Le « grand hiver » de 1709

Le « grand hiver » de 1709

 

 

Parfois, un « air de Sibérie » s’abat sur la France… comme ce fut le cas au temps du Roi Soleil, lors de l’hiver 1709 qui reste dans la mémoire des Français comme le « Grand Hiver » (celui aussi de 1879), le plus grand froid depuis cinq cents ans et qui s’étalait de fin 1708 au printemps 1710 ! Voltaire disait « le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation »

 

 

 

 

L’intervention de l’Etat

Les conséquences du grand hiver de 1709

Des témoignages

 

 

 

Dans ce contexte, plusieurs éléments entrent en ligne de compte. D’abord l’état de guerre permanent qui avait fait augmenter les prélèvements fiscaux et ralentir considérablement l’activité économique du royaume. La France était alors engagée dans la guerre de Succession d’Espagne, entamée depuis 1701 et cela lui coûtait très cher, de même que les efforts faits par le peuple, alors si les Cieux s’y mettent, la France aura du mal à s’en remettre. Au cours de l’année 1708, les armées françaises commençant à s’épuiser, à bout de forces, furent repoussées de toutes parts. Les finances du royaume étaient au plus bas, suite en partie à l’échec de la Hougue (50) où Anne de Cotentin, comte de Tourville, combattit sous l’ordre exprès de Louis XIV malgré l’infériorité de ses cadres et où laquelle il perdit glorieusement un combat contre les flottes de l’Angleterre et de la Hollande après un jour de lutte en 1692. A cela s’ajoutait l’émigration préjudiciable de quelques 300 000 protestants suite à la révocation de l’édit de Nantes en 1685 causant de nombreuses suppressions d’activités. L’Etat  n’a pas les moyens de gérer la famine et  n’arrive même plus à assurer la subsistance de ses armées.

Personne n’a vu la catastrophe venir. Depuis des jours, il pleuvait intensément sur la France, et le fond de l’air restait étonnamment doux : environ 10 °C, comme si l’automne s’éternisait. Il a suffi de quelques heures pour que la France de Louis XIV plonge dans un cauchemar glacé, qui va la mettre sur le flanc pour longtemps. Des récoltes perdues à cause d’une succession d’étés pluvieux, de printemps et d’automnes frais, les Français pensent alors avoir vécu le pire. Jusqu’à ce qu’un froid polaire s’abatte sur le royaume.

Ce terrible hiver 1709 s’inscrit dans la période que les climatologues nomment le petit âge glaciaire (PAG) qui s’étend de 1303 à 1860, et aura regroupé sept épisodes hivernaux de grande envergure.

Il est caractérisé par une avancée des glaciers européens, des températures hivernales, non constantes, mais fréquentes, des étés souvent humides et frais. Au sein du petit âge glaciaire, le XVIIe siècle et, notamment durant le règne de Louis XIV 1643-1715, connaît environ quarante-deux années très froides, traumatisantes pour la population qui se heurte à des problèmes de ravitaillement. Cette période particulièrement fraîche est connue sous l’appellation de « minimum de Maunder » 1645-1715 du nom des travaux menés dans les années 1890, par l’astronome anglais E. W. Maunder de l’observatoire de Greenwich.

Cette période met en évidence un phénomène cosmique incroyable, à savoir une quasi-absence de taches solaires. Leur raréfaction entre 1689 et 1716, symptôme d’une faible activité du soleil, a engendré un refroidissement hivernal voire estival des températures. Les chercheurs s’accordent sur une diminution de 0,2 % de l’irradiance l’énergie que la terre reçoit du soleil lumineuse et calorifique du soleil. Or, la faiblesse de l’irradiance va de pair avec une couche d’ozone épaisse, capable de faire écran à l’action du soleil sur la terre, entraînant ainsi un refroidissement de 1 à 2 °C notamment dans l’Europe de l’ouest. Pour travailler, les climatologues s’appuient sur les dates des vendanges et des moissons, les relevés de températures. Une baisse de 1,5 °C des températures décale de quinze jours les vendanges vers l’aval. Hivers glaciaux, printemps froids, étés pluvieux, automnes froids, conditions lourdement défavorables pour l’agriculture et, surtout, les céréales caractérisent la très difficile décennie 1690.

