Les canaux de la basse vallée de la Gervanne

Les canaux de la basse vallée de la Gervanne

 

 

Les habitants de la vallée de la Gervanne entretiennent avec l’eau une relation très forte, à la fois affective et économique. On ne dit pas « la Gervanne » mais seulement « Gervanne » pour désigner la rivière comme si on lui donnait un statut de personne.

Sommaire

 

1 – Le canal du Moulin du Roy

La pisciculture de Font Rome

2- Le canal du Moulin de Vachères

Le château de Vachères

3 – Le canal du Dérot

Le moulinage du Dérot

4 – Le canal des Berthalais

Le musée des Berthalais

5 – Le canal de Blacons

6 – Le canal d’Aouste

Qui doit entretenir les canaux ?

 

 

 

L’eau est la principale richesse et elle l’est d’autant plus quand elle vient à manquer, notamment en période d’étiage estival.

L’existence de canaux remonte aux origines de l’agriculture. Dans toutes les régions du monde l’eau a toujours été précieuse et les premiers agriculteurs ont du imaginer des solutions pour mieux rationaliser les ressources disponibles.

Cette exploitation de l’eau, en maîtrisant l’énergie des cours d’eau, a été permis par la canalisation et par une roue qui tournerait grâce au courant pour entraîner un moulin à grain. Les Romains ont colonisé la vallée de la Drôme et les vestiges de leurs villas indiquent qu’ils avaient déjà l’eau courante pour alimenter des bains ou des saunas. Les moulins romains servaient à transformer le grain en farine ou à pomper l’eau.

Dans notre région, les premières mentions de canaux mouliniers dans les archives remontent au début du quatorzième siècle, il s’agit de procès ou d’autorisation de prélèvement d’eau par les habitants pour irriguer leurs terres. Ces canaux sont la propriété de grands seigneurs comme le comte de Valentinois et l’évêque de Die : ils auraient donc été construit pour les moulins. L’hypothèse qu’ils auraient été conçu avant tout pour irriguer peut paraître peu probable sachant que la pratique d’irriguer les cultures est tout à fait récente. Au Moyen Age, on arrosait temporairement pour sauver les cultures de la sécheresse estivale et dans ce cas les canaux faisaient double emploi, pour l’industrie et pour l’agriculture. Pourtant les agriculteurs d’avant l’apparition des moulins devaient bien irriguer. On peut faire l’hypothèse que des canaux d’irrigation antérieurs aux canaux industriels ont été construits, plus petits que leurs successeurs, tels ces « bialous », ou béals qui alimentaient des béalières (rigoles d’arrosage) et qui fut jusqu’à la moitié du XX° siècle, avant l’arrivée des pompes modernes, le seul système d’arrosage connu. Alors les canaux sont-ils apparus dans la région par la volonté de quelque seigneur pour les besoins de l’industrie et surtout la mouture des céréales ? Ou est-ce les riverains qui pour les besoins de l’agriculture se sont associés pour creuser les premiers canaux ? Une chose est sûre, seules des personnes socialement dominantes, comme le seigneur et plus tard l’industriel, ont pu revendiquer la propriété d’un canal en l’imposant comme tel aux usagers et en l’inscrivant au nombre de leurs titres de propriété pour les siècles à venir.

Sur la basse vallée de la Gervanne, depuis Beaufort sur Gervanne jusqu’à la Drôme, on rencontre six canaux : le canal du Moulin du Roy, du moulin de Vachères (asséché depuis les années 1960) du Dérot, des Berthalais, de Blacons (appelé aussi des Papeteries ou Latune) et d’Aouste (appelé aussi canal des moulins d’Aouste, des usiniers d’Aouste ou de Gervanne).

1-Le canal du Moulin du Roy

 

Sur la rive droite de la rivière, ce canal d’environ deux kilomètres prend sa source à l’aval de Beaufort, au pied du village et près de l’actuel terrain de sport. En réalité il n’a pas sa prise sur la Gervanne mais il profite d’une de ses résurgences, dite des Fontaigneux. On a pu le constater en effectuant des tests avec une substance traçante, la fluorescéine que l’on a injecté dans la rivière à l’amont de Beaufort et que l’on a retrouvé quarante huit heures après au niveau de la résurgence (Petit, 1991). La résurgence des Fontaigneux alimente en partie la source des Fontaigneux qui alimente à son tour la rivière. Son débit varie de 600 litres par seconde en période d’étiage, à 1200 litres par seconde en période de crue avec une moyenne annuelle de 900 litres par seconde, ce qui est considérable vu la moyenne du débit de la Gervanne qui est de 1.7 mètres cubes, soit 1700 litres par seconde. Le débit moyen de la Gervanne à l’aval de Beaufort après le retour d’eau de ce canal va augmenter de plus de 50 % pour passer à 2600 litres par seconde. C’est dire que l’eau qu’amène ce premier canal à la rivière est indispensable aux usagers des canaux avals.

