Le savon de Marseille

Le savon de Marseille

 

 

Le savon de Marseille est un type de savon résultant de la saponification d’un mélange d’huiles essentiellement végétales par la soude.

La création de l’industrie du savon de Marseille

L’industrie du savon

Fabrication du savon de Marseille

La saponification

Le procédé marseillais

L’empâtage et l’épinage

La cuisson

Le relargage

La liquidation

Le coulage et le séchage

Le découpage et l’estampillage

Le savon de Marseille aujourd’hui

 Utilisation

Une définition officielle

Le savon de Marseille français

Le savon artisanal

Le savon industriel

Les produits dérivés

Il faut sauver le savon de Marseille !

Contrefaçons bon marché

« Protéger nos racines »

Fabrication du savon au XVIII° siècle

Planches

 

 

 

 

Particulièrement efficace par son pouvoir nettoyant, ce produit utilisé pour l’hygiène du corps peut être fabriqué de façon industrielle ou artisanale. Une teneur de 72 % en masse d’acide gras était garantie dans le savon de Marseille traditionnel, uniquement préparé à partir d’huile d’olive.

Le premier savonnier dans la région est recensé en 1370. La formule de ce savon a été réglementée au XVIIe siècle sous le roi Louis XIV. En 1688, Colbert passe un édit limitant l’utilisation du nom « savon de Marseille » aux savons fabriqués à l’huile d’olive dans la région de Marseille.

La région de Marseille compte 90 savonneries au XIXe siècle et connaît son apogée en 1913 avec 180 000 tonnes produites. Après 1950, l’essor des détergents de synthèse précipite son déclin.

Savons de Marseille

La création de l’industrie du savon de Marseille

 

En France, le savon est utilisé depuis l’Antiquité. Aurélien Vezier rapporte dans son Histoire naturelle que les Gaulois emploient un produit à base de suif et de cendres pour se teindre les cheveux en roux. Ce savon sert de gel et de décolorant à cheveux.

L’origine du savon de Marseille provient du savon originaire d’Alep en Syrie, existant depuis des milliers d’années. Le mode de fabrication de celui-ci, à base d’huile d’olive et de laurier s’est répandu à travers le bassin méditerranéen, à la suite des Croisades, en passant par l’Italie et l’Espagne, pour atteindre Marseille.

La cité phocéenne possède des manufactures de savon à partir du XIIe siècle qui utilisent comme matière première l’huile d’olive extraite en Provence la plus proche. La soude, terme qui à l’époque désigne un carbonate de sodium plus ou moins pur, provient des cendres des plantes des milieux salins, en particulier la salicorne. Il suffit de recueillir les restes de combustion de la matière végétale à haute teneur en sels et de les en extraire par dissolution. On arrose un vieux drap nommé cendrier, textile qui enrobe et retient les solides charbonneux. La phase solide est compressée et asséchée par la torsion du drap par deux hommes qui l’enroulent sur des bâtons. Le liquide contenant soude et sels de sodium est recueilli dans un cuveau, puis mis à évaporer au soleil. Le même procédé est employé à la récolte des sels de potassium au moment des essartages des bois en montagne.

C’est au XIVe siècle qu’apparaît le premier savonnier officiel marseillais. Il s’appelle Crescas Davin (1371).

A partir du XVe siècle, le stade artisanal pour les besoins locaux est dépassé et on voit se créer à Marseille les premières savonneries industrielles qui vont produire pour Rhodes, Alexandrie et Genève.

Au début du XVIe siècle, les techniques vont se perfectionner, notamment grâce à l’embauche de spécialistes venu de toute la Méditerranée plus qualifiés que la main d’œuvre française.

Les marseillais imitent le savon blanc d’Alicante.  En 1579, Georges Prunemoyr, dépassant le stade artisanal, fonde la première fabrique marseillaise. En 1593, sa production trimestrielle atteint 9 tonnes et est exportée partiellement vers Rouen ou l’Angleterre.

Au début du XVIIe siècle, la production des savonneries marseillaises peine à satisfaire la demande de la ville et son terroir. Le port de Marseille reçoit même des savons de Gênes et d’Alicante. Mais la guerre rompant l’approvisionnement d’Espagne, les savonniers marseillais doivent augmenter leur production de façon à pouvoir fournir l’Europe occidentale, d’abord le nord du Royaume de France, les îles britanniques, la Hollande et surtout l’Allemagne, où les acheteurs pressent leurs commandes avant le grand collapsus de la Guerre de Trente Ans.

En 1660, on compte dans la ville sept fabriques dont la production annuelle s’élève à près de 20 000 tonnes. Sous Louis XIV, la qualité des productions marseillaises est telle que « le savon de Marseille » devient un nom commun. Il s’agit alors d’un savon de couleur verte qui se vend principalement en barre de 5 kg ou en pains de 20 kg.

