Le procès de Nicolas Fouquet

Le procès de Nicolas Fouquet

 

Accédant à la fonction de surintendant des finances dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Nicolas Fouquet devint l’un des personnages les plus influents du royaume à cette époque, connu pour son goût des arts, des lettres et des fêtes somptueuses.

Jalousé notamment par Colbert, qui convainquit Louis XIV de le faire arrêter, il se défendra vigoureusement à son procès pendant trois ans pour que le Roi décide finalement lui-même de la sentence finale : la prison à perpétuité.

Nicolas Fouquet

Protégé du cardinal de Mazarin, alors Premier ministre pendant la minorité du futur Louis Le Grand, Nicolas Fouquet obtint la charge très prisée de surintendant des finances le 7 février 1653 à la mort de son prédécesseur. Non content d’aggraver la dette du royaume au lieu de la résorber, celui-ci s’enrichit pleinement durant son mandat tant et si bien qu’il devint peu à peu la personnalité la plus influente du moment. Mécène généreux entouré d’un vaste réseau de courtisans, il parachèvera son incroyable aura politique par l’édification du célèbre château de Vaux-le-Vicomte situé dans l’actuelle commune de Maincy en région parisienne.

Cette réussite sociale, aussi importante que rapide, ne manqua pas de susciter bon nombre de jalousies et notamment au plus haut sommet de l’Etat : Colbert, autre ministre célèbre de Louis XIV, concentra tous ses efforts pour que le surintendant des finances devienne suspect aux yeux du roi. La mort de Mazarin, le 9 mars 1661, scella définitivement le sort de Nicolas Fouquet qui avait alors perdu son soutien principal ; celui-ci se vit en conséquence arrêté par d’Artagnan, le capitaine-lieutenant de la compagnie des mousquetaires, le 5 septembre 1661 sur ordre de Louis XIV et jeté en prison au château d’Angers.

L’imagerie populaire rend la dernière fête du 17 août 1661, la plus impressionnante donnée à Vaux-le-Vicomte et où le roi fut convié, responsable de la disgrâce de Fouquet. En réalité, le tout jeune monarque, souhaitant asseoir politiquement son trône, avait déjà à l’esprit de se débarrasser de son surintendant des finances, résurgence de la politique du cardinal de Mazarin et surtout beaucoup trop riche et influent aux yeux du Roi Soleil.

 Lors du séjour de la cour à Nantes, le 4 septembre 1661, le roi assiste aux États de Bretagne. Louis XIV prépare le plan d’arrestation de Nicolas Fouquet avec D’Artagnan. Dans la soirée, Louis XIV ordonne au Comte de Brienne, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, de se rendre chez Fouquet pour lui rappeler que le Conseil est fixé le lendemain matin avant le départ pour la chasse. Brienne, ami de Fouquet, lui fait part de ses doutes car il craint un complot du roi contre lui mais le Surintendant lui répond « Je ne puis croire que tout ceci est contre moi ». Le 5 septembre 1661, le roi fête ce jour-là ses 23 ans. La somptueuse fête donnée le 17 août par Nicolas Fouquet en son château de Vaux-le-Vicomte est encore dans tous les esprits, surtout celui du roi. Mazarin est décédé quelques mois plus tôt, et le jeune monarque a la volonté d’affirmer son pouvoir. Le Conseil, réunissant entre autres Colbert, Fouquet et Le Tellier, vient de se tenir au château de Nantes. Le Conseil prend fin à 11 heures, le roi ordonne par le biais de petits papiers qu’on mette les scellés chez le surintendant. En sortie de séance, le souverain devise avec son surintendant des finances, afin de le retenir. D’Artagnan a reçu la veille des consignes strictes afin de mener à bien son arrestation : des escouades de mousquetaires bloquent toutes les sorties du château. Le roi congédie Fouquet, tandis que D’Artagnan attend la confirmation de l’arrestation par Le Tellier qui doit lui apporter un petit papier du roi. Mais une nuée de quémandeurs assaille Fouquet, qui disparaît dans la foule car Le Tellier est agrippé par un importun qui veut converser avec lui.

