Le travail féminin dans la soierie à Lyon

Le travail féminin dans la soierie et corporations à Lyon, 1650-1791

 

 

Quiconque se serait aventuré à vendre des chemises sans être affilié à une communauté de métier, dans le Rouen du XVIIIe siècle, se serait à coup sûr vu confisquer ses marchandises, mais pas par un maître :

c’est au contraire une femme jurée représentant les lingères en neuf qui aurait fait venir un huissier pour autoriser la saisie et recueillir la déposition du contrevenant, afin d’en faire état devant un tribunal. Et pas question d’espérer échapper à la condamnation en rappelant au juge que les femmes n’étaient pas majeures au regard de la loi, car on vous aurait coupé la parole en vous riant au nez :les maîtresses de la communauté étaient des « marchandes publiques », autorisées à régir leur propre commerce avec les mêmes droits que les hommes. À Rouen, les corporations de femmes conduisaient alors leurs affaires avec toute l’autorité de leurs équivalents masculins : elles protégeaient leurs monopoles techniques, imposaient leurs règlements aux ateliers de leurs membres et aux rues avoisinantes, et négociaient leurs impôts avec les officiers royaux ou municipaux. Loin d’être des bêtes de somme opprimées et réduites au silence, elles avaient accès aux tribunaux grâce à leurs privilèges corporatifs et elles se servaient de la loi comme d’un instrument pour protéger et développer leur commerce. À une époque où la plupart des femmes étaient mineures aux yeux de la loi, et par conséquent fortement handicapées socialement, les maîtresses de communauté avaient leur place dans le domaine public et usaient de leur pouvoir pour entretenir un rapport de force avec leurs concurrents, qu’il s’agisse de commerces rivaux ou d’autres corporations. Leur influence était donc loin d’être négligeable dans la cité industrielle qu’était Rouen.

Les ouvrières de la Grande Fabrique de Lyon

 

 

Il en allait autrement à Lyon dans la Grande Fabrique de soie, où les maîtres-ouvriers ne les toléraient que soumises et dépendantes. Mais l’ampleur des pratiques clandestines, entre détournement de matière première et sous-traitance illégale, révèle que les femmes n’étaient pas totalement dépourvues de ressources. Privilégiées ou fraudeuses : telle paraît alors l’alternative.

Sans doute la parfaite intégration des maîtresses de corporation rouennaises au sein du monde corporatif et leurs luttes pour l’extension de leurs métiers et la vente en gros, peut-elle étonner. Le cas des ouvrières de l’industrie de la soie à Lyon apporte un autre éclairage. La soierie était l’une des industries françaises du XVIIIe siècle les plus sophistiquées et les plus avancées. Nous avons là l’occasion de comparer le prolétariat féminin avant la lettre avec les maîtresses rouennaises jouissant de privilèges, en particulier sous l’angle de l’accès à la technologie et de la discipline de travail. La Grande Fabrique – plus exactement « la communauté des maîtres marchands et maîtres ouvriers fabricants en étoffes d’or, d’argent et de soie » – compta jusqu’à 35000 ouvriers, qui fabriquaient toutes sortes de soieries, des satins ordinaires aux brocarts les plus fins, des tissus d’ameublement jusqu’aux pompons des régiments. Dans les nombreux corps de métier composant la main-d’œuvre, seuls les hommes avaient accès à la maîtrise, à l’exception des passementiers. Les 4000 épouses et filles de maîtres avaient des privilèges spéciaux pour tisser en dehors de l’atelier familial, mais elles ne constituaient qu’une fraction des femmes employées dans l’industrie de la soie. La majorité des travailleurs auxiliaires dans la Grande Fabrique de Lyon, quelque 19000 femmes et enfants, réalisaient la plupart des autres tâches. Ce qui signifie qu’en pratique, tout, depuis l’élevage des vers à soie, le traitement de la soie brute, le tirage et le doublage des fils, l’ourdissage de la chaîne, et l’opération consistant à tirer les cordes du métier à tisser, tout était dans les mains des ouvrières .