Le 5 octobre 1688, un édit de Louis XIV, signé par Jean-Baptiste Colbert de Seignelay fils de Colbert, secrétaire de la Maison du Roi, réglemente la fabrication du savon. Selon l’article III de l’édit : « On ne pourra se servir dans la fabrique de savon, avec la barrille, soude ou cendre, d’aucune graisse, beurre ni autres matières ; mais seulement des huiles d’olives pures, et sans mélange de graisse, sous peine de confiscation des marchandises ». Les manufactures de savons doivent cesser leur activité l’été car la chaleur nuit à la qualité du savon. Le respect de cette réglementation assure la qualité du savon et fait la renommée des savonneries marseillaises.

Dans le même temps, des fabriques de savon s’installent dans la région, à Salon-de-Provence, Toulon ou Arles.

En 1709, la prospérité de la ville atteint son paroxysme, Marseille compte 30 savonneries qui tournent à plein régime. Mais la peste de 1720 ferment le port et stoppe momentanément l’économie.

En 1730, la production repart avec 250 000 quintaux. On peut trouver 2 qualités : le savon marbré (utilisé pour dégraissage des laines, les ménages et pour les colonies) et le savon blanc, plus pur, est recherché par les professionnels (soyeurs, bonnetiers, filateurs, couverturiers, teinturiers, blanchisseurs ou parfumeurs).

La production de savon a alors doublé en 60 ans et devient l’industrie la plus représentative de l’économie marseillaise.

L’industrie du savon

 

En 1786, quarante-neuf savonneries produisent à Marseille 76 000 tonnes, emploient 600 ouvriers et un volant de main d’œuvre au plus fort de la saison de fabrication, 1 500 forçats prêtés par l’arsenal des galères.

Après les désordres économiques causés par la Révolution française, l’industrie marseillaise continue à se développer jusqu’à compter soixante-deux savonneries en 1813. La soude est dorénavant obtenue à partir de sel de mer, d’acide sulfurique résultat de la combustion du soufre, de calcaire et de charbon de bois, par application du récent procédé chimique de Nicolas Leblanc.

À partir de 1820, de nouvelles matières grasses sont importées et transitent par le port de Marseille. Les huiles de palme, d’arachide, de coco et de sésame en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient sont utilisées pour la fabrication du savon.

Les savonneries marseillaises subissent la concurrence des savonneries anglaises ou parisiennes, ces dernières emploient du suif qui donne un savon moins cher.

En 1900, près de 60% de la population marseillaise était employée dans les 130 savonneries de la ville.

Au début du XXe siècle, la ville de Marseille possède quatre-vingt-dix savonneries. François Merklen fixe en 1906 la formule du savon de Marseille : 63 % d’huile de coprah ou de palme, 9 % de soude ou sel marin, 28 % d’eau. Cette industrie est florissante jusqu’à la Première Guerre mondiale où la difficulté des transports maritimes des graines porte gravement atteinte à l’activité des savonniers. En 1913, la production représente 180 000 tonnes et n’est plus que 52 817 tonnes en 1918.

Après la guerre, la savonnerie bénéficie des progrès de la mécanisation bien que la qualité du produit reste due à l’emploi des anciens procédés et la production remonte pour atteindre 120 000 tonnes en 1938. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Marseille assure encore la moitié de la production française mais les années qui suivent sont désastreuses. Le savon est supplanté par les détergents de synthèse et les savonneries marseillaises ferment les unes après les autres.

Dans la région marseillaise, seules trois savonneries continuent à fabriquer du savon comme il se fabriquait il y a trois siècles et produisent encore le fameux cube de 600 grammes estampillé avec le nom de la savonnerie et la mention « 72 % d’huile » : la Savonnerie du Midi, la savonnerie du Sérail et la savonnerie Marius Fabre

Aujourd’hui, il ne reste que deux savonneries à Marseille capables de fabriquer la pâte à savon : le Fer à Cheval et le Sérail.

Fabrication du savon de Marseille

 

La saponification de corps gras est la réaction que les maîtres savonniers marseillais conduisaient dans des cuves traditionnelles ou industrielles.

La saponification

 

Le savon de Marseille résulte d’une réaction chimique de saponification. C’est une simple hydrolyse alcaline, de corps gras par une base forte. Les esters que sont les corps gras issus de graisses animales sont hydrolysés en milieu alcalin par une base, la soude (Le carbonate de soude et le carbonate de potassium donnent des carboxylates de sodium ou de potassium, c’est-à-dire des savons secs moins durs) .L’hydrolyse des esters produit du glycérol (glycérine) et un mélange de carboxylates de sodium, c’est-à-dire des sels métalliques d’acides gras, qui constituent le composant déterminant du savon sous une phase condensée, parfois dénommée semi-cristalline après séchage. (Le glycérol est le triol le plus simple pour stocker efficacement les acides gras sous forme de corps gras dans le monde vivant).