Louis XIV ordonne au capitaine-lieutenant de la compagnie des Mousquetaires de fouiller toute la ville si nécessaire. C’est finalement au niveau de la cathédrale, place Saint-Pierre, que d’Artagnan rattrape la chaise à porteurs de Nicolas Fouquet. Il présente alors la lettre de cachet au surintendant, incrédule.

Le château de Vaux le Vicomte

Le 7 septembre, Fouquet est transféré au château d’Angers. Les perquisitions commencent, en présence de Colbert, pourtant simple particulier sans rôle dans l’instruction. Tout au long des recherches, il fait porter au roi, en toute irrégularité, des pièces inventoriées, dont certaines sont conservées et certaines rendues après quelques jours. Colbert fait également analyser tous les comptes et tous les registres financiers saisis, afin d’y chercher des éléments de preuve contre Fouquet. Les commissaires débutèrent bien évidemment leurs investigations dans « l’antre » du surintendant, symbole de sa gloire et de sa puissance, le château de Vaux-le-Vicomte. Puis ceux-ci se tournèrent vers les anciennes demeures de Fouquet et c’est dans sa propriété de Saint-Mandé qu’ils firent leur plus troublante découverte : une cassette renfermant toute la correspondance du surintendant et qui portait aux nues ses collusions multiples avec une bonne partie de la Cour jusque dans l’entourage proche du roi. Derrière un miroir, on découvre le « plan de défense » de Fouquet : il s’agit d’instructions en cas de crise, rédigées par Fouquet lui-même en 1657, à une époque où il croit que Mazarin a juré sa perte. Le mémoire prévoit qu’en cas d’emprisonnement et de mise au secret de Fouquet, les gouverneurs qui comptent parmi ses amis s’enferment dans leur citadelle et menacent d’entrer en dissidence pour obtenir sa libération — « projets de révolte qui eussent mérité la mort si le ridicule n’en avait adouci le crime », note l’abbé de Choisy. Indiscutablement factieux, ce plan est effectivement inachevé, lacunaire et tout à fait irréaliste. On relève également un engagement pris par les adjudicataires des gabelles de verser une pension annuelle de 120 000 livres à un bénéficiaire dont le nom est laissé en blanc, à toute fin utile. !

 Par la suite, Fouquet accusera Colbert d’avoir fait placer chez lui un document issu des papiers de Mazarin : de fait, le papier n’est pas mentionné dans un premier procès-verbal établi avant la visite de Colbert, et n’est trouvé qu’après une visite minutieuse des lieux par ce dernier.

Le 12 septembre, Louis XIV supprime la surintendance, la remplaçant par un Conseil royal des finances. Colbert prend le poste de Fouquet au Conseil d’en haut, avec rang de ministre. Relevant d’une forme parfaitement légale de justice retenue du roi, ce dernier a institué une juridiction d’exception par édit royal de novembre 1661 « portant création et établissement d’une chambre de justice, pour la recherche des abus et malversations commises dans les finances de Sa Majesté depuis l’année 1635 », chambre de justice constituée le 15 et présidée par le chancelier Séguier avec pour adjoint Guillaume de Lamoignon. Elle est composée de magistrats de la Cour des aides et de la Chambre des comptes. Le 1er décembre, Fouquet est transféré au château d’Amboise ; la population l’injurie sur son passage.

