Le cardeur

Le cardeur

 

Le mot cardage dérive de chardon, plante hérissée de piquant qui pousse le long des chemins. Dans ses déplacements, il n’est pas rare qu’un troupeau de moutons se frotte contre des chardons et y accroche quelques flocons de laine.

Les pâtres d’autrefois frottaient les toisons avec des bouquets de chardons pour obtenir une laine plus souple et propre. Puis on a utilisé le peigne à carder, planche de bois garnie de pointes de métal. Les premières « cardeuses » industrielles étaient équipées de chardons. Ce procédé était encore utilisé il y a quelques années pour le cardage de certaines laines fragiles (mohair).

Une espèce de cardère fut cultivée : les têtes de Dipsacus fullonum, une fois séchées, étaient utilisées pour carder la laine – d’où le nom de « cardère à foulon ». C’est cette particularité qui est à l’origine du nom français « cardère » attribué au genre.

 

La cardère, ancêtre de la machine à lainer

Durant le Moyen âge et jusqu’à la fin du XIXème siècle, la cardère était activement cultivée par l’homme. En effet, les chardons de la cardère étaient employés comme outils de travail pour démêler les fibres de laine. Cette plante a d’ailleurs prêté son nom à l’expression « carder la laine ». Les têtes de cardères étaient assemblées sur des sortes de peignes surnommés « croisées » que l’on utilisait manuellement pour brosser les tissus en laine.

Un cardeur est un ouvrier dont l’ouvrage consistait à peigner les matières filamenteuses et textiles à l’aide d’une carde, afin de démêler et d’étirer leurs fibres pour en faciliter le filage.

Le cardeur passait le plus souvent à partir du printemps pour découdre les matelas, carder les fibres textiles et recoudre les matelas. L’artisan se déplaçait avec sa carde au domicile du client et travaillait le plus souvent à l’extérieur à cause de la poussière dégagée.

D’autres appellations sont aussi usitées: l’aboureur, le cardonnier, le drousseur, le louveteur

C’est un métier que l’on retrouve au côté des teinturiers, foulons, et tisserands en soie et en draps.

Le cardage à la main se faisait autrefois avec la tête épineuse d’un chardon, appelé « cardère ».

Mais le chardon a peu à peu été remplacé par des cardes en fer. Il s’agit de deux outils munis d’un manche et recouvert de nombreuses pointes recourbées, appelées « habillage de la carde ». Les cardes devaient posséder 48 dents en largeur et avoir la marque du fabricant. Cette marque permettait de désigner le responsable de cardes défectueuses pouvant nuire à la qualité de la laine. Dans ce cas, les cardes étaient brûlées devant la maison du fabricant. Le cardier était le fabricant de cardes .


Le cardage est en effet une opération délicate. Le cardeur travaillait sur un chevalet en bois avec une partie en creux aménagée pour y mettre la laine. Le dessus du chevalet permettait d’y attacher une des cardes en plaçant la pince en bas et le talon en haut. Le cardeur tenait l’autre carde à deux mains dans le sens contraire et peignait la laine jusqu’à ce que les petites pointes métalliques dispersent les fibres. Il existait une variété de cardes en fonction de l’avancée du travail: les « placqueresses » pour le premier travail, les « étocqueresses » pour le second, et enfin les « repasseresses » pour le travail de finition.

Par la suite, ces opérations manuelles ont été mécanisées avec l’invention de la cardeuse où les cardes tournent à des vitesses différentes pour que les petites pointes des brosses dispersent les fibres de la toison. Cependant les cardères servent encore à « peigner » les draps, c’est à dire à les gratter pour les rendre pelucheux.

Les premiers statuts des cardeurs remontent au XIVème siècle. Leur travail consistait à carder, peigner, arçonner la laine et le coton, couper le poil de castor, de lapin, teindre ces matières et les apprêter de façon à ce qu’elles puissent être mises en œuvre. Selon les termes usités, le cardeur devait savoir « croquer, bouter, drecier ».

La formation durant 3 ans comme l’atteste l’Encyclopédie Diderot, il s’agit d’une corporation réglementée :

Définition de « cardeur » selon L’Encyclopédie, 1re éd. Texte établi par D’Alembert – Diderot, 1751 (Tome 2, p. 677)

 

 

CARDEUR, s. m. ouvrier qui carde la laine, le coton, la bourre,

La communauté des Cardeurs de Paris est assez ancienne ; ses statuts ou réglemens ont été confirmés par lettres patentes de Louis XI. du 24 Juin 1467, & depuis par autres de Louis XIV. du mois de Septembre 1688, & enregistrées au parlement le 22 Juin 1691.

Par ces statuts & réglemens, les maîtres de cette communauté sont qualifiés Cardeurs, Peigneurs, Arçonneurs de laine & coton, Drapiers drapans, Coupeurs de poil, Fileurs de lumignons, &c.

Aucun ne peut être reçû maître qu’après trois ans d’apprentissage, & un de compagnonage, & sans avoir fait le chef-d’œuvre prescrit par les jurés.

