Les couvents soyeux

Les couvents soyeux

 

« CHERCHEZ D’ABORD LE ROYAUME DE DIEU ET SA JUSTICE. LE RESTE VOUS SERA ACCORDÉ PAR SURCROÎT. »

Maxime dominant la porte d’entrée de l’internat de Jujurieux

 

L’histoire reste muette. Aux glorieux canuts, pour leurs révoltes si obstinées, la palme de l’histoire ouvrière française pourrait être décernée. Mais qui connaît l’histoire de l’oppression et des révoltes des tisseuses en soie, leurs anonymes remplaçantes ?

Des internats industriels forteresses

La soumission des corps

La soumission des âmes

L’emploi du temps

“Le prolétariat soyeux dans le Sud-Est”

“Lettre du citoyen Renard. Lille, 26 mars 1907″

“Réponse du syndicat de Vizille »

Annexe : Formule du contrat d’apprentissage . Tarare

 

 

Productrices, elles aussi, des luxueux atours des “grands de la terre”, elles sont soumises au travail capitaliste en des internats industriels forteresses – mais aussi utopies – contre le désordre social. Utopies, car la révolte n’épargnera pas ces bastions du travail, de la morale et de la religion. C’est au moins 300 grèves de femmes que l’on comptera entre 1890 et 1914 dans l’industrie de la soie: tissages, filatures et moulinages, plusieurs d’entre elles dans des internats.

“Ils ont senti que c’était par la femme qu’il fallait commencer, que c’était par elle qu’il fallait combattre le socialisme et ses exécrables doctrines, et qu’à côté d’une femme profondément chrétienne, le mari ne serait pas longtemps un socialiste redoutable” (Aumônier de l’internat de Montboucher près de Montélimar. In Reybaud ; “Etudes sur le régime des manufactures – les ouvriers en soie” (Pièces justificatives). 1859.).

La prise de parole des uns provoque le mutisme des autres. Face aux révoltes ouvrières, les patrons lyonnais, dès 1831, cherchent des solutions. Les salaires sont devenus trop élevés à Lyon. A ce problème économique et politique s’offrent des solutions techniques. Les métiers sont simplifiés et peuvent être manipulés par des femmes puis par des enfants; on y emploiera donc des petites et des jeunes filles en majorité. Cette rupture de la tradition fait partie de l’évolution et de la dégénérescence de la corporation. Ceux qu’on appelle les “patrons” sont à l’origine les fabricants, marchands qui faisaient travailler des maîtres-ouvriers propriétaires d’un nombre de métiers réglementé. Le maître travaillait à un métier et louait les autres à des compagnons. Il y avait peu de compagnonnes. Les règlements de la corporation ont été peu à peu transgressés, permettant la concentration des moyens de production dans un nombre de plus en plus restreint de mains. C’est ainsi que les canuts dépossédés de leurs métiers sont remplacés par des tisseuses, ouvrières de moins en moins qualifiées au fur et à mesure des perfectionnements techniques, surtout avec la mécanisation. A la baisse des salaires due à la déqualification s’ajoutera celle due à l’âge et au sexe. Le remplacement des hommes par les femmes n’est pas la seule solution employée. Les Lyonnaises n’ont pas été absentes dans les insurrections, et le climat social de la ville est agité. C’est pourquoi la première moitié du 19e siècle voit le départ du tissage vers la campagne environnante; avec la mécanisation il s’oriente vers le Sud-Est, et se concentre dans l’Isère dont Voiron devient le centre le plus important. Le Sud-Est offre au tissage de nombreuses forces hydrauliques et une main d’œuvre féminine abondante. Lyon reste le centre financier de l’industrie de la soie, mais en 1890, 90 % des tissus sont produits au-dehors. A une époque où la concentration manufacturière puis industrielle conquière les villes, le tissage de la soie se réfugie jusque dans les hameaux les plus isolés.