Le procédé marseillais

 

Le procédé marseillais est un procédé discontinu de fabrication du savon. Il se compose de plusieurs étapes et se déroule selon un cycle de 80 heures environ.

L’empâtage et l’épinage

 

On introduit en même temps les matières grasses (le grignon d’olive) et la soude dans une cuve ou une chaudière que les savonniers appellent le chaudron, de grande contenance, et on les mélange tout en les chauffant à 120 °C. La saponification démarre. La température élevée sert à accélérer la réaction de saponification. Les graisses et la soude ne sont pas miscibles. Pour faciliter la réaction, on met un fond de savon provenant d’une précédente fabrication qui sert à former une émulsion entre les phases huileuses et aqueuses. C’est pour la même raison qu’on agite le mélange.

On soutire ensuite la glycérine obtenue, qui rejoint la phase aqueuse en fond de cuve. Ainsi, l’industrie du savon donne naissance à des industries annexes. Un autre exemple d’industrie annexe est la « stéarinerie » ou fabrication des bougies par précipitation de l’acide stéarique en ajoutant un acide dans une solution de savon à base de gras saturé comme le suif.

La cuisson

 

On rajoute de la soude pour avoir une réaction plus complète des matières grasses. Si une partie des matières grasses ne réagissait pas avec la soude, elle risquerait de rancir et poserait des problèmes de conservation. La pâte est cuite plusieurs heures.

Le relargage

 

La pâte est nettoyée à l’eau salée pendant plusieurs heures pour éliminer la soude en excès. On opère avec une solution aqueuse saturée en chlorure de sodium soit 360 g de chlorure de sodium par litre d’eau. Le savon est très peu soluble dans l’eau salée à la différence de la soude. Il forme un précipité que l’on récupère par soutirage.

Le savon terminé ne contient plus du tout de soude, car, si le lavage est soigné, l’eau salée a entraîné la soude, les autres impuretés de l’huile ainsi que la glycérine. C’est la délipidation du savon.

La liquidation

 

La pâte est mise au repos trente-six heures.

Le coulage et le séchage

 

La pâte fluide est versée dans des moules ( » les mises « ), puis le savon humide est mis à sécher pour le durcir.

Plaque de savon

Le découpage et l’estampillage

 

Le savon solidifié est découpé en cubes, puis marqué. À l’origine, le savon de Marseille traditionnel affiche 72 % d’huile d’olive. Il contient cette teneur massique en acide gras, acide gras provenant de l’huile d’olive. Ce pourcentage était estampillé sur le savon.


tampon d’estampillage

Le savon de Marseille aujourd’hui

 

 

Utilisation

Le savon de Marseille est d’abord un produit de propreté dont l’usage corporel quotidien est avéré depuis plusieurs siècles, en particulier pour les mains et le visage. Il sert aussi comme nettoyant ménager et pour le lavage du linge. On trouve des paillettes de savon de Marseille pour la lessive. On l’emploie notamment pour laver le linge des personnes allergiques et des bébés parce qu’il ne contient pas d’ingrédients allergisants. Antimite et bactéricide, il a contribué à la baisse de la mortalité infantile au XIXe siècle. Selon une croyance populaire, mis au fond d’un lit il éviterait d’avoir des crampes.

Une définition officielle

Le terme « savon de Marseille » n’est nullement une appellation d’origine contrôlée, il correspond seulement à un procédé de fabrication qui est approuvé depuis mars 2003 par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes ou DGCCRF, placée sous l’égide du ministère des finances. Cette méthode est issue d’un code validé unilatéralement par l’Association française des industries de la détergence, de l’entretien et des produits d’hygiène industrielle ou AFISE. Ce code définit la méthode de fabrication, basée sur les quatre étapes historiques que sont l’empâtage/cuisson, le relargage de la glycérine, le lavage et la liquidation, afin d’assurer l’obtention d’une phase cristalline lisse à 63 % d’acides gras minimale. Elle définit également des contraintes en matière de chargement de corps gras, exclut les huiles acides exception faite des huiles de grignon d’olives. Elle admet le suif sous réserve d’une qualité conforme au règlement européen CE 1774/2002 sur les dérivés animaux utilisables en cosmétique.

