La Galicière

La Galicière

 

 

 

L’histoire du moulinage de soie Crozel de la Galicière s’inscrit dans une histoire plus large, celle de la soie.

Selon la légende, une princesse chinoise qui buvait son thé à l’ombre d’un mûrier retira de sa tasse un cocon et en tira le fil, effectuant involontairement le geste que feront à sa suite des générations d’ouvrières !

Cette légende contient sa part de vérité puisque la Chine fut le premier pays à fabriquer, à partir du fil du cocon du bombyx, des tissus qu’elle envoyait en Europe par la mythique route de la soie, en gardant précieusement le secret de leur fabrication. Par l’Orient, ce secret arrive néanmoins en Europe au Moyen Àge. Il faudra attendre l’arrivée du pape à Avignon en 1309 pour que des mûriers soient plantés le long de la vallée du Rhône pour les besoins des tisserands italiens qui l’accompagnent, et gagnent peu à peu les campagnes dauphinoises.  Cependant, l’Italie continue d’exporter ses tissus, et c’est pour lutter contre les droits de douane élevés que les rois Louis XI et surtout François Ier décident d’établir en France une manufacture. En 1536 est créée La Fabrique Lyonnaise de Soieries, constituée de tous les corps de métiers nécessaires à la production des tissus, plus couramment appelée La Fabrique.

Un moulinage né dans la prospérité

Lorsque le moulinage Crozel naît au début du XVIIIe siècle, il profite d’une période de prospérité grâce à la réputation que les soies lyonnaises ont acquise. Il est en début de chaîne de tout un savoir-faire dont l’aboutissement se trouve dans les fameux ateliers des canuts lyonnais, où l’homme tisse, aidé de sa femme et de ses  enfants qui sont employés aux travaux de préparation, bobinage, ourdissage, et aident à la manipulation du lourd métier à bras. Mais les capacités d’accueil de Lyon sont limitées, et les progrès techniques encore insuffisants pour envisager un meilleur rendement, aussi les fabricants choisissent-ils d’installer leurs métiers dans les départements proches de Lyon, le Rhône, l’Ain, la Loire, l’Isère… Un autre élément de nature sociale joue en faveur de cette évolution : la plus grande docilité de la main-d’œuvre rurale. C’est ainsi que certains fabricants qui hésitaient encore à avoir des métiers hors de Lyon se décident après les révoltes des canuts de 1831 et 1834, accélérant un phénomène déjà bien engagé.

Des facteurs favorables en Isère

En premier lieu la présence de paysans pauvres prêts à compléter leurs revenus par le travail à domicile. Les parcelles sont en effet petites, car elles doivent être partagées, la densité moyenne de la population étant supérieure à celle de la France. Il existe déjà en plusieurs endroits une tradition du travail du chanvre, et de fabrication de tissus : ratines à Roybon, toiles à voiles à Saint-Jean-de-Bournay, toiles à Saint-Marcellin et surtout à Voiron. La plupart des villages vivent selon les saisons au rythme des métiers à bras, mais au milieu du XIXe siècle se produit un phénomène consécutif à la mécanisation de certains métiers et leur concentration le long des cours d’eau : la Bourbre, la Morge et la Fure, autour de Moirans, Voiron, Rives, alors que le travail à domicile survivra longtemps. Autre conséquence de la mécanisation qui facilite le travail : la féminisation de la main-d’œuvre, les hommes passant progressivement du tissage proprement dit à l’encadrement et à l’entretien des métiers.

L’implantation géographique d’un moulinage dépendait essentiellement de son alimentation en eau et de la hauteur de chute disponible pour faire tourner les roues hydrauliques. La Fabrique de la Galicière ne déroge pas à cette contrainte : adossée à flanc de coteau, proche d’une arrivée d’eau, elle s’est développée à l’emplacement même d’un ancien moulin attesté dès 1651, et d’un site romain répertorié par Hyppolite Müller, fondateur du Musée Dauphinois.

La Galicière fait partie des moulinages qui se sont adjoints les opérations intermédiaires de transformation de la soie comme l’éducation des vers à soie dans la magnanerie ou le tirage des cocons dans la filature.