La résurgence des Fontaigneux

 

Il semble que ce canal du Moulin du Roy est l’un des plus anciens de la vallée de la Gervanne puisqu’il est mentionné dès 1447 (Revue drômoise, 1982). A l’origine il semble qu’il était destiné à faire tourner un moulin à farine, mais vu l’importance de la source il est très probable qu’il faisait fonctionner différents « artifices », c’est-à-dire diverses installations hydromécaniques, moulins à farine ou foulons à chanvre par exemple. En 1852, Emile Rey, un beaufortois, a installé sur ce canal le premier moulinage à soie du département de la Drôme. Emile Rey est alors devenu un grand industriel du textile local qui a possédé jusqu’à vingt-sept moulinages dans la Drôme et l’Ardèche dont neuf dans la région du pays de Gervanne. Il a employé ici dans la vallée et aux alentours immédiats jusqu’à trois cent personnes. Un plan général de ces neuf installations datant du début du siècle montre que le canal alimentait le moulinage puis un moulin à farine avant de retourner à la Gervanne. Le moulinage du Moulin du Roy employait alors vingt personnes et, parmi les nombreux moulinages Rey, il fut l’un des premier à fermer dans les années 1970. La dynastie Rey a commencé par mouliner la soie, c’est-à-dire à tordre le fil brut pour lui donner de la tenue et l’apprêter au tissage. Mais la maladie du ver à soie va durement toucher l’industrie du moulinage dans les années 1870. Les moulinages drômois vont alors pour la plupart se tourner vers la soie synthétique, la rayonne. C’est le même principe technique qui est appliqué au fil brut artificiel : on lui imprime une torsion d’un certain nombre de tours sur lui-même. C’est grâce à cette seconde vie des moulinages qu’Emile Rey bâtira cet empire industriel qui va perdurer jusqu’en 1985/1986. Aujourd’hui ce canal alimente une pisciculture qui est située à la place de l’ancien moulinage : la pisciculture de Font Rome .

La pisciculture de Font Rome

La pisciculture emploie quatre personnes à temps plein et un stagiaire à mi-temps. Elle existe depuis 1977 et elle appartient à une société dont le siège est à Aubenas (07) et qui gère trois piscicultures. Ici on produit chaque jour une tonne de truites pour l’alimentation. Depuis l’écloserie où elles vont naître, devenir des alevins de trois à quatre grammes, jusqu’aux bassins de croissance où elles grandiront pour atteindre deux cent cinquante à trois cent grammes avant la commercialisation. Le site de Beaufort a bien entendu été retenu pour sa source importante qui apporte constamment une eau propre aux truites et permet leur élevage en quantité industrielle. L’eau ainsi canalisée arrive d’abord à l’écloserie (bâtiment qui serait la maison natale du dernier Emile Rey décédé en 1998). Ensuite le canal se déverse entièrement dans une succession de grands bassins, ordonnés selon le stade de croissance des truites. Dans ces bassins l’eau est constamment ré-oxygénée par un système de fontaines rotatives et grâce à un apport très important en oxygène pur (sans oxygène les truites se nourriraient sans fin et seraient incapables de digérer, ce qui entraînerait leur mort). En fin de circuit, l’eau est décantée puis rejetée dans la Gervanne. L’eau qui arrive des derniers bassins de grossissement est filtrée à cent microns puis décantée et rejetée dans la Gervanne. Quant aux eaux de nettoyage du filtre, elles vont se décanter plus longuement dans les bassins de lagunage pour être te-pompées, filtrées, décantées et rejetées dans la Gervanne. Les eaux les plus polluées vont donc subir une double décantation, dont une lagunaire plus longue, ce qui équivaut à une station d’épuration par infiltration et par stérilisation grâce aux rayons ultraviolets du soleil. Auparavant les eaux de nettoyage du filtre étaient directement rejetées à la rivière ce qui occasionnait une très forte pollution, temporaire donc difficile à mesurer. Mais surtout cela montre que la présence du filtre était factice puisque les pollutions retenues, au lieu d’être déversées au fur et à mesure dans le rivière, étaient retenues provisoirement pour être finalement rejetées d’un seul coup lors du nettoyage du filtre. Le filtre n’était cependant pas factice au regard des normes de dépollution en vigueur lorsque la pisciculture a été autorisée à démarrer son activité.