Enfin, ce « code du savon de Marseille » limite les additifs et exclut en particulier les tensio-actifs de synthèse. Les additifs utilisables doivent être conformes à la directive CE 76/768 puis au règlement (CE) 1223/2009 relatifs à la mise sur le marché des produits cosmétiques, d’hygiène et de toilette. Ce code distingue une qualité dite savon de Marseille brut, sans colorant, sans parfum, sans additifs. Il n’y a donc pas d’obligation de fabriquer un savon à Marseille pour qu’il puisse avoir l’appellation. L’appellation est liée à la méthode de saponification dite « marseillaise », mise au point grâce au procédé Leblanc de fabrication chimique de la soude caustique.

Ce code est très large et permet à une grande quantité de savons d’origines diverses de bénéficier de l’appellation Savon de Marseille. De ce fait, la Chine et la Turquie sont les plus gros fabricants de savon de Marseille.

Beaucoup de sociétés se disent savonnerie ou revendiquent la notion de Maître Savonnier. Ce ne sont en fait que des « conditionneurs » de savon. La base savon provient essentiellement d’Asie du Sud-Est et le travail consiste uniquement à colorer, parfumer et mouler cette base savon fabriquée selon un procédé moderne qui peut bénéficier de l’appellation Marseille selon le code de l’AFISE.

Le savon de Marseille français

Le savon de Marseille fabriqué en France devient une exception, certains cependant continuent à produire du savon de Marseille dans plusieurs régions de France. Ainsi la Savonnerie de l’Atlantique, installée à Rezé, dans l’agglomération nantaise, produit, entre autre « le Savon de Marseille La Licorne », depuis plus de 60 ans du savon, dont du savon de Marseille, selon le procédé historiquement reconnu. Nantes est également un site majeur de production de savon en France, avec plus de 30 savonneries qui ensemble emploient 300 personnes à temps plein.

Dans la région Marseille-Provence, on recense actuellement 4 savonneries, fournissant plus de 30% de la fabrication nationale : À Marseille, La Compagnie des détergents et du savon de Marseille (quartier Sainte-Marthe), une dizaine d’employés, 350 tonnes par mois – La Savonnerie du Midi (quartier des Aygalades), une quinzaine d’employés, 160 tonnes par mois – La savonnerie Le Sérail (Sainte-Marthe), 7 employés, 20 tonnes par mois. A Salon de Provence, Les établissements Fabre jeune, une vingtaine d’employés, 90 tonnes par mois et un musée qui vaut le détour

Le savon artisanal

Un savon de Marseille traditionnel serait reconnaissable à quatre caractéristiques : il doit être en forme de cube ou de pain, de couleur brun-vert ou blanc, porter une empreinte sur ses six faces et ne pas contenir plus de six ingrédients naturels (voir article du Point plus bas).

Le savon artisanal dit à l’huile d’olive est aujourd’hui composé d’huile d’olive, d’huile de coprah et d’huile de palme. La couleur du savon à l’huile d’olive oscille entre le marron et le vert.

On trouve aussi du savon de Marseille blanc, composé d’huile d’arachide, d’huile de coprah et d’huile de palme.

Le savon industriel

Le savon de Marseille vendu en grande surface est un savon de ménage ou de toilette qui contient différents acides gras, provenant de la saponification de différentes matières grasses. Le savon de Marseille industriel contient également des additifs variés : agents anticalcaires, conservateurs, colorants, parfums… Ces additifs sont souvent polluants, c’est-à-dire difficilement biodégradables ou ayant un potentiel toxique à terme dans l’environnement fluvial ou limnique.

Les produits dérivés

Le savon de Marseille, quel qu’il soit, conserve une image positive qui évoque naturel, simplicité et propreté « à l’ancienne ». En plus des savons, les industriels proposent donc d’autres produits à base de savon de Marseille comme des produits nettoyants et des lessives.

Les laboratoires Vendôme utilisent cette image dans la gamme de produits Le petit Marseillais, rachetée en 1985, dont le logo intègre un carré rappelant le cube des savons de Marseille. La marque a pour origine un petit poème édité par la parfumerie savonnerie Paul Auzière qui vantait les mérites du savon quotidien parfumé « Le petit Marseillais », alors en vente dans sa boutique, paru dans « la petite Gazette rimée ».

Il faut sauver le savon de Marseille !

 

Par Lucile Morin – Publié dans Le Point le 14/07/2013

Chargé d’histoire et de vertus, le savon de Marseille joue sur son capital sympathie pour se sauver de la noyade et faire mousser le made in local.