Historique

L’usine de moulinage de la Galicière est née du regroupement de deux fabriques établies à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre, de part et d’autre d’un vaste quadrilatère. Nommées respectivement Fabrique Haute et Fabrique Basse, elles sont acquises en 1855 par deux négociants lyonnais, Romain Deprandière et François Fleury Cuchet. L’acte de vente concernant la Fabrique Haute fait mention d’une magnanerie, d’une forge et d’un dortoir pour les ouvrières de 38 lits. Dès cette époque, l’usine est dirigée par François Cuchet, assisté de son gendre, Joseph Louis Marc Crozel. Travaillant à façon pour la Maison Deprandière et Maurel à Lyon, l’entreprise est manifestement fructueuse et appelée à un certain développement.

En 1870, ce sont près de 600 tavelles, 6000 broches et 56 bassines qui garnissent les ateliers, plaçant ainsi l’usine au troisième rang des entreprises de moulinage du département, par l’importance de ses équipements. De cette période date très probablement la construction, au nord, des dortoirs et autres logements pour les ouvrières ainsi que de l’importante magnanerie qui clot le site de ce côté. L’organisation de l’usine en deux espaces distincts se signalant chacun par une entrée, s’explique ainsi par l’histoire et l’évolution de cette dernière.

Pourtant, l’ensemble est d’une grande cohérence tant du point de vue du traitement des bâtiments que de la nature des matériaux de construction utilisés, est surtout très représentatif de l’architecture des nombreuses usines de moulinage qui peuvent être observées en Ardèche, dans la Drôme ou la Loire. Edifiés en contrebas d’un terrain naturel, les bâtiments de fabrication forment de grands volumes, longiligne pour la Fabrique Haute, parallélépipédique pour la Fabrique Basse qui réunissent, sous un même toit, ateliers de moulinage et de dévidage au rez-de-chaussée, logements du directeur et des contremaîtres, dortoirs des ouvrières à l’étage, magnanerie dans les combles. Pour des questions d’hygrométrie, l’atelier de moulinage est semi-enterré. Celui-ci bénéficie d’un éclairage latéral fourni par une série de baies situées en façade principale, ici orientée à l’est. Ces bâtiments sont complétés, au sud, par la filature repérable par ses grandes verrières en façade, le bâtiment de la chaudière à vapeur avec, à l’arrière, sa cheminée d’évacuation des vapeurs et enfin, au nord, les communs. Tout aussi bien conservé est le système hydraulique, que ce soit le canal d’amenée d’eau, les roues, que les arbres de transmission qui donnaient aux machines leur mouvement.

Les bâtiments

Une architecture dédiée et une topologie architecturale

La Galicière est représentative de l’architecture traditionnelle des moulinages dans la mesure où ses bâtiments présentent une morphologie typique des constructions abritant le travail de la soie. Chaque opération s’exerçait dans un bâtiment distinct et facilement identifiable.

L’analyse morphologique des moulinages en Rhône-Alpes dirigée par Bernard Duprat a mis en évidence trois constantes principales dans l’organisation spatiale interne et le rendu architectural des moulinages.

Un archétype d’édifice s’impose répondant aux contraintes du travail de la soie.

      • – Un corps de bâtiment principal flanqué de bâtiments annexes.

      • – L’étagement typique des moulinages avec l’atelier en rez-de-chaussée, l’appartement du propriétaire au-dessus et le galetas sous les combles abritant le stockage ou le dortoir.

      • -La forme de couvrement des ateliers : soit deux salles successives couvertes d’une voûte en berceau à lunettes simples soit à deux niveaux séparés par un plancher plat.

La particularité de la Galicière est de présenter sur un même site ces deux types de couvrement des ateliers. Semi-enterré en contrebas du terrain naturel, l’atelier de moulinage bénéficie ainsi de l’inertie thermique naturelle du sol.

On retrouve toutes ces caractéristiques au moulinage de la Galicière, y compris celles relatives aux dimensionnements des salles. Elles rappellent les recommandations techniques et architecturales énoncées par Vaucanson à partir de 1750 et expérimentées dans les Manufactures Royales comme celle de la Sône en 1773. Avec l’architecte mécanicien Aubry, Vaucansson allait mettre au point une typologie d’édifices répondant aux contraintes de leurs fonctions.

L’ensemble industriel de la Galicière tel qu’il apparaît aujourd’hui résulte de l’agrégation de deux fabriques bien distinctes : Fabrique Haute et Fabrique Basse. Chacune d’elles avait sa propre entrée, sa propre roue hydraulique, son propre jardin et jusqu’en 1885 elles appartenaient à deux propriétaires différents.