2- Le canal du Moulin de Vachères

 

Avec le canal du Dérot, toujours exploité pour un  » gîte d’hôtes « , le canal du Moulin de Vachères lui, est hors service. Les deux canaux ont leur prise au même niveau, à l’aval du pont de Vaugelas, ce qui constitue une situation de concurrence. La situation a été résolue avec le rachat du droit d’eau de Vachères par l’ancien propriétaire de l’usine du Dérot, Emile Rey.

Trace du canal sous le rocher du canal de Vachères

Ancien aqueduc du canal de Vachères

Sur la rive gauche de la rivière, ce canal a sa prise au pont de Vaugelas et se rejette environ un kilomètre à l’aval. C’est le plus ancien canal mentionné dans les archives. Il est situé sur la commune de Montclar sur Gervanne et cette commune possédait encore une masse importante d’archives anciennes lorsque André Delacroix y a réalisé son inventaire au siècle dernier. Ainsi en 1326 dans une charte qui cite l’écluse de Vaugelette, le comte de Valentinois autorise les habitants à dériver l’eau de la Gervanne à l’écluse de ses moulins pour irriguer leurs prés (André Delacroix, Montclar, p.33, cité par Couriol, 1996). On peut penser que ce canal est antérieur à 1326. Mais rien ne prouve que c’est exactement celui que l’on peut voir aujourd’hui. Les canaux étaient l’objet de maintes modifications pour en augmenter le débit et pour en étendre la zone d’usage. Aujourd’hui ce canal n’est plus utilisé pour actionner un moulin, ni pour irriguer depuis qu’Emile Rey en a racheté le droit d’eau afin d’augmenter la capacité de son canal sur l’autre rive, réduisant considérablement le débit du canal du moulin de Vachères. Aujourd’hui le canal n’est même plus alimenté, toute l’eau retourne à la rivière par la première vanne de décharge. Après sept siècles d’activité de mouture des céréales le moulin de Vachères s’est arrêté, il y a soixante ans environ. D’après l’ancien directeur de l’usine du Dérot sur l’autre rive, Stéphane Espinas, il semblerait que ce rachat ait été mal accepté par la population de la rive gauche qui se servait du canal pour l’irrigation.

Le château de Vachères

Ce château, construit au XVIe siècle situé sur la rive gauche de la Gervanne, sur la terre de Vachères, dans la commune de Montclar sur Gervanne.

En 1535, la seigneurie de Vachères est concédée à Humbert de Montclar par Aymar de Poitiers, après le rattachement définitif du Valentinois aux terres delphinales en 1446. En effet, le Dauphiné est devenu un fief du fils aîné du roi de France par le traité de Romans de 1349 par lequel Humbert II de La Tour du Pin, dauphin de Viennois, ruiné, vend le Dauphiné au roi de France. La seigneurie de Vachères revient dès lors au royaume de France.

Au XVIe siècle, le château est l’apanage de la famille Grammont (ou Gramont). Cette famille, originaire de Navarre, arrive dans la région sous le règne du roi Charles VII (1403-1461). Robert de Grammont, mort en 1482, s’attache dès 1446 au service du dauphin Louis, le futur roi Louis XI. Il est fait grand bailli du Gévaudan avec les châtellenies de Gigors et de Crest puis nommé maître d’hôtel du dauphin en 1461. En 1485, une reconnaissance passée par les habitants de Montclar mentionne son fils Aynard de Grammont comme « seigneur de Vachères », mais ce n’est qu’en 1537 que le petit-fils de Robert, Guillaume (qui teste en 1562), est cité comme seigneur de Vachères dans l’inventaire de la Chambre des comptes. Les Grammont sont également co-seigneurs de Montclar.