Qu’on l’ait réellement sentie ou non, l’odeur du savon de Marseille sur les draps qui sèchent au vent est un parfum ancré dans la mémoire collective. Champion des lavoirs, compagnon d’ablutions à travers les générations, fabriqué selon « la méthode marseillaise » inchangée depuis le Roi-Soleil, ce savon purement végétal est réputé pour ses vertus naturelles : biodégradable, hypoallergénique, nourrissant, sans colorant ni parfum ajouté, inaltérable, antimite et bactéricide, il fut l’un des produits d’hygiène ayant contribué à la baisse de la mortalité infantile et des maladies infectieuses au XIXe siècle. Et son rayonnement dépasse la France : au Japon, les peaux atopiques raffolent de ce produit de luxe, importé en barre de 2,5 kg et vendu avec… un fil à couper le beurre. Le même que celui utilisé autrefois par les familles françaises qui achetaient leur savon par pain de 50 kilos.

Contrefaçons bon marché

Au milieu du XXe siècle, lave-linge et détergents de synthèse auront raison du fleuron régional, passé de quatre-vingt-dix savonneries à seulement quatre aujourd’hui ! C’est que le savon de Marseille, dont le nom ne fut jamais déposé, subit de plein fouet la concurrence des contrefaçons bon marché, venues d’Asie et de Turquie ou d’Italie qui inondent l’Hexagone de savonnettes indûment estampillées « de Marseille ». Le « Petit marseillais », quant à lui, a l’accent américain, car il est fabriqué par la multinationale Johnson & Johnson… L’authentique savon est, lui, 30 % plus cher que ses concurrents et se déniche dans les jardineries, les boutiques bio, les drogueries et sur le Net, mais plus rarement en grande surface.

Le succès remporté par la pétition « Sauvons le savon de Marseille » lancée en décembre dernier et qui a recueilli à ce jour 19 700 signatures prouve l’attachement des Français à ce symbole de la Provence. L’élément déclencheur du mouvement : la mise en redressement judiciaire de la plus ancienne savonnerie de Marseille (1856), le Fer à cheval : « Il y a 15 ans, nous produisions 15 000 tonnes de savon par an. Aujourd’hui, la production a été divisée par dix. Notre activité n’est plus rentable », constate le P-DG, Bernard Demeure, qui cherche un repreneur. Et au-delà de la survie de l’entreprise, la savonnerie est la seule capable de fournir en base de savon de Marseille d’autres manufactures et les artisans régionaux. Sa disparition impacterait tout ce secteur d’activité.

« Protéger nos racines »

Les quatre dernières savonneries des Bouches-du-Rhône, Marius Fabre, le Sérail, le Midi et le Fer à cheval, membres de l’Union des professionnels du savon de Marseille (UPSM) ont décidé de s’allier en signant en 2012 une charte de qualité qui garantit la composition du savon, son procédé de fabrication et son origine géographique. Le combat pour la protection de ces entreprises et pour ce morceau de patrimoine dépasse désormais les limites de la cité phocéenne ; l’affaire, comme celle des couteaux Laguiole ou de la dentelle de Calais, a relancé le débat au gouvernement sur l’indication géographique (IG) ; le récent projet de loi sur la consommation prévoit l’extension des indications géographiques aux produits manufacturés permettant une meilleure information du consommateur et une valorisation des « made in » locaux.

« Protéger le savon de Marseille, c’est préserver nos racines et la réputation de notre ville », affirme Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône et adjointe au maire de Marseille, qui défendait déjà il y a deux ans une proposition de loi sur l’IG. En attendant, Julie Bousquet-Fabre, directrice générale de Marius Fabre, qui entend bien pérenniser la savonnerie familiale fondée par son grand-père en 1900, livre une astuce pour reconnaître le savon original : « il doit être en forme de cube ou de pain, brun-vert ou blanc, comporter une empreinte sur les six faces et pas plus de 6 ingrédients naturels. »

Fabrication du savon au XVIII° siècle

 

 

Extrait et 5 Planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1771)

… On sait que le savon dans ce pays-ci n’est autre chose que de l’huile d’olives unie par la cuisson au sel de la soude ; et dans les pays froids où le sel de la soude et l’huile d’olives sont fort chers, l’on substitue à la place de l’un le sel lixiviel du bois de chêne, et à la place de l’autre le suif des animaux, qui produisent un savon aussi blanc, aussi dur et aussi bon pour le blanchissage que celui qui est fait avec l’huile d’olives. Dans la composition de notre savon, il paraît qu’une livre de savon peut contenir dix onces un gros cinquante-six grains d’huile, quatre onces trois gros quarante grains de sel alcali, et une once deux gros quarante-huit grains d’eau.

Le savon est donc composé d’huile et de sel alcali, unis de façon que ces deux substances peuvent se dissoudre en même temps dans l’eau, et former un mélange homogène, où il ne parait aucune marque de l’une ni de l’autre. Or le savon a cette propriété, c’est que mêlé intimement avec des huiles, des corps huileux, des résines, des matières résineuses, des gommes, des substances gommeuses, des gommes-résines, et d’autres corps tenaces, dans la composition desquels ces diverses substances entrent, il fait qu’ils se mêlent et se délaient dans l’eau, et qu’ainsi ils peuvent être détachés des autres corps auxquels ils sont adhérents. Par conséquent l’eau ne dissout pas seulement les véritables savons, mais mêlée avec eux, elle acquiert le pouvoir de dissoudre certains corps, qu’elle n’aurait pas pu dissoudre autrement. Le savon augmente donc considérablement la force dissolvante de l’eau.