À compter de 1700, la situation climatique s’améliorant, la population du royaume progresse à nouveau et dépasse avec 22 643 000 habitants le niveau de 1691 22 442 000 habitants qui avait chuté en 1695 à 20 736 000 habitants. Pour l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, les malheurs de l’année 1709 se préparent dès 1708. Fortes précipitations d’hiver, gelées tardives de mai, fréquentes pluies d’été, gels précoces d’automne, provoquent des moissons médiocres.

Il semble que la cause majeure de ce refroidissement vienne, cette fois, non du soleil mais de la terre. L’impact de quatre éruptions volcaniques survenues entre 1707-1708, engendrant de considérables expulsions de poussières atmosphériques opacifiantes, empêche l’irradiance du soleil vers la terre, ce qui provoque également la chute des températures.

En 1709 survient « le grand hyver » dit tueur de moissons, ou année froide stérile et infortunée, année de la cherté, année de la misère. Les registres paroissiaux des baptêmes, mariages et décès, tenus par les curés sont, à cet égard, une source incomparable, de même que les livres de raison [journaux domestiques tenus par les chefs de famille] et les correspondances de l’époque, pour apprécier l’étendue du désastre. Tous les témoignages évoquent, tant il semble que l’on n’ait jamais vu de mémoire d’homme un froid pareil, une punition divine annonçant la fin du monde. Un flux d’air polaire recouvre toute l’Europe occidentale faisant de janvier 1709 le mois le plus froid des cinq cents dernières années.

Tout commence dans la nuit du dimanche 6 janvier 1709 par une bise coupante venue du nord. Lille est d’abord pris dans sa gangue. Trois heures plus tard, la vague polaire atteint Versailles et Strasbourg, avant de mordre le Berry et la région lyonnaise, puis de déferler impitoyablement vers le sud.

Plusieurs vagues de froid sévissent à partir d’octobre 1708, Six autres vagues de froid s’enchaînent jusqu’à la mi-mars, chacune détruisant le peu que la précédente a épargné. mais c’est surtout dans la nuit du 5 au 6 janvier 1709 que les températures s’effondrent pour atteindre -16.3° à Paris, – 25° dans la Beauce, le froid descendant jusqu’aux Pyrénées le 7 janvier et dans la région bordelaise le thermomètre reste stable à – 18° pendant deux mois ! Après cet épisode qui dure jusqu’au 24, une nouvelle vague de froid arrive le 4 février pour une semaine, puis du 22 à la fin du mois et encore une fois du 10 au 15 mars… A l’aube, dans les campagnes, certains n’arrivent même pas à sortir de chez eux tant la neige est tombée. Dès le 29 décembre, la Garonne, la Dordogne et l’Isle charrient de gros glaçons, la Seine gela progressivement et on raconte que la mer elle-même commençait à geler sur plusieurs kilomètres de largeur ! Le Rhône se traverse en charrette, le Vieux-Port de Marseille est pris dans les glaces. Les autres fleuves gèlent. Les moulins à eau sont donc inactifs. Le sol est si gelé sur plusieurs dizaines de centimètres en profondeur qu’il est impossible de creuser pour enterrer les morts. Les semailles de l’automne sont fichues, il n’y aura pas de récolte. En janvier les plus faibles meurent (enfants et vieillards), sans compter les animaux qui meurent dans les étables, les poissons dans les étangs. Certains jurent voir des corneilles tomber comme des pierres en plein vol. Le bois est cher, on ne peut plus se chauffer. Le pain et le vin gèlent . L’eau de vie vaut cent cinquante livres la barrique, les élixirs les plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles.  Les arbres souffrent : les châtaigniers utiles pour la farine et le pain, les noyers pour l’huile, les oliviers en Provence, les marronniers, les sapins, les fruitiers, les orangers et les citronniers, les amandiers, la vigne.… De gros chênes se fendent dans un bruit évoquant un coup de mousquet. Les fèves, aliments de base des populations, ne résistent pas et se gâtent. Les animaux succombent, à commencer par le bétail. Le petit gibier, lièvres, lapins, est décimé, de même que les loups, les sangliers, les cerfs, les biches et les ours. Le froid fait geler les puits, les étangs, les rivières grandes et petites, et même les bords de mer, où les poissons périssent. Le transport fluvial devenu impossible en raison des fleuves gelés, l’approvisionnement des villes ne se fait plus. Paris ne reçoit aucun ravitaillement entre janvier et avril. D’une manière générale, toute l’activité économique souffre, boutiques et ateliers ferment ; procès et audiences sont suspendus. Des feux publics sont allumés sous les halles, des distributions de soupe organisées. Dans les campagnes, toutes les céréales, blé, seigle, blé noir, avoine d’hiver, sont perdues.