L’instruction du procès de Fouquet est ouverte le 3 mars 1662 en oubliant curieusement d’interroger sa famille, exilée pour l’occasion, et toutes personnes pouvant abonder dans son sens.. Dès lors, la procédure s’embourbe. Les interrogatoires débutent le 4 mars, alors que Fouquet n’a pas connaissance des pièces saisies et qu’aucun acte de procédure ne lui a été notifié. En mai, il est inculpé. Le 6 juillet, un arrêt du Conseil d’en haut lui interdit de se pourvoir devant le Parlement, malgré sa qualité d’ancien procureur général. Il n’est pas confronté aux témoins avant le 18 juillet, et on ne lui accorde un conseil que le 7 septembre. Le 18 octobre marque une étape importante du procès : la cour rend un arrêt d’appointement, qui impose que la procédure se déroule désormais par écrit.

À partir de novembre 1662 commence une procédure écrite qui dure deux ans. Le président désigne une liste de rapporteurs. Mme de Maupeou, qui agit pour le compte de son fils, en récuse deux, comme elle en a le droit. Louis XIV réplique qu’il avait choisi précisément ces deux magistrats, et refuse toute modification. Le 10 décembre, Colbert fait remplacer Lamoignon, jugé trop favorable à l’accusé, et lui substitue Pierre Séguier, dont la haine pour l’ancien surintendant est notoire.

A ce stade, on peut noter que si les malversations (ou tout du moins les largesses) que s’étaient octroyées Nicolas Fouquet ne peuvent objectivement pas être niées, il est aussi généralement admis que les enquêteurs, recevant leurs ordres de Colbert en personne, truquèrent purement et simplement les procès-verbaux en les agrémentant de témoignages imaginaires et autres inventaires extrapolés. Pis, on refusa au principal intéressé la possibilité d’être jugé devant le Parlement de Paris (comme tel était pourtant son droit) pour le renvoyer devant une Chambre de justice exceptionnelle constituée spécialement à son attention ; inutile de mentionner que le président, le procureur général, les conseillers et les greffiers nommés pour composer cette cour extraordinaire étaient plus ou moins des intimes de ceux qui souhaitaient corps et âme la perte du surintendant déchu (et d’ailleurs récusés par Fouquet). Pour parachever cette entreprise de démolition personnelle, il fut signifié à l’accusé que son procès se déroulerait uniquement par écrit, « comme à un muet » suivant l’expression consacrée.

Enfin, le 3 mars 1663, la cour accepte de communiquer à Fouquet les pièces de son choix, et consent à n’utiliser que celles qu’il aurait étudiées. Pendant ce temps, plusieurs des complices de Fouquet ont été jugés et condamnés. Ainsi, Jean Hérault de Gourville est condamné à mort par contumace pour « péculat » et lèse-majesté. La marquise du Plessis-Bellière, probablement la meilleure amie de Fouquet, est emprisonnée.

Pendant ce temps, plusieurs amis du prisonnier publient des libelles en sa faveur. Pellisson, embastillé, publie en cachette un Discours au roi par un de ses fidèles sujets sur le procès de M. Fouquet dont Louis XIV prend connaissance. La Fontaine écrit et fait circuler, sans nom d’auteur, une Élégie aux Nymphes de Vaux, poème dédié à « M. F. » faisant appel à la clémence du roi, ce qui lui vaut la suppression de sa pension par Colbert.Colbert fait pourchasser les auteurs et les colporteurs de gazettes.

Le 14 novembre 1664, Fouquet est amené à la chambre de justice dans l’Arsenal, pour être interrogé sur la sellette. Il se défend avec acharnement au cours de cette procédure orale.

Suivant l’instruction préalable, la Chambre de justice extraordinaire a caractérisé deux infractions que sont le péculat (détournement de fonds publics par un comptable public) et la lèse-majesté, passibles tous deux de la peine de mort.

En ce qui concerne le péculat, les chefs d’accusation peuvent être regroupés comme suit :

      • réception de pensions sur les fermes mises en adjudication  perçues à partir de rentes obtenues illégalement;

      • acquisition de droits sur le roi par l’utilisation de divers prête-noms ;

      • réassignation de vieux billets surannés ;

      • octroi d’avances à l’État en cumul avec une fonction d’ordonnateur des fonds, afin d’en tirer bénéfice.