Chacune de ces deux fabriques est représentative des deux typologies architecturales des moulinages :

La Fabrique Haute avec ses deux salles successives et sa couverture voûtée en forme d’anse de panier et sa tribune. La Fabrique Basse avec ses deux salles des machines réparties sur deux niveaux séparés par un plancher plat en bois.

De surcroît, l’activité de moulinage s’est adjoint les phases de production et de préparation de la soie grège, magnanerie et filature. Sur un même site sont regroupées toutes les phases de production du fil de soie, du grainage au moulinage.

Pour finir, la richesse de cette Fabrique tient au fait d’avoir conservé ses machines dans ses ateliers. Au moment du déclin de l’industrie soyeuse, presque partout ailleurs les machines en bois, facilement démontables et devenues inutiles ont été remplacées par d’autres. En 1889, Marc Louis Crozel envisage même de reconvertir les moulinages de la Galicière en tissage. Faute d’avoir pu réunir les fonds à temps, le projet achoppera, et les Fabriques finiront par fermer l’une après l’autre, la Haute en 1914 et la Basse dans les années 20.

La magnanerie

Au XVIIIe siècle, l’élevage de vers à soie était une activité saisonnière qui représentait une ressource financière substantielle et surtout un apport en numéraire pour les agriculteurs. Elevage et filature se pratiquaient à la ferme, en empiétant parfois sur l’espace d’habitation. La production de soie grège était ensuite vendue au moulinier.

Mais l’éducation du ver à soie requiert une grande disponibilité en hommes, et des locaux adaptés aux exigences d’hygiène et de ventilation nécessaires à une bonne éducation à plus grande échelle.

Au cours du XIXe siècle, les mouliniers soucieux de contrôler leur approvisionnement en cocons font construire dans l’enceinte de leur moulinage, un bâtiment dédié à l’éducation des vers à soie. La sériciculture se pratique dorénavant dans la magnanerie, vaste et haute pièce équipée de procédés de régulation thermique et de ventilation car le ver exige un équilibre hygrométrique qui varie avec son âge. Contrairement aux salles d’ouvraison semi-enterrées à grande inertie thermique, la magnanerie de la Galicière de 6 m x 11 m, se développe sur une double hauteur, entre la Fabrique Haute et le réfectoire à l’instar d’un bâtiment pont. Exposée nord-sud, elle est pourvue de larges fenêtres aux volets à persiennes atténuant l’impact direct des rayons solaires et les courants d’air. Aux angles, des cheminées pallient aux baisses de température qui risquent d’être fatales pour les vers à soie. A l’intérieur, une structure primaire en bois supporte des claies de bois horizontales ajourées occupant tout le volume disponible. A mi-hauteur, l’accès aux claies supérieures est assuré par un plancher suspendu.

L’étouffoir à cocons.

La chrysalide emprisonnée dans son cocon va être soumise à une très forte température dans un espace dédié, l’étouffoir. Il s’agit d’un édicule en briques réfractaires équipé d’étagères sur lesquelles étaient disposés des paniers très plats remplis de cocons. À la Galicière, dans la forge, le four à cocons est toujours en place. Il était proche de la machine à vapeur, aujourd’hui disparue.

La filature

Au XIXe siècle, on voit apparaître des bâtiments spécifiques dans le but de contrôler la qualité et la quantité de la matière première des moulinages : la soie grège. Peu à peu, la filature industrielle prend le pas sur le filage familial. La filature est un bâtiment spécifique affecté au tirage du cocon, activité autonome mais connexe au programme moulinier.

En prolongement de la Fabrique Haute, la filature est facilement identifiable par sa haute cheminée en tuf et sa façade est largement vitrée. Cette verrière qui assurait l’éclairage naturel indispensable au tirage du fil de soie est composée d’une succession de structures métalliques légères. Elles pivotent sur un axe vertical, séparés par de frêles pilastres de tuf soutenant la toiture. Encore visible au dessus des baies, un store intérieur en tissu mouillé servait à rafraîchir la salle et à maintenir une atmosphère saturée en humidité.