La propriété fut érigée en marquisat en 1688 en faveur de Philippe de Grammont, gouverneur de la tour de Crest, fils de Jacques-François de Grammont et de Marie de Gelas de Leberon. En 1788, le château a été vendu par le quatrième Marquis de Vachères, héritier d’André-Joseph d’Anselme, duc de Caderousse, à monsieur de la Bretonnière, puis racheté en 1955 par monsieur Tonnelle. De style renaissance, le château possède un corps de logis quadrangulaire flanqué de quatre tours circulaires aux angles.

Avant l’arrivée des Grammont, on suppose qu’il existait à Vachères un poste défensif avancé, peut-être en lien avec le château de Montclar, comme en témoigne  la forme quadrangulaire d’une tour intégrée dans l’aile nord de l’édifice actuel, munie de mâchicoulis qui apparaissent sur deux côtés. On retrouve dans les combles le parapet et un toit plat qui attestent d’une tour dont le sommet n’était pas recouvert : une rigole court sur le sol pour l’évacuation des eaux pluviales. Ces éléments de tour sont bien antérieurs à l’édifice construit au XVIe siècle par les Grammont. Ce poste avancé défendait le passage de la Gervanne par un très ancien pont , dont les piles sont encore bien visibles et le tracé sur la cadastre Napoléon indiqué comme unique passage.

D’autres éléments du château sont architecturalement antérieurs au XVIe : la boulangerie, typiquement XVe, la tour sud-ouest, avec ses meurtrières verticales.

On attribue en effet à Guillaume de Grammont, la construction en 1537 du château actuel avec ses trois corps de deux étages sur rez entourant une cour. On peut avancer l’hypothèse que le château du village de Montclar étant « déjà ruiné en 1474 », le château de Vachères reprend alors un rôle défensif dans le bas du cours de la Gervanne.

Le château de Vachères ne semble pas avoir subi d’attaques militaires importantes au cours des siècles, l’état général du bâtiment en témoigne, bien que l’aile sud-ouest ait perdu un étage, probablement à cause d’un  incendie au XVIIIe siècle. Les assises de cet étage aujourd’hui disparu sont bien visibles sur les tours Sud.

D’un édifice voué à la défense, il sera utilisé comme un lieu de villégiature. Le château est embelli par ses propriétaires successifs – sept de 1537 à nos jours – au fil du temps.

Le quatrième Marquis de Vachères , héritier D’André-Joseph d’Anselme, duc de Caderousse, vend ce beau domaine en 1788 à monsieur de la Bretonnière, puis racheté en 1955 par monsieur Tonnelle.


3 – Le canal du Dérot

 

Prise d’eau du canal du Dérot

Ce canal qui mesure un peu plus de deux kilomètres, avec sa prise légèrement en aval du canal de Vachères, sur la rive droite, entrait en concurrence avec ce dernier. Emile Rey a résolu le problème en rachetant le droit d’eau du canal concurrent qui ne servait plus à actionner le moulin de Vachères. Ainsi il était en droit de ne laisser entrer que très peu d’eau dans le canal de Vachères et de doubler la capacité de son propre canal. D’ailleurs sur le plan général des moulinages d’Emile Rey sont indiqués la force hydraulique, le nombre de moulins et le nombre d’employés, ce qui peut donner une idée de l’importance de l’usine.

Le moulinage du Dérot

Cette usine, ancien moulinage qui s’est transformé progressivement en usine textile, présentait un grand intérêt pour l’étude des processus de transformation des usages des canaux. Elle combinait tradition et modernité. D’un côté c’était une entreprise moderne qui avait su s’adapter à la forte concurrence étrangère dans son secteur et de l’autre elle tirait encore grand profit de techniques anciennes : son canal lui permettait de faire fonctionner une turbine hydroélectrique datant de 1937, qui, avec sept mètres de chute, produisait une intensité électrique de cent cinquante ampères. La seconde turbine a été installée en 1956. D’après le directeur Stéphane Espinas, cela suffisait juste à couvrir les besoins en lumière. Selon une autre source, c’est peu à l’échelle de cette entreprise qui employait en 1986 trente neuf personnes mais ce n’est pas négligeable puisque cela représentait quarante mille francs (environ 9300 €) d’économie par an (JF Petit, 1991). L’usine utilisait également l’eau du canal pour humidifier l’atmosphère et neutraliser l’électricité statique due aux frottements du fil synthétique qui risquait de générer des étincelles et un incendie.

