus, revenant par-dessous : telle la corde d’un rouet que l’on tourne circule entre la roue et la bobine. Imaginez donc cette toile sans fin, composée de fils de cuivre très déliés, circulant entre deux rouleaux assez éloignés l’un de l’autre, avançant en dessus, revenant en dessous. Pour que cette toile chargée ne fléchisse pas, par son poids, entre les deux rouleaux, on la soutient sur une rangée de petits rouleaux sur lesquels elle glisse. La surface supérieure de cette toile, ainsi parfaitement droite et horizontale, forme ce qu’on appelle la table de la machine; elle représente exactement la toile qui fait le fond de la forme dans la fabrication du papier à la main; elle remplit la même fonction. A l’une des extrémités de la machine est une large cuve remplie de pâte bien fine, bien mélangée. La pâte arrive continuellement dans cette cuve par un tuyau; et, continuellement aussi, elle déborde par-dessus un bord replié en forme de lèvre, comme un étang par le déversoir. Cette pâte, à mesure qu’elle déborde ainsi, tombe sur la toile sans fin qui passe au-dessous du déversoir; elle s’y étale bien également dans toute la largeur de la table. Et comme la toile avance continuellement, la pâte versée se trouve former à sa surface une couche égale. L’eau de la pâte coule à travers la toile, comme à travers un tamis; les fibres, retenues sur la toile, se tassent; un petit mouvement de secousse en travers donne par la machine à cette toile, aide à faire écouler l’eau. Vous voyez que l’ingénieux mécanisme imite, le mieux possible, le travail manuel de l’ouvrier fabriquant le papier à la feuille. – La couche de pâte suit la toile, s’égouttant toujours. Or, avant de se replier pour revenir en dessous, la toile sans fin passe entre deux rouleaux garnis de feutre, tournant en sens contraire, assez fortement serrés l’un contre l’autre. La couche de pâte, traînée avec la toile, passe aussi entre ces rouleaux; elle es pressée. La plus grande partie de l’eau qu’elle contenait encore est exprimée par la pression ; en ressortant de l’autre côté du rouleau, elle forme déjà une feuille de papier très humide, il est vrai, extrêmement fragile. Il s’agit maintenant, comme dans le cas de fabrication à la feuille, de la comprimer fortement pour lui donner plus de consistance, puis de la sécher. Pour cela, à mesure que la feuille avance, sortant de dessous le cylindre, au lieu de continuer de suivre le mouvement de la toile métallique qui, se repliant en dessous, revient vers l’autre rouleau, elle se sépare de la toile, et se pose, à mesure, sur une large bande sans fin de feutre, qui circule, elle aussi, dans le même sens et avec la même vitesse, entre d’autres rouleaux convenablement placés. Étalée sur ce feutre, et avançant avec lui, la feuille molle est amenée entre deux nouveaux cylindres très serrés l’un contre l’autre. Obligée de passer avec le feutre lui-même entre ces cylindres, elle est fortement comprimée, ce qui lui donne une consistance assez ferme.

Séchage « en ligne »

 

 

La feuille de papier est faite; il faut la sécher. Au sortir des cylindres presseurs la feuille, quittant sa bande de feutre, passe sur un autre feutre sans fin, qui la conduit de même. Suivant ce nouveau feutre qui la porte et la soutient, la feuille vient s’appliquer, sans forte pression, contre un gros cylindre tournant, chauffé par de la vapeur d’eau bouillante, qui de la chaudière arrive dans l’intérieur du cylindre sécheur en suivant de longs tuyaux. La feuille appliquée contre la surface chaude du cylindre commence à sécher. Mais, pour que ce séchage soit suffisant, il faut qu’elle passe de la même façon, toujours conduite par le feutre, autour de plusieurs cylindres sécheurs semblables. -Enfin, le papier étant suffisamment séché, on le fait passer, seul cette fois, sans feutre, entre deux cylindres parfaitement polis fortement serrés, qui comprimant le papier sec, l’écrasant pour ainsi dire, rendent sa surface lisse et douce : cette machine se nomme la calandre. Si vous avez bien suivi cette description, vous comprenez que la même bande de papier, passant d’un cylindre à l’autre, forme continue, sans interruption ; la machine verse sans cesse, à l’une de ses extrémités, de la pâte à papier, et sans cesse aussi une large bande de papier tout fait et ut sec sort à l’autre extrémité, en se déroulant de dessous la calandre. Il ne reste plus qu’à enrouler la bande, à mesure qu’elle suit, avec une sorte de dévidoir, sur lequel elle forme de très gros rouleaux, semblables, vous disais-je, aux rouleaux des papiers peints. Plus tard, déroulant la bande, on la coupera en feuilles de la grandeur que l’on voudra. – Lorsqu’on veut obtenir du papier collé, le procédé le plus simple consiste à mêler la colle, en quantité convenable, à la pâle à papier elle-même; la feuille formée se trouve par cela même contenir de la colle; elle ne boit plus l’encre et peut servir pour l’écriture. La colle employée à cet effet est, ou de la gélatine, semblable à celle que l’on emploie pour coller les feuilles fabriquées à la forme, ou une sorte de savon, que l’on produit en faisant bouillir de la résine avec une lessive très forte, et une certaine quantité d’un sel nommé alun. Pour éviter la teinte un peu jaune que prend quelquefois le papier, on a l’habitude d’ajouter à la pâte à papier blanc une très faible quantité de couleur bleue, qui donne à sa blancheur un reflet légèrement azuré. – Les machines a papier ne sont pas toutes exactement semblables; mais elles ne diffèrent que par les détails. On peut faire du papier, avons-nous dit, non pas seulement avec des chiffons, mais avec toutes sortes de végétaux fibreux, pouvant fournir des fibres très fines. On fait aujourd’hui beaucoup de papier avec de la paille, du foin, des roseaux, avec une herbe fibreuse qu’on nomme l’alfa, et qui est très commune en Algérie; avec des écorces filamenteuses, et même avec du bois… Toutes ces matières sont d’abord hachées, pilées, écrasées à l’aide de machines convenables, pour commencer à séparer les fibres; puis on les broie, on les blanchit; on les met en pâte, enfin, de même que les chiffons. Mais le papier que l’on fait avec cette pâte est moins fin, moins beau et surtout moins solide que le papier de chiffons. Le papier fabriqué à la machine est coupé en feuilles. Vingt-cinq de ces feuilles de papier, superposées et pliées ensemble, sont ce qu’on appelle une main de papier. Vingt mains de papier réunies forment une rame. Une rame, contient donc cinq cents feuilles.

 

Le carton

 

Le carton, dont on fait la couverture des livres, ne diffère du papier qu’en ce qui est plus épais à la fois et plus grossier; les fibres ont été moins finement broyées, à peine blanchies; la pâte est épaisse et grise. On emploie pour la former de la paille, des roseaux, des chiffons grossiers, de vieilles cordes, enfin toutes sortes de retailles de papiers, de vieux registres, etc. La machine qui sert à fabriquer le carton est toute semblable à la machine à papier, plus grande seulement et plus forte; la couche de pâte versée sur la table de cette machine étant plus épaisse, la feuille formée est plus épaisse aussi. La bande continue de carton est, comme la bande de papier, pressée à son passage entre des cylindres presseurs, puis séchée sur de gros cylindres sécheurs et enfin découpée en larges feuilles.

Info : Consulter aussi  le livre édité par Histoire et Patrimoine Aoustois –  » Aouste sur Sye … au fil du temps « – réédition de 2019

Renseignements mail : histoire.patrimoine.aoustois@orange.fr