Après la première vague de froid, le dégel s’annonce et les pluies du printemps achèvent de pourrir les maigres récoltes que l’on pouvait encore espérer. Le salutaire dégel de fin janvier est suivi début février d’une autre vague de froid. L’infernal scénario recommence début mars, alors que la végétation est en pleine montée de sève. Seule l’orge, semée au printemps, en réchappe. Les quelques fruits, rescapés des gels successifs, sont petits. Le dégel du printemps apporte une autre calamité, les inondations, compromettant encore le ravitaillement. La rareté de l’offre venue des campagnes et des pays voisins touchés aussi par le froid, entraîne la cherté des grains, du vin, des légumes, dans les provinces.

Le prix du setier de froment est multiplié par six et vaut six livres le boisseau entre juin 1708 et juin 1709. Cette flambée des prix provoque des « émotions paysannes », comme l’indiquent les intendants. Les troupes sont envoyées. Le peuple n’a plus rien à se mettre sous la dent. Des bandes affamées s’en prennent aux châteaux et aux couvents, dont les occupants sont suspectés d’avoir fait des réserves. On dénombre 155 émeutes de février à juin 1709, et 38 pendant l’été. Le 20 août, lors d’une manifestation de la faim au Palais royal à Paris, on relève au moins 40 morts. Les gens des villes font des razzias dans les campagnes. Des paysans se pendent de désespoir dans les masures glaciales. La princesse Palatine, épouse de Monsieur, frère du roi, écrit dans une lettre datée du 8 juin, que la famine est si violente que « des enfants se sont entre-dévorés ». Les lettres de la princesse Palatine ainsi que les Mémoires de Saint Simon sont édifiants « tous les matins, on parle de morts retrouvés dans les champs ; les loups s’attaquent aux hommes (le courrier d’Alençon et son cheval) ; tout le monde grelotte au château ; le vin gèle dans les carafes ; l’encre se fige au bout de la plume ; le mauvais pain d’avoine arrive sur la table de Madame de Maintenon ; le roi aimant la chasse, évite de sortir… ». Il est vrai que la misère est pire dans les campagnes que dans les villes mieux secourues.

L’intervention de l’Etat

Comment le roi ignorerait-il les malheurs de son peuple alors que le vin gèle à sa table et que les courtisans grelottent ? Bien que tardive et pour éviter toute spéculation (les propriétaires, les curés gardent leurs stocks en attendant que les prix montent pour revendre le plus cher possible), l’Etat envoie des commissaires dans toutes les provinces afin de comptabiliser les stocks, surveiller les marchés et contrôler les prix dès fin avril 1709. Des visites de greniers sont ordonnées pour démasquer ceux qui gardent du grain au-delà du nécessaire, afin de les obliger à le porter au marché. Les chasses sont interdites. L’ensemencement des terres est encouragé par arrêté royal du 23 avril, des distributions de pain sont organisées. Le roi met sa vaisselle d’or à fondre ; les courtisans l’imitent et proposent leur vaisselle d’argent. Les dons n’affluant pas, il eut la brillante idée de se faire communiquer les noms des donateurs, ce qui eut pour effet de mobiliser toute la noblesse. Mais le monarque ne s’arrêta pas là, puisqu’il alla même jusqu’à favoriser la piraterie. De ce fait, plusieurs dizaines de navires céréaliers accostèrent en rades de Marseille et de Toulon, ce qui arrêta en partie la propagation de la famine. On cherche le blé et le vin (il manque pour les messes !) dans les pays étrangers. Les villes et communes taxèrent les bourgeois et les « riches » mensuellement pour pouvoir parer au plus pressé : la faim et le manque de nourriture. Tout le clergé en appela à la charité et à l’aumône.