      • utilisation de l’argent du trésor royal, etc.

      • appropriation frauduleuse de sommes d’argent considérables

L’accusation appuie son argumentation sur deux types de preuves : d’abord, l’opulence de Fouquet et ses nombreuses acquisitions, ensuite, le témoignage de plusieurs manieurs d’argent ainsi que les papiers trouvés durant les perquisitions.

Sur le premier point, l’accusation soutient la pauvreté de Fouquet avant d’entrer dans les affaires : à preuve, il a dû emprunter les 450 000 livres de sa charge de procureur général. Elle met également en avant les dépenses importantes engagées pour Vaux. Elle pointe ensuite son immense fortune actuelle, sur la base des 38 comptes découverts chez son commis : entre février 1653 et la fin 1656, Fouquet a reçu 23 millions de livres. Sur ce montant, 3,3 millions proviennent de ses gages et appointements, le reste étant constitué de billets de l’Épargne, d’ordonnances de comptant et de sommes reçues des gens d’affaires. Pour l’accusation, cela prouve que Fouquet confond les recettes destinées à l’État et ses revenus personnels.

De manière surprenante, et malgré les demandes de Fouquet, les magistrats ne dressent aucun état des biens de l’accusé, qui aurait permis de trancher la question. En effet, Fouquet de son côté nie sa prétendue pauvreté au moment d’entrer en fonction comme sa richesse actuelle. Tout au long de la procédure, il se défend habilement, profitant d’une insuffisante culture financière du chancelier Séguier. Il se montre évasif sur les questions les plus épineuses pour lui, comme celle des droits d’octroi, et exploite les faiblesses de l’accusation comme la complexité du dossier.

Sur le fond, Daniel Dessert professeur et chercheur à l’Université, spécialiste d’histoire économique et sociale, auteur de plusieurs livres donne raison au surintendant. Il juge que les différents chiffres produits à charge sont « divers, contradictoires, en un mot discutables » et devant être maniés avec précaution. Pour lui, ils témoignent davantage de la circulation des effets et de l’argent entre les mains de Fouquet et de ses collaborateurs que de l’ampleur de la fortune de ce dernier, et donc des détournements qu’il aurait commis. Sur la base des actes notariés existants, des papiers du procès et des pièces relatives au règlement de la succession, il estime la fortune de Fouquet lors de son arrestation à 15,4 millions de livres d’actif et 15,5 millions de passif, soit un solde négatif de 89 000 livres. Fouquet n’aurait donc pas gagné à être surintendant. De plus, Fouquet n’aurait pas volé son argent au roi : toutes ses acquisitions seraient payées ou en cours de paiement avec l’argent de son couple. Il conclut que « l’ensemble du dossier, pièces à conviction et interrogatoires, ne permet pas de prouver un quelconque manquement de Fouquet. »

Jean-Christian Petitfils, historien et politologue se montre plus réservé. Sa propre estimation de l’état des biens de Fouquet fait ressortir un actif de 18 millions de livres et un passif de 16,2 millions, soit un solde positif de 1,8 million. Il met également l’accent sur le compte de résultat et notamment l’importance des dépenses, ainsi que sur le désordre de la comptabilité de Fouquet. Si « rien ne démontre qu’il ait puisé directement dans les caisses du Trésor (…) il est difficile d’admettre qu’au milieu de cette orgie de faux et de concussion, Fouquet soit resté blanc comme neige. » Comme beaucoup de ses contemporains, Fouquet se serait donc bel et bien enrichi en se comportant comme banquier, financier et traitant vis-à-vis de l’État, alors même qu’il était en même temps ordonnateur des fonds.

 Pour le crime de lèse-majesté, l‘accusation, assez ténue.