L’activité de l’usine consistait à acheter du fil brut à Rhône-Poulenc et à le torsader pour qu’il ait plus de tenue avant le tissage. En cela l’usine du Dérot perpétuait le principe du moulinage à soie. Le fil ainsi torsadé est vendu pour fabriquer des tissus de haute couture. Il a fallu en effet pour résister s’adapter au marché et répondre à des demandes bien particulières. A une certaine époque, les techniciens tentaient de mettre au point un système qui permettait aux machines de donner au fil une torsion aléatoire afin que le tissu ait plus « d’authenticité » comme s’il avait été mouliné manuellement. La mécanisation entraîne en effet une trop grande uniformité des torsions et le tissu présentait en reflet des bandes rayées dans la diagonale. On répondait ici à une exigence de haute qualité pour survivre face à la concurrence qui mettait à mal toute l’industrie textile française. On peut supposer que la petite taille de l’entreprise par rapport à ses homologues française lui a permis d’être plus souple et de mieux répondre à des marchés particuliers.

Au XIXe siècle, le moulinage présentait une grande salle pour les machines, des dortoirs pour trente ouvrières, une école et un café-restaurant : c’était un petit village qui vivait au rythme de la fabrique.

L’usine du Dérot comptait quatre vingt trois employés en 1906 mais elle a fait travailler jusqu’à deux cent personnes. C’est la deuxième dans l’ordre d’importance des usines Rey et celle dont la force hydraulique est la plus élevée. Elle a appartenu à Emile Rey jusqu’en 1986, date de fermeture des derniers moulinages Rey. C’était la principale usine de la vallée de la Gervanne avec trente neuf employés.

En 1986, elle est alors reprise par Etienne Espinas et son fils Stéphane qui créent une Sarl et en reprennent la direction.… mais en juillet 2003, la mauvaise conjoncture contraint l’usine à fermer définitivement.

L’année 2005 verra trois familles s’installer au Dérot pour redonner vie à l’ancienne usine et accueillir des personnes en chambres d’hôtes dans un « esprit d’écologie » (adhésion à la charte Biovallée qui valorise un aménagement du territoire en accord avec le développement durable).

4 – Le canal des Berthalais

Sur la rive droite de la Gervanne, le canal des Berthalais est le canal le plus court de la vallée après Vachère avec un kilomètre et demi. Il alimentait jusqu’en 1980 trois usines textiles de la dynastie des Rey qui ont pu employer plus de quatre-vingt personnes dès 1906. Aujourd’hui le canal et une des anciennes usines appartiennent à un particulier passionné par cet héritage du patrimoine industriel, Jean Louis Granjon, qui en a même fait un musée. Actuellement, le canal n’est plus en eaux car Mr Granjon répare les installations hydroélectriques. Durant ce mois d’août 1999 Jean Louis Granjon et Christine Long sont en train de réparer le barrage à la prise d’eau du canal car celui-ci s’est affaissé lors d’un orage. Il s’agit de placer un gros tronc d’arbre en travers de la rivière, ce qu’ils font avec les moyen du bord : des cales en bois pour aider le tronc à glisser et un simple cric pneumatique pour le faire avancer centimètre par centimètre. En effet le manque d’accessibilité des lieux ne permet pas le passage d’une pelle mécanique. Ils sont donc obligés d’employer la technique ancestrale : la force humaine et la méthode par essais et tâtonnements. Sauf qu’ils font cela à deux alors qu’on peut imaginer qu’autrefois cela se faisait à grand renfort de main d’œuvre et avec l’aide d’animaux. Pour avoir assisté quelques minutes à ce travail de titan, je peux témoigner de la volonté farouche de Mr Granjon de conserver son canal. D’ailleurs la prise a été refaite récemment, peut-être encore plus solide qu’avant. Les crues de la Gervanne peuvent être très violentes. Ainsi la prise est construite en pierres et l’ensemble du bâti est entouré de grillage à la façon des murs anti-éboullement construits au bord des routes de montagne. Les orages de 2002/2003 ont eu raison de cette œuvre, anéantissant la prise d’eau jusqu’en 2021, date à laquelle une nouvelle prise fut construite (photo ci dessous).