La vente de pain est limitée par personne et par jour. Le lieutenant-général de police d’Argenson envoie partout des commissaires contraindre les paysans à semer afin de préparer les récoltes futures. Le mémorialiste Saint-Simon constate que le « manège des blés » est bien rude et que l’intérêt prend le pas sur l’affliction des malheureux.

Les hôpitaux sont bondés. Pour aider les vagabonds, l’Etat fait ouvrir « des ateliers publics » : contre l’arasement d’une butte entre les Portes Saint Denis et Saint Martin, on donne du pain…mais il est bien vite insuffisant, tant il y a de pauvres. C’est l’émeute le 20 août 1709 ! Dix mille personnes sont rassemblées…les boulangeries sont pillées…les gardes françaises tirent et font deux morts…Le maréchal de Boufflers calme les émeutiers dans tout Paris, sur son trajet pour rejoindre Versailles…des escortes sont mises à disposition des boulangers, les marchés sont réapprovisionnés. Beaucoup de choses dégénèrent en province : le mécontentement est grand lorsque le peuple voit passer des chargements sur les rivières, afin d’alimenter les soldats ! Marcel Lachiver mentionne « ces soulèvements, ces attroupements, ces exactions ont toujours la faim comme moteur. Jamais les grains ne manquent, mais ils sont trop chers pour les malheureux, souvent privés de travail, qui ne peuvent plus les acheter. Et le transport des blés, à leurs yeux, ne fait qu’aggraver la situation ; des blés qui passent sur la route, ce sont des blés qui sortent, qui assèchent le marché. Ce n’est pas la pénurie qui pousse à la révolte, c’est la peur de manquer et de ne plus pouvoir acheter »….

En 1710, la pression fiscale, due à la situation de guerre, s’amplifie malgré la détresse. Un impôt exceptionnel, le dixième, consistant en un prélèvement effectué sur tous les revenus à l’exception des salaires, est créé par édit royal. La même année, le 15 février 1710, naît le futur Louis XV. La récolte de 1710, sans être excellente, rétablit la situation, mais celle-ci s’aggrave à nouveau en 1711.

Après 1716, le cycle solaire reprend son rythme normal. Le XVIIIe siècle, pris dans son ensemble, montre un réchauffement général de tout l’hémisphère nord.

Les conséquences du grand hiver de 1709

Immanquablement, le prix du blé est en hausse : multiplié par six dans le nord de la France et doublé dans le sud, entre janvier 1708 et mai 1709…

A côté de cela, les émeutes éclatent ; des bateliers attaquent des charrettes de grain ; le carrosse du lieutenant de police d’Argenson est attaqué ; un nouvel épisode des « Placards » surgit, attaquant la conduite et le gouvernement du Roi ; Chamillart, le ministre concerné, quitte le gouvernement en juin 1709. L’hiver 1710 est également rude. Sur les deux années, on dénombre six cent trente mille morts ; rien qu’à Paris : cinquante un mille sept cent disparus, c’est-à-dire quinze mille de plus qu’en temps ordinaire ; les mariages reprennent en 1710 mais les naissances tardent à venir.