Elle se fonde essentiellement sur le plan de défense de Saint-Mandé, lequel n’était pas connu au moment de l’arrestation : on reproche à Fouquet d’avoir fomenté un plan de rébellion en bonne et due forme, en corrompant des gouverneurs de place et des officiers, en fortifiant certaines de ses terres, en constituant une flotte de vaisseaux armés en guerre et en tentant d’enrôler dans son parti la Compagnie de Jésus.

Au pied du mur, Fouquet invoque un mouvement de folie et dénie tout caractère sérieux au contenu du plan. Pour lui, son seul crime est de ne pas avoir brûlé ce papier aussitôt rédigé. Pourtant le plan de Saint-Mandé est modifié par Fouquet plusieurs fois après sa rédaction initiale en 1657 (1658 et 1659). Ce qui rend peu crédible sa défense basée sur une folie due à la fièvre. Il conclut en retournant la politesse à son accusateur, Séguier, dont le comportement pendant la Fronde n’avait pas été exempt de tout reproche, et surtout dont le gendre, le duc de Sully, avait ouvert aux Espagnols les portes de Mantes, dont il avait le gouvernement.

De même s’ajoute au crime d’Etat de lèse-majesté la fortification de Belle-Ile-en-Mer, dont il s’était rendu propriétaire, sans l’accord du roi, corruption d’officier royaux et de gouverneurs de places fortes et conflits d’intérêts, notamment avec des membres éminents de la Cour (mis en lumière par la « cassette de Saint-Mandé »), etc.

Si le plan de Saint-Mandé n’est pas connu lors de l’arrestation, de fortes présomptions pèsent sur Fouquet depuis la fortification de ses places fortes, en plus des liens qui l’unissent aux milieux dévots, plus proches des Rois catholiques et de la maison des Habsbourg que des rois très-chrétiens (qui eux sont proches des pays protestants et du Grand Turc).

Le procès est surtout un procès politique mené en sous-main par les ministres de Louis XIV, notamment Colbert et Le Tellier.

Certains papiers compromettants ayant été falsifiés, le procureur général ne put empêcher l’éclatement au grand jour de plusieurs contradictions dans l’acte d’accusation. Fouquet, avec une extraordinaire précision, récusa une à une les accusations et discuta chaque point : il démontra ainsi sa difficulté à acquérir la charge de surintendant des finances (il s’endetta lourdement pour cela) et surtout son enrichissement relatif selon lui comparé aux grandes fortunes du royaume constituées à cette époque. Plus insidieusement, il n’omettra pas de préciser que les largesses dont il avait pu bénéficier avaient aussi profité à d’autres personnes, tel Colbert par exemple.

Malheureusement pour lui, la réalité des faits le rattrapait de toute façon et, bien qu’il fut finalement plus l’objet du courroux du roi qu’autre chose, ses tromperies et escroqueries ne pouvaient être ignorées plus longtemps.

« L’audience » ne dura pas moins de trois ans et demi et déchaîna les passions pendant tout ce laps de temps. La pression royale sur les juges fut alors proportionnellement équivalente à la popularité inédite de l’accusé, compliquant doublement la tâche de la Chambre de justice.  Pourtant haï de tous pour son enrichissement personnel indécent au regard des crises financières, des disettes et des famines, Nicolas Fouquet obtint un étonnant regain de sympathie de la part du peuple qui n’apprécia guère l’acharnement royal à son encontre. Quant aux avocats de l’ancien surintendant, ceux-ci produisirent plus de dix volumes de mémoires en défense. Sa défense méticuleuse l’y aidant, il devint même, chose incroyable, si populaire que les juges hésitèrent à frapper l’accusé de la peine maximale.

 Après trois ans d’audience, la Chambre de justice reconnaît, le 21 décembre 1664, Nicolas Fouquet coupable de péculat, crime pour lequel les ordonnances prévoient la mort. Mais sur les vingt-deux magistrats, seuls neuf opinèrent pour la mort, et Fouquet est condamné à la peine de confiscation de tous ses biens et de bannissement hors du royaume.