Tout cet entretien qu’implique la possession d’un canal est entièrement pris en charge par Jean Louis Granjon et Christine Long autant financièrement que pour la main d’œuvre. La force motrice n’est ici plus exploitée à des fins industrielles mais pour les besoins domestiques : l’énergie hydroélectrique n’est donc pas gratuite, loin s’en faut. Tout le canal, les vannes et les berges sont en parfait état de conservation et Mr Granjon a bien l’intention de remettre sa turbine en marche dès que les travaux seront terminés. Mais aussi, dans un but pédagogique, il prévoit d’installer prochainement une ancienne roue à aubes actionnée par l’eau du canal remis en eau.

Le canal des Berthalais est la « réussite » du processus de patrimonialisation. Il est ici tout à fait engagé et la sauvegarde du canal et de la mémoire de la force motrice semble assurée. Mais cette patrimonialisation n’est supportée que par un particulier privé, ce qui limite ses chances de perdurer. Cette patrimonialisation serait beaucoup plus durable si le patrimoine de son propriétaire était classé parmi les lieux de mémoire publics. L’entretien d’un patrimoine qui ne rapporte plus en terme économique est ici tout à la charge d’un particulier dont les revenus sont tout à fait moyens. On peut imaginer que pour le propriétaire c’est tout de même valable économiquement puisqu’il a l’intention de remettre sa turbine en route mais jusqu’à ce jour il semble que la passion l’ait emporté sur la raison.

Nouvelle prise du canal des Berthalais

Les travaux de reconstruction de la prise, en conformité des règlements européens, vient de s’achever en 2021 ; la remise en état du canal suit son cours. Ajoutons à cela que Mr Granjon travaille d’autre part toute la semaine et qu’il consacre tous ses week-end et vacances à entretenir son patrimoine. Ce canal se divise en deux au niveau des Berthalais : une moitié de l’eau passe sous la fabrique et l’autre moitié alimentait d’autres installations légèrement à l’aval avant de retourner à la rivière après le pont des Berthalais. En fait la fabrique des Berthalais est un véritable complexe industriel qui arrive en deuxième position en ce qui concerne la puissance électrique produite, après le Dérot, si l’on se réfère à la carte des usines Rey de la vallée datée de 1906.

Ce canal remonte au moins au XVle siècle selon les archives retrouvées par Mr Granjon qui stipulent : « Une reconnaissance passée le 6 décembre 1584 par Guillaume Faure, dit Moncha, Claude Allier et Claude Archinard de Mirabel pour le service de leur gauchoir des Bertalaix qui a été reconnu le 12 décembre 1564. » Le gauchoir désigne une sorte de foulon, c’est-à-dire un moulin qui était équipé de gros marteaux-pilons pour écraser du grain ou des fibres.


Le musée des Berthalais

L’ancien moulinage transformé en musée privé est ouvert au public.

C’est une extraordinaire collection de plusieurs milliers objets et de machines collectés et réparés par Jean-Louis Granjon durant ses temps de loisir. On trouve principalement des outils agricoles mais la collection s’est élargie aux outils et machines textiles industrielles. On découvre des petites choses telles que des tavelles (1), des bobines, des carcagnoles (2), des guindres, (3) des roquets (4) ou des cardes (5), mais aussi des objets plus gros tels des outils ou des machines agricoles, ainsi que des machines à papier, à imprimer ou à tisser. Il y a même un énorme treuil en bois qui a servi à réparer la Tour de Crest et un tour à bois de 1730. Tout est en état de fonctionnement. Une salle est réservée aux machines de très grandes tailles comme une locomobile (sorte de locomotive à vapeur, ancêtre du tracteur) ou la batteuse. Jean-Louis Granjon est un perfectionniste et il connaît par cœur chacun des objets collectés, leur âge, leur provenance et la façon dont on s’en servait.

      • (1) tavelle : sorte de roue légère en bois servant de support extensible des flottes de soie au dévidage formé par un assemblage
      • (2) carcagnole : espèce de petit godet de verre, sur laquelle tournent les fuseaux des moulins
      • (3) guindre : cadre en bois fait d’un axe central et de quatre ailes sur lequel est réceptionné la soie moulinée sous forme de flotte.
      • (4) roquet : bobine de bois à joues, destinés à recevoir le fil de soie.
      • (5) carde : brosse garnie de pointes métalliques recourbées dont on se sert pour carder à la main la laine et à peigner le drap.