Le gruoir

Au bout de la filature, un édicule séparé du reste de la Fabrique abrite une sorte de mortier en pierre ayant pu servir au broyage des chrysalides : le gruoir. Le jus nauséabond ainsi obtenu était ajouté à l’eau chaude de la filature pour activer la dissolution du grès et faciliter le dévidage des cocons.

Les latrines

Entre la filature et le gruoir, un couloir à ciel ouvert mène un peu plus bas à un petit bâtiment indépendant : les latrines de la filature. Ce passage entre deux murs d’enceinte servait-il un besoin d’intimité ou la crainte d’une fugue des ouvrières ?

Les latrines des Fabriques se trouvaient à l’entrée du réfectoire, d’autres encore ont été repérées sous l’abri de la cour fermée par le dortoir. Elles consistaient en une série de box fermés par une petite porte en bois, le tout situé sur une fosse reliée au canal d’eau.

La salle d’ouvraison

Dévidage et moulinage constituent les deux tâches principales de l’ouvraison. Le dévidage est une phase préliminaire indissociable du moulinage au point de se situer dans le même volume.

Pour être travaillée, la soie grège doit être souple et légèrement collante. Dans la salle d’ouvraison, la température élevée entre 20° et 25° ainsi que l’hygrométrie autour de 80% doivent pouvoir être contrôlées. De par l’épaisseur de ses murs et sa situation semi-enterrée, l’atelier présente une très grande inertie thermique. On y accède par un sas en descendant trois marches et les fenêtres bien que de belles dimensions (1,20 m x 2 m) ne s’ouvrent pas. Lorsque la température chute, il faut chauffer la salle avec des poêles à charbon.

Le couvrement voûté badigeonné de blanc de la salle de dévidage de la Fabrique Haute contribuait à l’équilibre hygrométrique et autorisait l’installation de banques de dévidage supplémentaires sur la tribune (mezzanine). Les ouvrières y accédaient par un petit escalier de bois interne. Le contremaître disposait d’un accès direct à la tribune au niveau de son bureau.

Les deux salles successives d’ouvraison occupent une superficie au sol de 8 m x 28 m. Les machines remplissent totalement l’espace. La Fabrique Haute contrairement à la Fabrique Basse dispose d’un dégagement latéral de 1,20 m de passage le long des dix baies laissant filtrer la lumière de l’est. Le long de la façade ouest aveugle, court un caniveau technique et son arbre de transmission qui alimente les deux salles en énergie.

Les moulins semblent avoir été conçus en fonction du volume disponible tant leur occupation de l’espace est optimisée. D’une largeur de 5,57 m, donc assez courts par rapport à la norme, ils se développent sur toute la hauteur de la salle soit 4,80 m. Ils sont reliés deux à deux par un palier en bois commun sur lequel se tenaient les moulinières. Le plafond plat en poutres de bois et voûtains de brique de la salle des moulins participe à la rationalisation de l’espace. Une question subsiste : était-ce voulu, ou est-ce simplement la partie la plus ancienne du bâtiment?

Dans la Fabrique Basse, moulinage et dévidage occupent deux étages distincts séparés par un plancher plat en bois avec une sous-face en lattis plâtrés. Les moulins plus encombrants se trouvent au rez-de-chaussée. Là aussi, les machines occupent tout l’espace disponible. Les moulins de 3,50 m de haut vont du sol au plafond. Une nacelle coulissante permet l’accès à la partie supérieure des moulins. D’une longueur plus conventionnelle de 7,36 m, ils sont actionnés par le sommet en leur milieu. La roue hydraulique se situe toujours à proximité immédiate des machines consommant le plus d’énergie, en l’occurrence les moulins. Celle de la Fabrique Haute est cachée par un escalier en bois menant directement à la magnanerie. Une porte en bois à deux vantaux surmontée d’une imposte vitrée marque l’entrée de l’usine, de la cage à roue, de la magnanerie et de l’appartement du contremaître.

Le logement

Machines et logement cohabitent sous le même toit : les ouvertures de gabarit identique suivent un ordonnancement commun. L’emprise de l’habitation résulte de l’architecture de l’atelier situé juste en-dessous. Long et étroit, un couloir distribue une batterie de pièces en enfilade. Les pièces équipées de cheminées sont d‘un décor sobre mais soigné.

L’appartement du propriétaire et celui du contremaître occupent tout le premier étage de la Fabrique Haute. Avant l’adjonction de la filature, une porte à l’encadrement monumental en pierre représentant un drapé donnait directement accès au chemin à l’arrière du bâtiment. Il s’agissait vraisemblablement de la porte principale de la Fabrique.