L’alimentation (surtout les farines pour le pain) est de mauvaise qualité ; les vagabonds, dans un état squelettique, errent dans les campagnes à la recherche de la moindre herbe, avant de rejoindre les villes pensant y trouver de quoi se nourrir ; les maladies frappent jusqu’en juin 1710 (dysenterie, scorbut, variole) ; les enfants ayant perdus leurs parents, meurent également les vols et les pillages sont nombreux. L’été revenu, tous les vagabonds, paysans et autres gens sous-alimentés et affaiblis qui étaient partis sur les chemins de France pour tenter de trouver de quoi se nourrir et travailler contribuèrent à la prolifération des maladies créant ainsi de grandes épidémies de dysenteries, de fièvres typhoïdes ou encore de scorbut.

Les dégâts sont différents selon les villes, car certaines prévoient des greniers d’abondance et des secours charitables organisés par les curés et les religieuses, alors que d’autres n’en disposent pas.

La France, au bord du chaos, va résister aux envahisseurs étrangers, mais pas au « grand hiver », qui aura tué plus de 600 000 âmes. La France subira ainsi une crise démographique sans pareil puisque l’on constate qu’entre le premier janvier 1709 et le premier janvier 1711, la population diminua de 810.000 habitants sur une population globale de 22 millions de Français!

L’hiver 1709 sera l’une des dernières crises aussi importantes au niveau « climatique » et surtout de cette ampleur. Comment peut-on évaluer « un grand hiver » ? Sur une échelle allant jusqu’à 9, on peut aisément classer l’hiver 1709 au niveau 8, voire au niveau 9 pour la période de janvier.

Des témoignages …

L’hiver 1709 a été si meurtrier et si abondamment décrit qu’il est resté dans la mémoire collective comme l’hiver de référence à travers les témoignages de ceux qui l’ont vécu, à la cour, mais aussi à la campagne et dans les villes de province.

Claude du Tour, avocat à Soissons, raconte la surprise de son grand-père, un parisien du quartier de la Grève (autour de l’actuel Hôtel de Ville), qui « passa les ponts le 5 janvier dans la soirée pour aller tirer les Rois (c’était l’Epiphanie) dans le faubourg Saint-Germain ». A l’aller, il pleuvait dru, mais « quand il repassa la Seine dans la nuit, il gelait à pierre fendre ». Le thermomètre est descendu à – 17 °C dans la capitale.

Louis De Rouvroy, duc de Saint-Simon, emménage au château de Versailles en 1702 et c’est là qu’il passe l’hiver 1709. Dans ses Mémoires écrites à partir de 1739 sur la base des notes qu’il a prises tout au long de sa vie à la Cour, il ne manque pas de revenir à plusieurs reprises sur les rigueurs de l’hiver. À Versailles comme partout, il fait froid : « il prit subitement à la veille des Rois et fut près de deux mois au-delà de tout souvenir ». Pour donner une idée de l’intensité du froid, Saint-Simon nous précise que « l’eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles ». Il insiste sur la perte d’arbres fruitiers, y compris la vigne : « il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes », sur les problèmes de cherté du pain : « le pain enchérit à proportion du désespoir de la récolte ». Les émeutes de subsistance sont évoquées à plusieurs reprises. Saint-Simon fait également état de la triste condition des Armées du roi, alors que le pays est en pleine guerre de succession d’Espagne : « les officiers particuliers mouraient de faim avec leurs équipages ». À l’affût des rumeurs et des petites intrigues qui agitent la cour, Saint-Simon ne résiste pas au plaisir de nous conter la mésaventure de Monseigneur (le fils aîné de Louis XIV) dont le « carrosse est assailli… par des femmes en grand nombre, criant du pain », alors qu’il se rend à l’Opéra, et qui, en conséquence, n’ose plus se rendre à Paris. Enfin, Saint-Simon note la multiplicité des pamphlets publiés contre le roi.

Dans ses Mémoires, Madame de Maintenon, note à propos de 1709 :  « La France, épuisée par la guerre, fut désolée par la famine. On se souviendra longtemps de cet hiver qui fit périr les hommes, les bestiaux, les arbres ». Toujours très politique, elle indique : « les gens d’affaires nourrirent Paris après l’avoir affamé ; le peuple se mutina dans plusieurs villes. Les campagnes furent dévastées ». Elle chiffre aussi la générosité de la cour (« neuf millions de tailles ») et souligne celle du roi et de ses petits-fils en des termes révélateurs du fossé qui existe entre l’aristocratie et le peuple : « Le duc de Bourgogne employa en aumônes les sommes destinées à ses plaisirs ».