5 – Le canal de Blacons

Le canal deBlacons mesure environ quatre kilomètres et demi et a sa prise sur la rive gauche de la rivière, en amont du hameau des Berthalais, en aval de la prise, rive droite, du canal des Berthalais. Il semblerait que ce canal fut construit vers le XVe siècle en tout cas dans sa portion la plus ancienne. En effet, en 1490 les habitants de Mirabel demandent au Parlement de Grenoble l’autorisation de capter l’eau de la rivière pour arroser leurs prairies. Ils s’engagent à se charger des travaux de construction y compris les ponts et les écluses (Sclafert, 1926, p.302-303, cité par J-N Couriol, 1996).

D’autre part au XVe siècle, il existait déjà sur le parcours du canal actuel des moulins à farine puisqu’il a été retrouvé un acte datant de 1406 où Jean de Poitiers les loue aux habitants de Mirabel et d’Aouste (Couriol, 1996). Il est difficile de savoir si ce canal de Blacons a été construit à l’origine pour les moulins à farine ou pour l’irrigation, si ces deux canaux dont on a une trace au XVe siècle ont été ou non réuni en un seul. Il se peut aussi que les anciens canaux aient été aboli et que le canal actuel ne date que du XVIIIe siècle. Il semble en effet que la prise actuelle soit assez récente, ce qui pose d’ailleurs un problème de partage de l’eau avec le canal d’Aouste dont la prise est plus ancienne et donc théoriquement prioritaire sur l’usage de l’eau de la rivière.

Ce canal que l’on appelle aussi souvent  » le Canal des Papeteries  » fut exploité sans aucun doute vers la moitié du XVIIIe siècle par un certain Passy de Florence pour fouler le chanvre, moudre le blé et fabriquer du carton. La famille Lombard-Latune lui succédera au début du XIXe siècle en rachetant les bâtiments qui sont alors en ruines.

Les Lombard-Latune démarrent alors une production de papier de haute qualité (De Gaulle et Jules Verne écrivaient sur ce papier) qui va perdurer tant bien que mal jusqu’en 1972. Bien sûr le choix d’installer une entreprise importante à cet endroit est lié à la force de l’eau qui a ici une chute de vingt cinq mètres, ce qui constitue le plus fort potentiel énergétique parmi les usines étudiées. Actuellement, elle alimente la turbine d’un exploitant qui fournit de l’électricité à EDF. Mais également l’eau de la Gervanne possède une spécificité tout à fait favorable à la fabrication du papier : elle est particulièrement pure et surtout elle se clarifie beaucoup plus rapidement que celle des autres rivières torrentielles de la région après une crue. Ainsi alors que la Drôme reste boueuse plusieurs jours après un orage ou une forte pluie, la Gervanne se clarifie en quelques heures.

6 – Le canal d’Aouste

 

Le canal d’Aouste aussi appelé, canal de Gervanne ou canal des moulins d’Aouste, est le dernier canal alimenté par la Gervanne sur sa rive droite. Il mesure presque six kilomètres et s’étend à cheval sur les communes de Mirabel-et-Blacons et d’Aouste. Son eau ne retourne pas à la Gervanne mais se jette dans la Sye une centaine de mètre avant qu’elle rejoigne la Drôme. Ce canal aurait été construit au milieu du XVIe siècle par les habitants d’Aouste (l’ancienne commune d’Aouste possédait des partie, du territoire de l’actuelle commune voisine de Mirabel-et-Blacons, ce qui fait que la totalité du canal était sur son territoire). L’évêque de Die autorise en effet les habitants d’Aouste à creuser ce canal le 14 juin 1530 pour leurs besoins d’irrigation.

Prise d’eau du canal d’Aouste

Ce canal a alimenté jusqu’à récemment quatre usines et la scierie Germain, d’amont en aval : Gervatex, l’usine textile du quartier Romezon anciennement Rey jusqu’en 1986 et depuis 2013 Billion Mayor Industrie, l‘usine à bille Barral en bord de Drôme fermée depuis 1983, l’usine Rey de la Sye proche du pont des Grands Chenaux également fermée depuis 1982 et tout au bout du canal, juste avant qu’il ne se jette dans la Sye, Smurfit-Lembacel-Mondi, une usine à papier fermée depuis 2010.