Ces ouvrières sous-payées nous apparaissent comme des servantes opprimées pour de multiples raisons. Leur travail était parfois épuisant : les dévideuses plongeaient les nouveaux cocons dans l’eau bouillante pour commencer à dévider la soie; les tireuses qui remontaient constamment les poids des métiers à tisser se déformaient rapidement le dos et les articulations, souvent dès l’âge de vingt ans. À la bonne saison, elles devaient travailler la nuit aux côtés des maîtres tisserands pour satisfaire des clients exigeants; pendant les mauvaises saisons, leurs salaires baissaient en même temps que ceux de leurs maîtres. Et bien sûr, toutes étaient dépendantes des caprices de la mode, de l’empressement des clients et du temps que les maîtres mettaient à les payer.

Les ouvrières réussissaient toutefois à obtenir un certain respect et quelques avantages matériels, car elles constituaient un maillon essentiel de l’industrie. Les liseuses étaient les femmes les mieux payées. Elles « lisaient » les cartes sur lesquelles les dessinateurs peignaient les motifs pour les brocarts de soie et programmaient les cordages qui déterminaient les séquences de couleurs. Ce travail devait être fait avec une grande précision pour s’assurer de la continuité des motifs sur les tissus. Bien que cette tâche soit méticuleuse, les liseuses apprenaient à travailler rapidement, les yeux fixés sur le dessin, pendant que leur main droite ramenait à elle les cordes qui servaient à lever les fils de la chaîne pour laisser apparaître le motif coloré. La perfection du motif dépendait de leur précision. Elles mettaient en place le « semple » de cordes qui pendait sur le côté du métier dont se servait le tisserand. Le tissu le plus luxueux et le plus lucratif, le brocart de soie, débutait dans les mains de ces indispensables liseuses. Tandis que les faiseuses de lats (qui fabriquaient les cordages) gagnaient 10 sous par jour, les liseuses étaient payées à la pièce, gagnant 12 livres pour préparer un cordage de 600 ficelles, soit le travail d’une semaine.

Les tireuses jouissaient aussi de quelques avantages. On a surtout insisté sur le caractère éreintant du travail de ces jeunes femmes. Elles travaillaient en tandem avec les tisserands de brocarts, ramenant sur la droite et en bas les cordages qui se trouvaient sur le côté du métier, pour permettre au tisserand de développer chaque ligne du dessin. Debout pendant des heures, ramener les cordes en suivant une cadence précise exigeait d’elles une attention sans relâche, au risque de voir apparaître les mauvaises couleurs dans le motif du tissu. En outre, les cordes verticales étaient alourdies de poids à la base du métier pour maintenir le tissu droit. Les tirer des centaines de fois par jour occasionnait, entre autres afflictions, des maux de dos. Ayant commencé ce travail dès l’âge de 10 ans, ces ouvrières pouvaient finir à l’Hôtel de Charité dès l’âge de 20 ans .

Malgré ces conditions difficiles, les tireuses disposaient de quelques atouts.

Les maîtres tisserands de soie étaient dans l’obligation de proposer un contrat annuel à chacune d’entre elles, en leur offrant le gîte, le couvert et un salaire.

Cette obligation continuait de valoir indépendamment des commandes de brocarts, et les maîtres se plaignaient, sans être réellement écoutés, que dans les mauvaises années, les salaires des tireuses étaient « une pure perte ». Même dans les périodes fastes, remettre aux tireuses la somme de 36 ou 40 livres représentait une gageure pour ceux-ci, car ils travaillaient à crédit pendant des mois avant que le cycle commercial ne rembourse leurs investissements . Si cette précieuse somme était une « pure perte » pour les maîtres tisserands, elle pouvait se convertir en dot pour la tireuse qui épousait le fils du maître ou revenait chez elle pour se marier à un paysan. Car les tireuses venaient des fermes pauvres et reculées de l’arrière-pays de Lyon – la Savoie, le Dauphiné, le Lyonnais – qui ne pouvaient leur offrir de situation. Leur migration vers la cité industrieuse représentait un moyen de survie pour les campagnes environnantes, en soustrayant d’une part les bouches que l’on ne pouvait nourrir et en fournissant d’autre part une source de capitaux lorsque les filles rentraient au pays. Du coup, leur pays natal devenait un refuge et un moyen de pression pour les tireuses. Lors d’une des premières actions collectives féminines, les tireuses abandonnèrent en groupe leur travail à Lyon et retournèrent chez elles quand une chute des cours du marché de la soie empêcha leurs maîtres de les rémunérer. La Grande Fabrique dut alors envoyer des recruteurs dans les campagnes pour convaincre les filles de retourner en ville.