Dans La clef du cabinet de mars 1709, qui, habituellement, ne traite que de politique étrangère, on trouve, outre une chronologie précise de l’arrivé du froid sur le royaume, cette mention : « Il est mort partout une infinité de personnes de tout sexe & tout âge, principalement des enfants & des vieillards, parmi ceux qui n’avaient pas les commodités de se garantir contre un froid si extraordinaire, on a trouvé des familles entières mortes de froid... »

Pour sa part, Boileau, dans sa correspondance avec Claude Brossette qui vit à Lyon, ne manque pas de mentionner la famine qui sévit, la cherté du pain à Paris et surtout les séditions qui en découlent, même si celles-ci ne l’empêchent pas d’aller à l’opéra.

Le témoignage du lieutenant Bernard est très symbolique de ce qui se passe en province. Il est d’autant plus intéressant qu’il est émaillé de notes renvoyant à des documents d’archives qui appuient le témoignage. Le lieutenant Bernard critique l’imprévoyance des édiles de la ville de Mâcon, qui n’ont pas vu venir la disette et approvisionnent beaucoup trop tard les greniers d’abondance, payant les grains au prix fort, tout en devant, en plus, assurer la sécurité des convois. Il souligne le contraste entre les pauvres de la ville qui sont plus ou moins pris en charge par l’Église et les plus aisés et ceux des campagnes qui s’amassent aux portes d’une ville fermée sur elle-même. La répression contre les émeutiers des campagnes est violente avec « [l’]exécution de dix ou onze dont les cadavres de quelques uns furent attachés aux fourches patibulaires des grands chemins« . Le lieutenant Bernard insiste aussi sur les épidémies qui démarrent dès avril jusqu’à septembre. Les pauvres meurent de faim et de froid mais la crise n’épargne pas les plus aisés qui, pour certains, vont mourir des épidémies qui en découlent : « il mourut en moins de six mois plus de douze cents chefs de famille ou de considération« .

Également le curé de campagne de Chambilly en Saône-et-Loire, témoigne :  » C’est voir une chose pitoyable que de voir toute sorte de personne dans les prairies, cherchant les herbes et pâturant comme des bêtes, leur visage décharné, pâle, livide, noir et abattu, leur corps chancelant, semblable à des squelettes faisait peur aux plus résolus, tandis que ces malheureux combattaient leur vie d’une si fâcheuse manière, les bourgeois et habitants des villes avec la force de maintes armées sortaient des villes en bataillon et allaient assiéger les maisons de campagne où ils se servaient du grain. […] Cependant on faisait des processions de tous les endroits du diocèse […] pour implorer la miséricorde de Dieu pour son peuple […]. »  Registre tenu par Noël Odinet, curé de Chambilly Saône-et-Loire, à propos de l’hiver 1709.

Et celui d’Alba-la-Romaine en Ardèche :  » Le matin la veille des roys on joua a la paume. La veille des roys 1709 le froid commença et augmenta jusques au jour de St. Vincens, l’hiver feu si rude qu’il tua tous les grains tous les oliviers presque tous les noyers, et a bien d’endroit lesvignes & chattaniers , le vin se glaçoit dan les tonneaux les animaux se resentirent de ce grand froid, dans laplus grande partie perirent, en suitte les hommes en 1710 et dans les deux paroisses où naturellem(ent) ne meure que dix a douze grands corps, nous en enterames à St Martin aunombre de 44 grandes personnes sans compter les petits enfants, le froment se vendit jusque 20 lt (livres tournois) le cestiers , et le seigle 18 lt (idem) lorge jusques a 18 lt (idem) lavoine 16 lt (idem) la saumée, l huille se vendoit 10 st (sols tournois) et le vin 15 a 20 st (idem) la charge tres mauvais (douteux) (surligne), lon passa la Rhosne au teil sur la glace lespace de 8 jours, J’avois une orangerie qui faisoit la beauté de (tout) le voisinage estimés 100 lt (livres tournois) qui perirent avec 25 pieds de Jasmins d’espagne et toutes mesfleurs de mon par terre (…) il est vray de dire quil ny a rien de mal(..) qun dieu quil soit béni a jamais amen. « 

ou celui relevé à Saint Symphorien de Mahun (07)