Il y a une autre méthode moins connue et plus pénible, pour faire que les huiles se mêlent avec l’eau. Aussi les artistes la regardent-ils comme un secret : elle consiste à faire digérer dans l’alcool assez long-temps, et suivant les règles de l’art, quelqu’une de ces huiles qu’on appelle essentielles, et à mêler ensuite intimement le tout par plusieurs distillations réitérées. Par-là la principale partie de l’huile est si fort atténuée et si bien confondue avec l’alcool, que ces deux liqueurs peuvent se mêler avec l’eau, et former un remède subtil, pénétrant et propre à remettre les esprits dans leur assiette naturelle. On ne saurait que très-difficilement imiter sa vertu par d’autres moyens. (D. J.)

Pour fabriquer une charge d’huile, mesure de Salon, c’est-à-dire, environ trois cens douze, quinze ou même vingt livres, il faut prendre deux cens pesant de soude d’Alicante, la piler sous des marteaux de fer, et la réduire en poudre qui ne soit pas plus grosse qu’une noisette ; prendre la même quantité de chaux vive, non en poids mais en volume ; étendre cette chaux pilée par terre ; l’arroser peu à peu en jetant dessus de l’eau avec la main, jusqu’à ce qu’il ne s’enlève plus de poussière ou de fumée, ou qu’elle soit éteinte. Prendre cette chaux ainsi mouillée, la mêler avec la barèle ou soude d’Alicante ; mettre ces deux matières bien mêlées ensemble dans une cuve qui ait un trou par-dessous ; verser sur le mélange de l’eau ; cette eau s’échappera par le trou de dessous, et on la recevra dans un baquet. Cette eau qui sortira de la cuve fera trois lessives différentes, qu’on appelle forte, médiocre et faible.

Quand l’eau commencera à couler dans le baquet, on y mettra un œuf ; tant que l’œuf flotte sur la lessive par côté et qu’il est bien au-dessus de l’eau, la lessive s’appelle forte. Quand l’œuf tombe sur la pointe, la lessive est médiocre, et l’on doit la recevoir dans un second baquet ; et lorsque l’œuf commence à enfoncer et à se tenir entre deux eaux, on change encore le baquet, pour recevoir la lessive faible. Lorsque l’œuf enfonce entièrement, on retire le baquet ; et ni l’eau ni la terre qui restent dans la cuve ne valent plus rien. Cependant on peut la garder pour en arroser un mélange de soude et de chaux une autre fois, car elle doit valoir mieux que l’eau pure.

On tient les trois lessives séparées ; on doit verser de l’eau dans la cuve jusqu’à ce que les trois lessives soient faites.

Après, on commence par jeter dans une grande chaudière, proportionnée à la quantité de savon qu’on veut faire, un ou deux seaux de lessive faible ; puis on ajoute la quantité d’huile qu’on a préparée pour la cuite (quand l’huile est bonne, c’est-à-dire, qu’elle est commune et marchande.) Mais quand on a acheté dans les villages, les fonds des vaisseaux, des jarres et ce qui est crasseux ; pour lors on met toute cette huile dans un lieu chaud, où la bonne s’élève à la surface, et on la sépare. Quand on veut faire du savon commun, on n’y fait pas tant de façon. On allume ensuite le feu sous la chaudière, et on attend que le mélange bouille. Quand il commence à former des bouillons ou ondes, on verse dessus de la même lessive à-peu-près la même quantité que la première fois, et on continue d’ajouter de la lessive jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que les matières se coagulent. Quand les matières se coagulent, on commence à user de la lessive médiocre, et on en continue l’addition jusqu’à ce que les matières soient bien prises ensemble et forment un mélange bien consistant. Alors, on change encore de lessive, et on verse de la première lessive, dite sorte, seau à seau, comme les précédentes.

Quand on a versé de cette lessive à deux ou trois reprises, si l’on veut que la lessive vienne au-dessus, ou monte avec la pâte, il faut alors retirer le feu de dessous la chaudière ; mais jusqu’à ce moment on a dû l’entretenir très-violent.