Les ouvrières pouvaient compter sur d’autres ressources. Le maître qui possédait une machine à lancer « doit avoir ses filles chez soy », et devait les engager à l’année. De surcroît, il hébergeait généralement quelques journalières pour être sûr qu’elles ne seraient pas embauchées ailleurs . Les filles des écacheurs qui martelaient l’or et l’argent en copeaux pour enrober les fils, avaient droit à du temps libre, lorsqu’elles le demandaient, pour des congés « nécessaires ». Les femmes voulaient peut-être s’arrêter au moment de leurs règles, ou pour s’occuper de problèmes personnels ou familiaux, les statuts ne le précisent pas.

Lyon, le droit au travail des ouvrières était reconnu depuis toujours.

Lorsque l’industrie de la soie se mit en place à Lyon au XVIe siècle, des statuts autorisèrent la femme de chaque compagnon à posséder son propre métier à tisser, afin qu’elle puisse contribuer à la production familiale en tissant la soie.

Les statuts de 1686 donnaient « la franchise nécessaire pour occuper deux métiers, et y travailler tant le mari que la femme ». Cette disposition allait à l’encontre de l’image traditionnelle selon laquelle les femmes et les filles travaillant au sein de l’atelier familial étaient des ouvrières auxiliaires « non rémunérées ». Le tissage était la première priorité de la Grande Fabrique, et sa technique la plus prestigieuse. Pour « s’asseoir au métier », on avait besoin de nombreuses heures d’apprentissage et d’expérience, que la communauté autorisait ainsi implicitement. La même chose se passait pour les épouses et filles des maîtres tisserands, dont la production en tissu de soie était généralement prise en compte pour évaluer le revenu de la famille corporée. Ces travailleuses étaient également embauchées en dehors de l’atelier familial, palliant ainsi les périodes de creux quand d’autres ateliers avaient plus d’activité que les leurs.

On les priait instamment de travailler s’il fallait satisfaire un client dans l’urgence ou pour des commandes particulièrement importantes. Les fils de maîtres disposaient du même droit de se faire embaucher à l’extérieur.

Toutefois, on notera que les filles gagnaient habituellement plus que leurs frères dans ce travail. Comme dans d’autres communautés de métier, l’industrie de la soie facilitait l’intronisation des hommes qui épousaient des veuves et des filles de maîtres, en réduisant les droits d’initiation et en tolérant le manque d’entraînement.À la différence d’autres professions cependant, ces unions n’étaient pas de simples passe-droit : la communauté attendait des jeunes épouses qu’elles forment les néophytes de la même manière qu’on leur avait transmis les savoir-faire de la soierie, le tissage y compris.

Ces privilèges ne dépassaient cependant guère le giron des familles corporées. Avec une constance remarquable, les statuts excluaient sans discontinuer les ouvrières « sans qualité »  du tissage et condamnaient les maîtres qui les embauchaient à des amendes. Que cet avertissement soit réitéré de nombreuses fois montre sans doute combien le règlement était enfreint. Acculés par des difficultés commerciales et financières, les maîtres des métiers de la soie embauchaient eux-mêmes des filles « sans qualité » qui coûtaient moins cher que les compagnons masculins. Dans des ateliers où travaillaient sur le métier, aux côtés du maître, de ses fils et des compagnons les épouses, les filles et des femmes d’autres familles corporées, qui aurait pu identifier des tisseuses illégales ? Dans certaines circonstances, elles étaient même des compagnonnes parmi d’autres ouvriers dûment autorisés, ce qui compliquait encore un peu plus la situation. Les compagnons avaient eux-mêmes recours à des servantes ordinaires qu’ils formaient pour atteindre les quotas hebdomadaires de tissu qu’ils s’étaient fixés. Les maîtres marchands – habilités à la production comme à la vente des produits de la soie – participaient eux aussi pleinement à cette fraude. Les petits maîtres tisserands reprochaient avec amertume aux riches maîtres marchands de les priver d’emploi, eux, leurs femmes et leurs filles, en embauchant des filles sans qualité, même lorsqu’ils recourraient eux-mêmes à ces pratiques .