« Le froid commença par un air extrêmement vif le jour de la fête des rois, et il fut si violent pendant fort longtemps que tout devenait glacé même aussi près du feu, et il est à remarquer que cent ans auparavant c’est-à-dire l’an 1608, il fit un froid à peu près semblable qui emporta aussi la récolte. L’on était en peine où se mettre à l’abri de ce froid excessif et rigoureux, l’on entendait les arbres les plus gros se fendre avec fracas par le milieu, tellement que la majeure partie en fut étouffée, et le bruit effroyable qu’on entendait annonçaient les signes qui devaient précéder la fin du monde et le jugement universel ; De là bien des pauvres moururent pour manquer du nécessaire à la vie animale, ou de la rigueur du froid. On assure même que ce froid violent saisit les entrailles et le cœur de plusieurs voyageurs et les rendit victimes d’une pitoyable mort. Après le dégel, il se fit une nouvelle glace pour un nouveau froid qui se manifesta bientôt après, les semences furent étouffées ou pourries dans le sein de la terre. Ici qui pourrait exprimer la consternation générale de cet événement sinistre, Lorsque le printemps arriva, au lieu d’apporter la joie ordinaire sur la terre par la verdure des champs et par la fleur des arbres ; au lieu de consoler le laboureur par l’espérance de ses fruits, ne lui présenta que l’idée de la mort et du désespoir ; En effet le blé seigle qui ne se vendait que 5 sous la quarte, lorsque cette désolante intempérie eut lieu, augmenta considérablement, et au point que le besoin de vivre et d’ensemencer de nouveau les terres, le froment se vendit jusqu’à 12 F la quarte, le seigle 9 F la quarte, le vin 28 F la somme, les pois ou haricots 8 F, le blé noir 9 F, les truffes 3 F, le pain blanc 6 sous et le pain bis dont on ne pouvait avoir à Annonay, que par des billets des consuls, 4 sous le reste des comestibles à proportion, excepté la viande qui fut toujours assez bon marché. Il n’y a que ceux qui vivaient en ce temps là qui puissent apprécier la misère des pauvres ; En effet la plupart après avoir employé le peu d’argent qui était en leur pouvoir pour s’aider à subsister, vendirent leurs meubles même avec empressement, et lorsqu’ils avaient épuisé cette ressource, ils vendaient leurs propriétés avec le même empressement, quoiqu’à fort bas prix, pour se garantir de mourir de faim. Mais le Roi Louis 14, touché de la situation où cette calamité publique avait réduit le bas peuple, promit par différentes déclarations de faire rentrer chacun dans ses droits, en remboursant le montant des acquisitions. Ce qui contribua à cette cherté extraordinaire des vivres fut : 1° que le froid se fit sentir aussi violemment dans tout le royaume et les nations voisines, de sorte que l’un ne pouvait rendre aucun service à l’autre ; La multitude des pauvres devint telle que ceux qui auraient été dans le cas de faire des aumônes étaient réduits eux même à la dure extrémité de la demande après un certain temps; Ce qui contribua d’avantage à la misère fut la dureté tout à fait criminelle des riches qui ne leur tendirent que peu de secours, à la réserve de quelques uns, mais en petit nombre ; sans doute parce que les uns étaient jaloux de s’engraisser de la subsistance des malheureux et les autres craignaient d’être atteints eux même par la disette, en comptant trop peu sur la divine providence. Il y en eut beaucoup qui ne mangeaient que de viande qui était encore à très bon prix ; Ceux qui n’avaient point d’argent pour s’en procurer, vivaient de quelques herbages, ce qui causa des maladies et en conduisit plus au tombeau que la famine etc. Il se fit du pain de son, et quelques uns mêlaient à un peu de farine du gland et des grappes de raisin, Il mourait tous les jours des pauvres dans leurs maisons et dans les rues, plutôt de faim que de maladie. Rien n’était plus affligeant que de voir les portes des gens aisés assiégées par les pauvres demander le plus pitoyablement, la mort peinte sur le visage, quelques morceaux de pain qui étaient si rares pour eux qu’ils passaient souvent plusieurs jours sans en gouter. Il se commettait journellement des vols. Dieu versa une telle bénédiction sur les orges et avoines qui furent semés après l’hiver, qu’un sestier en produit jusqu’à vingt. Du reste, les usuriers furent singulièrement punis de leur cupidité, car la plupart ayant fait des accaparements en blé et autres objets sujets à spéculation, se virent forcer à livrer à un prix modéré ce qu’ils avaient accaparés : en moins d’un Dieu répandit la bénédiction sur la terre. »