Le galetas

L’étage des combles de la Fabrique Basse, le galetas, servait de salle de grainage. Les entraits de la charpente ont été retroussés pour laisser place à la structure de bois supportant les claies. Les ouvertures en forme d’oculi présentaient un judicieux système de châssis entoilé ouvrant à guillotine et assurant la régulation d’entrée d’air et de lumière. Les ouvrières y accédaient par l’escalier menant à la magnanerie alors que le directeur disposait d’un accès direct à partir de son logement. Le galetas de la Fabrique Basse abritait un dortoir. Un portillon à sellette sur le mur mitoyen entre deux chambres servait vraisemblablement de judas à la surveillante.

Le dortoir

Les ouvrières étaient logées sur place dans un bâtiment dédié à cet effet fermant la cour entre la Fabrique Basse et le réfectoire. Ce dortoir de 38 lits en pisé menaçait ruine et à dû être démoli.

Les machines de production de la Galicière

L’usine de la Galicière réserve encore une surprise en livrant l’intégralité de ses machines.

S’il peut paraître surprenant de qualifier d’esthétiques des machines de production, celles que l’on peut voir dans ces lieux ont véritablement belle allure. Les imposants moulins à retordre notamment, entièrement en bois de noyer, avec leur bâti d’environ 6 mètres de long sur 4 mètres de haut, leurs  » vargues  » nées d’un assemblage précis de multiples pièces, et leurs élégants rouages composés de pignons parfaitement ajustés, font ainsi forte impression. Construits sur mesure, ils font véritablement corps avec l’espace qui les abrite. Citons encore les longues banques de dévidage, également en noyer, garnies de leurs tavelles ou celles de doublage avec leurs petits tubes en verre formant spirale sur lesquels on accrochait le fil de soie. Moins volumineux mais tout aussi significatifs, les petits établis logés dans l’embrasure des fenêtres conservent encore, pour certains, leur outillage ; les  » trafusoirs « , ces sortes de longues chevilles de bois dur destinées à recevoir les flottes de soie, demeurent fixés dans les murs ; le  » porte-lume  » qui permettait au moulinier d’accrocher sa lampe à huile, reste vissé au plafond. Ici, rien ne semble avoir bougé depuis la fermeture de l’usine dans les années 1930. On a d’autant plus le sentiment d’être transporté dans le temps que certains spécialistes datent cet ensemble de machines de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle.

Mais l’évocation de ces ateliers ne serait pas tout à fait complète ni juste, si nous ne parlions pas de ces jeunes filles venues des campagnes environnantes pour travailler sur ces machines. Pour ces ouvrières, le passage à l’usine est alors une étape intermédiaire entre leur adolescence et l’âge du mariage et du retour à la ferme familiale. Aujourd’hui encore, leur âme habite les lieux sous l’œil bienveillant ou plus sévère selon le cas, de la statue de la Vierge qui prenait place à l’intérieur d’une petite niche aménagée dans l’atelier. On les devine, ces jeunes ouvrières, circulant de façon agile sur les podiums qui séparent les banques de dévidage, frappant bruyamment les fuseaux sur les montants en bois des machines pour en extraire les bobines, les marquant ainsi à tout jamais par leurs trous de piquetage ; mais aussi, parfois, s’amusant à y inscrire leur nom et leur prénom. Ainsi si l’on est fin observateur, on trouve gravés ici et là de nombreuses initiales, mais aussi des noms (Yvette Vicat, Louise Chassony, Marguerite Vicat), des prénoms (Juliette, Vincent, Julie, Marie), des dates (13 mai 1903) ou encore de petits dessins naïfs composés de formes géométriques, de personnages ou d’animaux. Alors, même si ces machines se sont tues depuis longtemps, que les ouvrières ont quitté les lieux, la vie est encore bien là, logée au plus profond de ces ateliers. Un simple instant d’éternité pour le plaisir des yeux.

Les principales dates de la Galicière

      • Antiquité : mosaïque romaine

      • 1651 installation d’un moulin à la Galisière, à Chaste, chemin de saint-Just.