Il y a toûjours à la tête de la communauté des Cardeurs trois jurés en charge, établis pour veiller & réformer les abus & malversations qui peuvent s’introduire dans le métier, & défendre les intérêts de la communauté. L’élection des jurés se fait d’année en année ; savoir, la premiere de deux, & la suivante du troisieme.

Outre le pouvoir attribué aux maîtres Cardeurs de Paris, de carder & peigner la laine ou le coton, de couper toute sorte de poil, de faire des draps, &c. ils ont encore, suivant ces mêmes statuts, celui de faire teindre ou de teindre dans leurs maisons toute sorte de laine, en noir, musc, & brun : mais il leur est défendu par arrêt du conseil du Roi du 10 Août 1700, d’arracher ou couper aucun poil de lievre, même d’en avoir des peaux dans leurs maisons, n’étant pas permis aux Chapeliers d’employer de cette sorte de poil dans la fabrique des chapeaux.

Ceci est le règlement de Paris, et date des années 1691 :

 

(…) Par ces statuts & réglemens, les maîtres de cette communauté sont qualifiés Cardeurs, Peigneurs, Arçonneurs de laine & coton, Drapiers drapans, Coupeurs de poil, Fileurs de lumignons. Aucun ne peut être reçû maître qu’après trois ans d’apprentissage, & un de compagnonage… Outre le pouvoir attribué aux maîtres Cardeurs de Paris, de carder & peigner la laine ou le coton, de couper toute sorte de poil, de faire des draps, &c. ils ont encore, suivant les mêmes statuts, celui de faire teindre ou de teindre dans leurs maisons toute sorte de laine, en noir, musc, & brun…

Contrat d’apprentissage de cardeur, peigneur de laine, 1681

 

«  Le 25 novembre 1681 après midy, devant nous Mathurin Thoret notaire du duché de Brissac résidant à Denée, furent présents establis et duement soumis Françoise Bertran veuve defunt François Robin, demeurante à présent domestique en la maison noble de Jean Dureux escuier sgr de la Grignonière paroisse de Mozé d’une part, et Jean Guyon marchand cardeur et peigneur de laine, demeurant Angers paroisse de la Trinité d’autre part, entre lesquels a esté fait le marché d’apprentissage conventions et obligation qui s’ensuivent, c’est à scavoir que ladite Bertran a baillé et baille par les présentes audit Guyon acceptant qui a pris et accepté en sa maison Pierre Robin fils d’icelle, pour le temps et espace de 3 années entières et consécutives qui ont commencé ce jourd’huy et finiront à pareil jour à la charge dudit Guyon qui a promis et s’est obligé et oblige par ces présentes luy montrer et enseigner fidèlement sondit métier de cardeur et peigneur et autres choses licites et honnestes et autres choses qu’il peut scavoir concernant ledit métier sans en receller aucune chose, mesme luy monstrer et enseigner [à piquer et garnir] les matelas quand il en fera et sera employé à faire et ce sans que pendant ledit temps iceluy apprentif se puisse (trou) ailleurs aller travailler pendant ledit temps sans le consentement dudit Guyon, le présent marché fait pour et moyennant le prix et somme de vingt et quatre livres tournois qu’icelle est obligé promet et s’oblige payer bailler audit Guyon dans le jour et feste de Saint Jean Baptiste prochain et outre ladite est obligé s’oblige comme dit est fournir et bailler audit Pierre Robin son fils absent et de présent demeurant en la maison dudit Guyon à qualité d’apprentif, d’habits, hardes chaussure tant sabots que soullières, pendant ledit temps et sans que ledit [preneur] soit tenu qu’à le coucher en sa maison, nourrir et faire reblanchir son linge, accordé qu’après que ledit apprentif soit d’aventure quinze jours consécutifs malade, pendant ledit temps icelle Bertran luy paiera la nourriture si mieux elle n’aime … et faire traiter et médicamenter à l’hôpital St Jean, auquel marché et ce que dit est tenir etc garentir etc à peine etc dommage etc s’oblige ladite establie elle ses hoirs etc biens etc renonçant dont etc fait et passé maison dudit sieur de la Guignonière paroisse de Mozé présents René Rontart sieur de la Plante demeurant dite paroisse et Michel Marest tissier en toile demeurant audit Denée, tesmoings, lesdites parties ont dit ne scavoir signer auquel Guyon elle fournira copie des présentes à ses frais dans huitaine. Signé Marest, Rontart, Thoret » 

Du chardon au XX° siècle …

 

Au XIXe siècle les machines à lainer comportaient encore des peignes en cardères. Cette utilisation déclina, la cardère ne fut plus utilisée que pour des marchés de niches (étoffes particulières).

Puis au XXème siècle, l’apparition des machines à lainer a mis fin à l’exploitation de la cardère.

Machine à carder la laine

 
Machine à carder de 1952

Sources :

 

    • « Les tisserands de laine » paru dans la revue Nos Ancêtres Vie & Métiers n°4 (2003)

    • http://www.odile-halbert.com/Metier/foulon.htm

    • L’Encyclopédie, 1re éd. Texte établi par D’Alembert – Diderot, 1751 (Tome 2, p. 677)