Après cette opération, il faut laisser refroidir les matières. Quand elles sont froides, on tire la pâte qui est au-dessus, et on la met dans une autre chaudière, si on en a une ; sinon, on la recueille dans une cuve, et on jette la lessive qui se trouve au fond de la première chaudière, et l’on remet la pâte dans cette chaudière ; on jette dessus un ou deux seaux de lessive forte ; on allume un feu très-violent et on verse à plusieurs reprises de la même lessive, jusqu’à ce que la pâte soit bien durcie. Alors on prend une perche au bout de laquelle il y a un morceau de bois fort aplati comme une planche et fortement attaché. Un ouvrier prend cet instrument, l’enfonce par le bout aplati dans la pâte, tandis qu’un autre prend un seau de la lessive médiocre qu’il fait couler petit-à petit le long de la perche enfoncée profondément dans la pâte ; et quand le seau est vide, on retire la perche, et on la renfonce tout-autour de la chaudière trois ou quatre fois, et toujours en versant de la lessive médiocre le long de la perche comme la première fois.

Après cette opération, on laisse bouillir la chaudière environ deux heures, et la matière devient à-peu-près comme du miel ; alors on retire le feu de dessous la chaudière, et on laisse refroidir le savon un jour. On le retire ensuite, et on le transporte dans des espèces de caisses ou grands bassins de bois, longs d’environ neuf à dix pieds sur cinq à six de large, dont les côtés sont formés d’ais de treize à quatorze pouces de hauteur. Ceux dans lesquels on met le savon blanc sont moins profonds, n’ayant guère que six pouces de creux ; on a soin de frotter le fond et les côtés de ceux-ci avec de la chaux éteinte bien tamisée : mais cela ne se pratique pas pour le savon marbré.

Le fond de chaque bassin de bois est disposé en pente insensible du derrière au devant, afin de faciliter l’écoulement de l’eau qui en refroidissant se sépare du savon, et s’échappe hors des bassins par de petits trous faits exprès ; cette eau est conduite par une rigole dans un citerneau, d’où on la retire pour l’employer dans la préparation des nouvelles lessives, préférablement à l’eau commune, étant déjà imprégnée des principes propres à former le savon.

Lorsque la matière contenue dans les bassins est bien refroidie, et qu’elle a acquis une consistance un peu ferme, on la coupe par gros blocs ou parallélépipèdes égaux et un peu longs. Cela se fait au moyen d’un grand couteau dont le manche est traversé d’un bâton servant de poignée à deux hommes pour tirer le couteau vers eux, tandis qu’un troisième l’enfonce par la pointe, et le conduit le long des divisions qui ont été marquées auparavant. Lorsqu’on veut partager un de ces blocs en plus petits morceaux, on le marque sur les côtés avec une machine garnie de dents de fer en forme de peigne, chaque dent formant une division. Les marques étant faites, on met le bloc dans une boîte de bois, dont les côtés sont divisés par des fentes horizontales dans lesquelles on passe un fil de fer qu’un homme tire à lui par les deux bouts, ce qu’il continue de faire à chaque division, pour avoir des tranches d’égale épaisseur, lesquelles étant retournées et posées verticalement dans la boîte, sont encore coupées dans un autre sens par le fil de fer ; ce qui forme des briques de savon telles qu’on en voit chez les épiciers.

Pour perfectionner une cuve de savon et mettre la marchandise en état d’être livrée aux acheteurs, il faut environ un mois d’été ; mais en hiver il ne faut que quinze ou dix-huit jours, parce que la matière se refroidit et se condense beaucoup plutôt. On compte que trois des bassins décrits ci-dessus, doivent contenir environ pour la somme de cinq mille livres de marchandise.

L’endroit destiné à la fabrication du savon doit être plus ou moins grand, suivant le nombre des chaudières, mais les mêmes outils et les mêmes appartements y sont toujours nécessaires.

Les chaudières sont au rez de-chaussée, bâties en rond avec de la brique et du ciment ; le fond est de cuivre, fait de la forme d’un plat à soupe rond ; il doit être bâti avec la chaudière, qu’on appelle cloche ; on en fait de toute espèce pour la grandeur ; les plus ordinaires ont 12 pieds de diamètre, et viennent en rétrécissant jusqu’au fond ; la hauteur est de 8 à 9 pieds. On en a fait en bois cerclées avec 4 ou 5 gros cercles de fer ; mais on les a abandonnées par le peu d’usage qu’elles faisaient.

Il y a une cave voûtée qui répond au-dessous des chaudières, où il y a un grand fourneau à chacune avec un grillage de barreaux de fer pour donner du jour au feu ; ces fourneaux ont leurs tuyaux pour le passage de la fumée.