Aujourd’hui seule Billion Mayor Industrie continue son activité mais la force motrice de l’eau a été abandonnée. L’utilisation de l’eau du canal par cette entreprise est relativement limitée. Billion Mayor Industrie prend quelques litres par seconde pour humidifier l’atmosphère et neutraliser l’électricité statique due aux frottements du fil.

Qui doit entretenir les canaux ?

 

 

L’abandon de la force motrice entraîne l’abandon des canaux.

Cette question de savoir qui doit les entretenir alors que l’ancien système est abandonné – entretien par les usiniers – a engendré de nombreuses polémiques tout particulièrement sur ce canal de Aouste. Ce manque d’entretien directement lié à la fin de la dépendance de l’activité usinière vis-à-vis des canaux a déclenché une très vive polémique qui va durer plusieurs années.

Pour simplifier un peu la polémique qui a lieu sur le canal d’Aouste entre les usiniers propriétaires mais non usagers et les arroseurs non propriétaires mais usagers.on peut dire que les utilisateurs se divisent en trois catégories : ceux qui veulent nettoyer le canal bénévolement, ceux qui refusent parce que l’attitude des usiniers qui sont propriétaires leur paraît malhonnête et enfin la dernière catégorie d’utilisateur est composée de tout ceux qui prennent l’eau tant qu’il y en a mais qui font le plus souvent semblant d’ignorer la gravité de l’état du canal, ne voulant pas s’engager. C’est la catégorie la plus nombreuse.

Cette polémique s’est déclenchée au moment où la plupart des usines n’avaient plus d’intérêt à nettoyer le canal mais qu’en revanche les petits utilisateurs qui arrosaient leur potager s’étaient multipliés.

Autrefois les usiniers étaient propriétaires du canal, ce qui les obligeait à l’entretenir à leurs frais, mais ce qui était juste puisqu’ils en étaient les premiers bénéficiaires. Aujourd’hui aucun des anciens propriétaires ne profite encore de la force motrice de l’eau, pour eux l’intérêt du canal est devenu secondaire. L’entretien n’était plus assuré par les usiniers ou les ex-usiniers à qui la tâche incombait en tant que propriétaires. Les propriétaires considéraient que ce devait être les bénéficiaires qui devaient prendre en charge l’entretien, lesquels refusant au vu des obligations des propriétaires.

C’est ainsi que sur la commune d’Aouste s’est constituée une équipe de bénévoles alors qu’à Mirabel et Blacons, les utilisateurs ont refusé de prendre l’entretien en charge tant que les propriétaires ne voulaient pas se dessaisir de leur bien.

L’eau du canal bénéficie aujourd’hui à près de 200 utilisateurs, principalement pour irriguer jardins et potagers. Sans compter deux agriculteurs dont les exploitations dépendent de la précieuse ressource portée par le canal.

Il faut attendre l’année 2021 pour que ce résolve ce conflit. Les communes d’Aouste sur Sye et Mirabel et Blacons sont copropriétaires du canal. Toutefois la sauvegarde du canal de Gervanne est aujourd’hui en sursis : sur injonction de la Police de l’Eau, les communes d’Aouste et de Blacons, qui en sont propriétaires, doivent le mettre aux normes d’ici 2024.

Quel avenir pour les canaux, patrimoine hérité d’un passé et en voie de disparition ?

Le jour où les frais d’entretien ne se justifieront plus par un bénéfice économique, il y a fort à parier que les canaux seront abandonnés comme ce fut le cas pour le canal de Vachères.

D’autre part la loi sur l’eau ne va pas dans le sens de la conservation des canaux. La loi de 1996 sur les débit affectés qui fait suite à la loi pêche de 1984 peut empêcher les propriétaires de canaux de prendre l’eau nécessaire à leur activité. De plus, la loi pêche impose aux propriétaires d’un barrage de l’équiper d’une échelle à poisson, c’est-à-dire une suite de petits bacs en escalier. Le coût d’un tel ouvrage est trop élevé pour être supporté par des particuliers. Les nouvelles normes européennes mises en application ces dernières années aggravent la situation de ces canaux.

Peut-être est-il encore temps d’intervenir pour sauvegarder les souvenirs d’une activité du passé.

 

Sources :

      • – Les canaux de la basse vallée de la Gervanne (Drôme) par Jérémy Foëx -1999
      • – Fontaigneux : https://www.vercors-tv.com/L-emergence-de-Bourne-l-aventure_v1314.html
      • – https://chateaudevacheres.fr/historique/

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