Travail clandestin et économie souterraine

 

 

L’utilisation d’une main-d’œuvre illégale ne s’arrêtait pas là; un véritable marché noir industriel pris forme à Lyon. Les pressions économiques qui forçaient les maîtres de communauté à embaucher des filles sans qualité les conduisaient aussi à enrichir leur offre de marchandises d’articles obtenus « sous le manteau ». Une armée de femmes se tenait prête pour alimenter ce marché. Bien que les ouvrières de chaque métier fussent exclues de la maîtrise, elles étaient hautement qualifiées et instamment priées de ne travailler que pour leurs patrons/protecteurs dans la communauté. Ces ouvrières prirent les choses en main et infiltrèrent le réseau du travail illégal fonctionnant parallèlement à la production régulière de la soie. Dès lors, Lyon devint un lieu d’exception, où l’on voyait des ouvrières qui participaient à une économie de l’ombre pour leur propre profit, et non celui de leurs employeurs.

La capacité des ouvrières à mettre en place un réseau de vol, de production et de vente était facilitée par la structure décentralisée de l’industrie de la soie. L’éparpillement géographique des fileuses leur permettait de dissimuler une partie de la soie brute que les maîtres leur confiaient pour qu’elle soit traitée. Elles camouflaient leur forfait en mouillant ou en graissant les fils qu’elles renvoyaient pour que le poids total paraisse inchangé. La manœuvre était si courante que les Lyonnais forgèrent même le terme de « piquage d’once » pour la décrire. Le fil ainsi dérobé était recyclé dans un circuit de vente clandestin, puis réintégrait une production illégale et parfois même légale. Principales accusées pour ces vols, les fileuses n’étaient pas les seules à en tirer profit .

Travaillant à la maison, les ourdisseuses confectionnaient les chaînes avec une soie fournie par les maîtres tisserands. Une fois achevées, les chaînes étaient amenées aux tisserands par des femmes appelées « remettresses » qui gagnaient leur vie en apportant pièces et étoffes d’un atelier à l’autre. Ayant livré les chaînes, elles rassemblaient les chutes de fils jonchant le sol de l’atelier et les achetaient aux maîtres tisserands. Ces femmes, dit-on, profitaient de leur passage dans l’atelier pour « séduire les fileuses, les tireuses, les apprentis et les domestiques, en les incitant à voler la soie et les fils d’or » . Au total, les maîtres ne pouvaient se prémunir du vol, y compris dans leurs propres ateliers. Les mêmes compétences qui permettaient aux ouvrières de faire leur travail leur procurait la « facilité » de mettre des fils de côté, de frauder et de modifier des marchandises extérieures tout en étant soigneusement à la tâche. Les maîtres dévideurs de la soie accusaient leurs tourneuses de maquiller la finition des marchandises pour dissimuler le vol.

Où allait le fil volé ? Les volontaires ne manquaient pas pour en faire le commerce et pour circuler entre les fileuses, les passementières, les tourneuses et les maîtres ouvriers, en acheminant le fil dérobé vers des manufactures légales ou des ateliers clandestins, et finalement trouver des débouchés pour leurs marchandises. Ces « cortèges secrets » fournissaient les marchands et autres vendeurs en nattes décoratives, pompons, rubans, gants, bas de soie et toutes sortes de broderies à prix cassés.  Auberges, tavernes, épiceries et domiciles privés servaient comme autant de relais pour passer toute cette marchandise clandestine.

Si le vol était le premier maillon de la chaîne dans cette économie souterraine, la deuxième était l’utilisation de matières volées dans les manufactures mêmes.

Le savoir-faire des femmes et leur place dans les ateliers corporés les aidaient à mettre sur pied leur propre fabrique illégale. Le travail à domicile lui-même était une pratique tolérée à Lyon, car les machines étaient trop volumineuses et le nombre d’ouvriers nécessaire trop imposant pour l’atelier du maître. La topographie de la ville, avec ses ruelles tortueuses et son système de traboules, n’en rendait que plus aisé le travail clandestin. Ces deux conditions encourageaient les femmes employées par un maître à faire travailler pour leur propre compte, avec leurs propres ouvriers sous-traitants. Les passementiers essayèrent de restreindre cette pratique en interdisant à toute journalière d’accepter une commande qui dépasserait ses capacités de travail, sous peine d’une amende de 25 livres. De même, personne en dehors de la communauté de métier ne pourrait fabriquer ou faire fabriquer des nattes ou des pompons, ou réaliser un travail à la petite navette, enrouler les chaînes, utiliser la calandre ou quelque autre machine de finition .