Pour compléter cet exemple, le cabinet pittoresque publie, en 1854, une liste de témoignages extraits d’un placard imprimé à Paris en 1709. Ils sont tous plus édifiants les uns que les autres, comme, par exemple : « Le Perche est en pareille misère que dans la seule ville de Mortagne et dans la banlieue on y compte plus de quinze mille pauvres dont grand nombre meurt tous les jours« .

Dès cette époque, les savants, comme le médecin Félix Vicq d’Azir, analysent les liens entre les décès et les conditions climatiques. La mort survient de plusieurs manières. D’abord, ce sont les maladies bronchopulmonaires qui attaquent les populations. Puis la dénutrition, la malnutrition, en affaiblissant l’organisme, favorisent les épidémies de maladies infectieuses : fièvres typhoïdes, rougeole, petite vérole, dysenteries. Enfin, les maladies propres à l’ingestion de céréales avariées, de nourritures peu appropriées herbages, racines, pain de bruyère, de farine de glands, de vesses, soupes de pois, trognons de choux, de charognes, tuent elles aussi en nombre. Le scorbut, dû aux carences en vitamine C, frappe également.

S’ensuit un déficit démographique, sur les années 1709-1710, de 800 000 personnes, 600 000 morts de plus l’équivalent de 1 800 000 décès dans la France d’aujourd’hui, répartis dans toute la population et 200 000 naissances de moins. Les hommes ont leur part de responsabilité dans le désastre humain. La catastrophe intervient en pleine guerre de Succession d’Espagne 1701-1714. En 1708, l’Europe entière est liguée contre Louis XIV. Les armées françaises connaissent plus de défaites que de victoires. Le roi en appelle au peuple afin de provoquer un sursaut national. Le 12 juin 1709, un discours est lu en chaire par tous les curés du royaume. Louis XIV y rappelle que la détermination des ennemis du royaume l’empêche de donner la paix à ses sujets et qu’il n’a d’autre choix que de maintenir l’effort de guerre. La piraterie, visant à arraisonner les navires céréaliers ennemis, est même encouragée.

C’est le dernier hiver, en France métropolitaine, où les morts se comptent en centaines de milliers. Il clôt tragiquement le règne de Louis XIV. Longuement raconté par ceux qui l’ont vécu, étudié par les historiens, il est depuis considéré comme l’hiver de référence, même si d’autres hivers tout aussi froids, tel que celui de 1879,  lui ont succédé.

Sources :

        • https://www.histoire-pour-tousir/histoire-de-france/
        • https://fr.geneawiki.com/index.php/Actes_hors_du_commun_de_l’Ardèche (relevé par
        • Racines Ardéchoises)
        • https://gallica.bnf.fr/blog/25012019/lhiver-1709
        • La clef du cabinet de mars 1709
        • Mémoires de Saint Simon
        • Mémoires de Mme de Maintenon

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