Les bas des chaudières est percé à un pied du fond avec une ouverture ronde d’un pied en circonférence ; cette ouverture est garnie d’un fer tout-au tour, pour la fermer ; il y a une barre de fer longue de 8 pieds, assez grosse par le bout, pour qu’étant garnie d’étoupes, elle bouche solidement l’ouverture ; son usage en la poussant en-dedans, est de donner assez d’ouverture pour le passage de la lessive, lorsqu’elle a perdu totalement sa force, et en tirant à soi, elle bouche l’ouverture ; on appelle cette barre de fer matras.

Il y a au fond de la cave un réservoir pour recevoir les lessives qui sortent du matras ; la pâte du savon qui peut se mêler avec la lessive en sortant, vient surnager dans le réservoir ; étant refroidie, après qu’on l’a ôtée, on ouvre le réservoir, et la lessive se précipite dans un aqueduc qui en est le dégorgement.

Au-tour des murailles du rez de-chaussée, il y a des petits réservoirs appelés barquieux, de trois pieds et demi à quatre pieds de large, cinq de profondeur, et de la même hauteur ; c’est où l’on met les matières préparées et concassées pour faire la lessive qui sert à cuire le savon ; ces barquieux sont contournés par des petits canaux où l’eau passe et entre dessus par des petites communications qu’on ouvre et qu’on ferme au besoin ; l’eau filtre sur cette matière, et après en avoir pris la substance, elle sort par le fond et entre dans deux réservoirs pratiqués au-devant et au-dessous dans les souterrains ; la première liqueur est la plus forte, et on la sépare des autres.

A l’endroit le plus près des chaudières, à rez-de-chaussée, il y a un ou deux appartements en forme de galerie, qu’on appelle mises ; on forme dans ces galeries des enceintes avec des planches de neuf à dix pieds en longueur, et d’un pied et demi d’ hauteur ; la planche du devant est mobile, et se met par le moyen de deux piliers en bois faits à coulisses ; le sol est en pente douce, pour faciliter l’égout de la trop grande quantité de lessive qui est mêlée avec la pâte de savon lorsqu’il sort de la chaudière ; cette lessive a ses conduits et son réservoir.

Il faut quantité de jarres pour mettre l’huile. A Marseille on a des réservoirs en terre bâtis au ciment très-solides ; on les appelle piles ; il y en a de toutes grandeurs, jusqu’à deux et trois mille quintaux.

Il faut encore plusieurs autres appartements pour mettre la chaux, le bois, et de grands magasins pour les matières.

Il y a aussi des endroits pour concasser les matières ; on les appelle piquadoux.

Au plus haut de la maison, on a un ou deux grands appartements ouverts à plusieurs vents, appelés cysugants ; c’est-là où le savon achève de se sécher, où l’on le coupe, où l’on le met dans des ronds en forme de tours, et où on l’emballe.

La composition du savon se fait, comme nous avons dit, avec l’huile d’olive ; toute graisse ou autre matière rend la qualité imparfaite et très-mauvaise ; toute huile d’olive est bonne ; les meilleures sont celles du royaume de Candie et du Levant ; elles ont plus de consistance, et on en tire une plus grande quantité de savon.

Pour rendre l’huile capable de s’épaissir, ce qu’on appelle empâter, on se sert de la lessive qu’on tire des cendres du levant, de la barille, bourde et solicots, qui viennent d’Espagne ; on mêle ces matières quand elles sont concassées avec un tiers de la chaux, et après avoir été bien mêlées, on en remplit les barquieux, d’où distille la lessive.

La cuite du savon est faite ordinairement dans six ou sept jours ; il doit sentir la violette quand il est bien cuit, et pour être de parfaite qualité, il faut qu’il ne pique pas trop lorsqu’on lui appuie le bout de la langue dessus.

Pour faire le savon marbré, dans l’art appelé madré, on se sert encore de la coupe-rose, qui donne le bleu, et de la terre de cinabre qui donne le rouge, ce qu’on appelle le manteau.

La fabrication du savon blanc se fait avec la lessive de la cendre du levant ; quelquefois avec la barille, et on ne change pas la lessive comme au savon madré ; on le met tout de même dans des mises, et on lui donne plusieurs épaisseurs différentes.

Les outils et ustensiles pour la fabrication n’ont rien de décidé, pourvu qu’on fabrique, n’importe avec quels outils : l’usage, l’expérience et la commodité en ont pourtant adopté quelques-uns, mais tout aboutit à des grands couteaux, des truelles pour racler la croûte du savon, des sceaux attachés à des perches, des cornues, des cabas, etc.

Savon, tables de (Savonnerie.) les tables de savon sont de grands morceaux de savon blanc d’environ 3 pouces d’épaisseur sur un pied et demi en quarré, du poids de 20 à 25 livres. (D. J.)

Planches



Sources :

    • http://www.savonneriedumidi.fr/

    • www.savon-leserail.com

    • www.marius-fabre.fr

    • http://www.lepoint.fr/dossiers/

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.