      • Après s’être établi à Lyon, François Étienne Jubié aménagea une manufacture de soie à Turin. Sur la demande de l’intendant des finances, Chamillart, il quitta l’Italie et vint se fixer à Chatte et crée un moulinage dans le bourg de Chatte (Isère)

      • 1782 installation d’une seconde fabrique au lieu dit la Galicière à l’instigation de Pierre Bouvier. Exploitant de la première

      • 1787 : il y a deux moulinages ayant chacun 180 tavelles

      • 1789 : Il se fabrique 45 pièces de toile de 60 aunes l’une.

      • Avant 1789 : Pierre Bouvier établi à Chatte des moulins à soie sur les bords d’un canal. Il les plaça à fort peu de distance d’un petit moulin, ce dernier n’étant qu’une simple masure, mais partie intégrante des moulins de la Galicière. Il a longtemps occupé la « fabrique à soie » situé au bourg de Chatte, et appartenant à M. Robert.

      • 1789 : M. Robert décide de se défaire de sa Fabrique. Le nouveau propriétaire est André Ferdinand Génissieu.

      • Pierre Bouvier décide de construire une autre Fabrique pour continuer le commerce des soies. Il veut rester à Chatte, en raison des relations qu’il a établi. M. et Mme de La Roque l’autorisent à construire sur le beal de leur moulin de la Galicière et à se servir (…)

      • Bouvier installe une roue plus grande, élève le canal de 7 à 8 pieds (creusé à la main de l’homme) et construit un mur d’appui.

      • 180? – 1872 : François Fleury Cuchet dirige les Fabriques.

      • 1808 achat de la Galicière par la famille Crozel à Bouvier par acte du 7 janvier 1808.

      • 1815 : Opposition de M. Joseph Gilibert réclamant dommage et intérêt pour la destruction du mur d’appui et du petit bâtiment construit par M. Crozel.

      • 1819 : les deux fabriques de soie occupant 36 ouvriers.

      • 1824 : Rachat du moulin à ses divers propriétaires dont Gilibert.

      • 1829 : François Fleury Cuchet épouse Anne Adrianne Génissieu (fille d’André Ferdinand Génissieu)

      • 1847 : Déclaration Faillite de François Fleury Cuchet, s’installe ensuite à Chatte en tant que moulinier. Sa fille Jenny Cuchet épouse Marc Louis Crozel

      • 1850-1875 : apogée des Fabriques de la Galicière

      • 1855 décembre : Romain Deprandière rachète la Fabrique d’en haut de la Galicière, la magnanerie, la forge, un dortoir comportant 38 lits (pour 55 personnes) et la filature de soie à Victor David pour 34.000 francs

      • 1856 : Cuchet rachète la Fabrique d’en bas pour 15 000 francs. Aussitôt les deux hommes s’associent pour l’exploitation des deux fabriques tandis que Cuchet en assure la direction. Un quart des bénéfices au gendre de Cuchet (Joseph Louis Marc Crozel)

      • 1870 : la Fabrique Deprandière rassemble 300 tavelles et 2900 broches contre autant de tavelles pour la fabrique Cuchet plus 3400 broches. Avec ses 56 bassines, la filature est le 3eme du département en terme d’importance.

      • A la mort de Cuchet, son gendre Jospeh Louis Marc Crozel continue l’exploitation mais quelques années plus tard il choisit de fermer la filature.

      • 1870 : Ce sont près de 600 tavelles, 6000 broches,et 56 bassines qui garnissent les ateliers plaçant l’usine de moulinage de la Galicière au rang de troisième du département en terme d’importance.

      • Env. 1870 : construction au nord du site, des dortoirs et la magnanerie

      • 1914 : fermeture de la Fabrique haute.

      • 1930 : fermeture de la Fabrique basse. (date présumée)

      • 1996 : décès d’Anne-Marie Crozel, dernière descendante.

      • 1997 : achat de la Galicière par Jean-Pascal Crouzet

      • 2000 : création de l’Association les Amis de la Galicière

      • 2004 : l’usine de la Galicière a été inscrite au titre des Monuments historiques

      • 14 juin 2007 : L’ensemble de ces machines a été inscrit au titre des Monuments historiques

 

 

 


Sources – articles de :

      • Sylvie Vincent   Conservateur en chef du patrimoine, Conservateur des Antiquités et Objets d’Art de l’Isère

      • Nadia Crouzet

      • Andrée Gautier

 

 

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