 » La chambre a déclaré et déclare ledit sieur Fouquet duement atteint et convaincu d’abus et malversations par lui commises au faict des finances ; pour réparation de quoy, ensemble pour les autres cas résultant du procès, l’a banny et bannit à perpétuité hors du royaume, […] a déclaré tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux préalablement pris la somme de 100,000 livres applicables moitié au Roy et l’autre moitié en oeuvres pies. « 

Cette clémence, toute relative, due probablement à la pression populaire ainsi qu’à la durée relativement longue du procès, est considérée comme totalement injustifiée aux yeux du roi et de son entourage. Elle est peut-être une déception pour Colbert qui a consacré trois ans d’efforts à cette affaire. Le marquis de Sourches note dans ses Mémoires que la nouvelle est reçue « avec une joie extrême, même par les plus petites gens des boutiques. »

Pour la plupart des contemporains, le verdict et la liesse populaire conséquente sont dues à un procès inique. L’abbé de Choisy note ainsi : « la manière dont on s’y prit pour le perdre ramena les cœurs dans son parti. Il était coupable mais, à force de le poursuivre contre les formes, on irrita les juges en sa faveur, et son innocence prétendue fut un effet de la colère aveugle et précipitée de ses ennemis. » De même, Voltaire, tout en reconnaissant que Fouquet a « dissipé les finances de l’État et (…) en a usé comme des siennes propres », explique cette sentence clémente par « l’irrégularité des procédures faites contre Fouquet, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin les sollicitations toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le perdre ne sont pressantes. »

En réaction à ce qui fut donc perçu comme un premier défi au pouvoir absolu mis en place par le jeune roi, Louis XIV n’hésita pas à modifier lui-même la sentence pour la commuer en détention perpétuelle. Nicolas Fouquet est emprisonné dans un premier temps au château d’Angers, prison royale, à la Bastille, puis, au terme d’un procès devant le Parlement, à la forteresse de Pignerol, place forte royale située dans les Alpes, où il finira alors ses jours.

La forteresse de Pignerol

Le roi ne pouvant pas prendre le risque de laisser Fouquet, qui garde toute son influence, se réfugier dans une cour ennemie. Il disgracie également les juges, dont Olivier Le Fèvre d’Ormesson et Pierre de Roquesante, qui n’ont pas appliqué ses volontés dans cette affaire. Les riches amis financiers de Fouquet sont poursuivis par la même chambre de justice, qui siège jusqu’en 1669. Les nobles ne sont pas inquiétés.

Fouquet est emprisonné dans deux pièces du donjon de la forteresse de Pignerol commandée par Bénigne Dauvergne de Saint-Mars. On lui adjoint deux valets, Champagne et La Rivière, puis on les lui retire. Louis XIV libéralise ses conditions de détention à partir de 1677, il peut désormais se promener dans l’enceinte du donjon, recevoir la visite de sa famille ou de ses amis. Le roi envisage de libérer le vieil homme malade et usé lorsque Fouquet meurt officiellement à la forteresse le 23 mars 1680, peu après l’affaire des poisons qui touche une partie des amis de l’ancien surintendant (dont la veuve du marquis d’Assérac). Il meurt sous les yeux de son fils, le comte de Vaux, qui se trouve là en visite. La mort est due à une crise d’apoplexie et fait suite à une longue maladie. Aucun acte de décès n’est établi, mais une ordonnance énumère les frais entraînés par la maladie puis les funérailles de Fouquet. Au reste, la famille ne conteste pas les circonstances du décès ; aucune autopsie n’est donc pratiquée. Le corps de Fouquet est déposé dans l’église Sainte-Claire de Pignerol, comme c’est la coutume pour les défunts anciens prisonniers de la forteresse, avant d’être transféré dans la chapelle Fouquet du couvent de la Visitation-Sainte-Marie, à Paris (actuel temple protestant du Marais, rue Saint-Antoine).