Les tapissiers accusèrent les 120 colporteurs de rue autorisés, les « revendeurs et revendeuses de Lyon », d’avoir accepté des pièces réalisées par des garçons en chambre qui n’avaient même pas fait d’apprentissage. Ces produits n’étaient pas seulement faits à partir de matériaux interdits, mais, plus irritant encore, ils rapportaient à ces travailleurs à la pièce, non qualifiés, des gains supérieurs à ceux que pouvaient espérer les maîtres travaillant selon les règles de leur métier .

Des ouvrières de la communauté des boutonniers profitaient également de leur position de travailleuses à domicile pour monter leur propre atelier clandestin. Les gardes-jurés déploraient

« que depuis longtemps plusieurs ouvriers auxquels ils confient de même que les autres maîtres des matières pour fabriquer des boutons hors de leurs ouvroirs, singèrent (sic) à leur service des jeunes filles pour leur apprendre cette fabrication et dont quelques-unes retirent des sommes considérables; outre ce quelques-unes de ces ouvrières fabriquent des boutons qu’elles vendent pour leur compte ce qui est une contravention formelle aux règlements ».

Tirant profit du travail d’ouvriers non jurés fabriquant des boutons pour les maîtres, tout en faisant des boutons pour elles-mêmes, qu’elles vendaient sans permission, les ouvrières jouaient sur les deux tableaux : elles recevaient des commandes régulières de la part des maîtres de la communauté tout en leur faisant concurrence par derrière.

Les épouses et les journalières employées dans la communauté des chapeliers se livraient à semblable stratégie. Après avoir appris le métier, ces « coupeuses de poil » se mettaient à leur compte, avec leurs propres ouvriers. Pour rembourser leurs dettes, elles incitaient les vrais ouvriers chapeliers à voler des matières qui étaient alors réutilisées dans des manufactures clandestines ou revendues. En 1780, la communauté les accusa d’avoir établi un marché noir prospérant depuis 25 années. Grâce à une habile technique de vente, elles réalisaient de larges profits et faisaient monter les prix des peaux, selon le témoignage des gardes-jurés chapeliers. Finalement, les coupeuses reçurent l’honneur d’être reconnues comme maîtresses au sein de la communauté, et non plus comme simples journalières.

Que pouvons-nous retenir de cette comparaison entre les ouvrières de Rouen et de Lyon au XVIIIe siècle ? Bien qu’impliquées dans un commerce illégal avec des ouvriers et des marchands, les ouvrières lyonnaises saisirent l’opportunité de faire jouer au maximum le système en leur faveur. Exclues de la maîtrise dans la plupart des métiers de la soie, elles mirent à profit leur technique et leur habileté considérables ainsi que leur position d’employées au sein des fabriques jurées pour établir des contacts et chaparder des matières premières pour leur propre compte. Les aléas de l’industrie de la soie conduisaient les maîtres de communautés à acheter des marchandises non-réglementaires et à embaucher des ouvriers non-corporés pendant que les gardes-jurés continuaient de condamner de tels actes.À qui bénéficiaient ces écarts vis-à-vis de la loi ? Pour les maîtres, cette pratique était l’une des nombreuses techniques de survie dans un climat économique peu sûr.

Ayant beaucoup moins d’options à leur portée, les ouvrières de la soie menaçaient de changer de maître et d’abandonner leur travail, dans l’espoir de meilleures conditions de travail. Mais seul le travail illégal pouvait améliorer leurs bas salaires. À l’inverse, les maîtresses de communauté de Rouen s’abritaient derrière un arsenal de privilèges corporatifs et l’accès à des outils légaux. Elles défendaient leurs monopoles technique et commercial, tout en intégrant et de manière vigoureuse des activités rivales et en confisquant les marchandises des ouvriers non habilités. Avec ces instruments, elles pratiquaient un important commerce en gros, constamment attentives à la compétitivité du marché. Nous pouvons déduire de ces exemples que les ouvrières n’acceptaient pas la position inférieure que leur imposait la société. De même, elles ne se résignaient pas au déni de leur compétence qu’entendait marquer le niveau plus bas de leurs salaires. Là où elles jouissaient de privilèges légaux, elles utilisaient la loi pour obtenir des avantages économiques. Quand la loi restreignait leur marge d’action, elles la contournaient et prospéraient du mieux qu’elles le pouvaient .

Sources : Revue d’histoire moderne & contemporaine 2007/1 (no 54-1), pages 98 à 115