Cependant, plusieurs sources jettent le trouble sur ce récit des événements. Gourville affirme dans ses Mémoires que Fouquet a été libéré peu de temps avant de mourir, thèse confirmée, d’après Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, par la comtesse de Vaux, sa belle-fille. Il faut noter cependant que le premier écrit des années après les événements et que la seconde a épousé le comte de Vaux en 1687, après la mort de Fouquet.

Robert Challes rapporte dans ses Mémoires une théorie que lui aurait confiée le premier commis de Colbert : relâché à la suite de l’intercession de la dauphine, Fouquet serait mort à Chalon-sur-Saône, possiblement d’une indigestion. Il est le premier à mentionner un éventuel empoisonnement. Malgré son niveau de détail, la théorie telle que rapportée par Challes est peu vraisemblable.

Enfin, il faut mentionner un ajout autographe de Louvois à la fin d’une lettre adressée à Saint-Mars, geôlier de Fouquet : « Mandez-moi comment il est possible que le nommé Eustache ait fait ce que vous m’avez envoyé, et où il a pris les drogues nécessaires pour le faire, ne pouvant croire que vous les lui ayez fournies. » Le « dénommé Eustache » est Eustache Dauger, un autre prisonnier de Pignerol, autrement plus célèbre que Fouquet puisque c’est le nom que donne Louvois au masque de fer dans sa correspondance avec Saint-Mars.

Le texte sibyllin de Louvois laisse penser à un empoisonnement mais, si Dauger a bien eu la possibilité matérielle de le faire, on ne lui reconnaît aucun mobile. Petitfils suppose que les « drogues » dont il est question ont servi à élaborer de l’encre sympathique et conclut que Fouquet est mort de mort naturelle. Dessert, tout en jugeant « plausible » l’empoisonnement, souligne également l’absence de mobile, et écarte comme « matériellement impossible » l’idée que Colbert puisse en être à l’origine.

Sa haute position sociale au moment de son arrestation, et donc les nombreux secrets qu’il était censé connaître, l’acharnement du roi, qui brisa la sentence des juges, font que certains auteurs, comme Paul Lacroix, ont mêlé le sort de Fouquet à celui de l’homme au masque de fer, thèse sans fondements historiques. Il reste que dans ses mémoires, l’abbé Dubois, confident du Régent, fait état d’un entretien de ce dernier avec Louis XIV, peu avant sa mort, qui lui aurait dit que le Masque de fer était Fouquet, laissant entendre qu’il aurait soupçonné la reine (Anne d’Autriche ou Marie-Thérèse ?) d’avoir eu une liaison avec lui.

Dans l’essai historique Le Secret du Masque de fer (1973), Marcel Pagnol, qui identifie le fameux prisonnier au frère jumeau de Louis XIV, développe une thèse selon laquelle Fouquet fut empoisonné par Saint-Mars à Pignerol, sur ordre de Louis XIV relayé par Louvois. Pagnol cite également la lettre de Louvois, mais réfute la thèse selon laquelle Fouquet aurait été empoisonné par Dauger, estimant notamment que ce dernier n’aurait pu se procurer « les drogues nécessaires ».

A ce jeu inégal, Fouquet a perdu sur toute la ligne, victime de sa fatale ambition et de sa passion pour le service d’un monarque ingrat. En sacrifiant un innocent aux combinaisons d’un fourbe, en remplaçant un surintendant apparemment désordonné par un contrôleur général apparemment ordonné, Louis XIV y a trouvé son compte. Mais il n’est pas sûr que le royaume, lui, y ait vraiment gagné.

Sources

    • https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Fouquet#cite_ref-48
    • http://www.justice.gouv.fr/histoire-et-patrimoine-10050/proces-historiques-10411/le-proces-de-nicolas-fouquet-22693.html
    • https://www.lhistoire.fr/laffaire-fouquet