“Les filatures de soie devinrent de véritables bagnes féminins” ( Congrès des fileuses en soie, 1908.) Dans les filatures, au contraire, la main d’œuvre a toujours été traditionnellement féminine et rurale. Le seul changement qui intervienne est le passage, comme dans le tissage, du travail à domicile au travail en usine. L’Occitanie, avec les départements de l’Ardèche, du Gard et de l’Hérault, connaît cette production depuis des siècles.

Sans expérience collective du travail ni de la révolte, les jeunes paysannes du Sud-Est subiront en sus des exploitations “normales” la torture d’être enfermées toute leur jeunesse (12-21 ans) dans des “couvents soyeux” où le patronat et l’Eglise, avec l’assentiment de la famille, leur imposeront les dures “vertus” du travail et de la morale, dont la plus “haute” est la soumission. L’aumônier de Montboucher (Drôme) définit clairement le but du système : “Il faut moraliser la classe ouvrière”, “Au reste, tout industriel doit tendre à réaliser le plus de bénéfices possibles. Comment se fait-il que ceux qui tiendraient un pareil langage n’adoptent pas un système qui, d’après eux, en assure d’aussi brillants ?”. Le plus souvent, les ouvrières ne reçoivent pas de salaire : “Comme première rétribution du travail qu’on demande d’elles, les ouvrières seront nourries, chauffées, éclairées et blanchies à la fabrique; on leur fournit de plus un lit”, “Les ouvrières selon leur capacité, leur travail, et surtout le travail exécuté dans de bonne conditions, seront rangées dans trois classes. Ce classement se renouvellera tous les trois mois” (Règlement de l’internat de La Séauve (Haute-Loire), Seules les deux premières classes reçoivent des primes. Les ouvrières ne touchent que la moitié de ces primes, l’autre est versée dans la caisse de secours.

“… une adaptation et un affinement des appareils qui prennent en charge et mettent sous surveillance leur conduite quotidienne, leur identité, leur activité, leurs gestes apparemment sans importance…” (Foucault : “Surveiller et punir”, p.80.)

Le premier internat, celui de Jujurieux dans l’Ain, créé en 1835, constitue le type le plus élaboré de ce genre d’établissements. Premier et modèle, l’enfermement qu’il réalise ne sera jamais égalé. L’internat industriel, de par sa direction patronale, se différencie totalement de l’ouvroir. Les sœurs ne sont ici que le employées du patron et reproduisent à l’intérieur de l’usine, en dehors des heures de travail, une hiérarchie similaire à celle de l’encadrement des ouvrières pendant le travail. L’internat de Jujurieux est dès sa fondation un établissement à moteurs mécaniques, comme les grands internats qui seront créés par la suite. Les ouvrières y font toutes les opérations du travail de la soie, de la filature au tissage. “Ces jeunes filles viennent pour un sixième environ de l’hôpital des enfants trouvés de Lyon; les autres ont été admises dans l’usine sur la recommandation d’ecclésiastiques ou de personnes qui connaissaient l’établissement et quelque-fois même y ont été employées” ( Turgan : Les grandes usines.).

C’est le plus gros établissement mécanisé, et il le restera jusqu’en 1914, employant l 800 jeunes filles dont 1 500 internes et un grand nombre de tisseurs à domicile en 1896. Reybaud évalue à 40 000 le nombre total des jeunes filles soumises à un tel régime dans tout le Sud-Est. En 1906, on en compte 100 000 environ. A Tarare, “l’apprentissage est de 3 années consécutives, non compris un mois d’essai obligé” (voir annexe). Le contrat est renouvelé pour une durée de trois ans en général. L’apprentie doit être encore plus soumise qu’une autre : “Toute apprentie qui quitterait l’établissement avant la fin de son temps, ou qui aurait mérité son renvoi pour cause de mauvaise conduite, coalition, rébellion, paresse ou infraction grave au règlement, perdra ses droits au gage de l’année courante; en outre, dans ce cas, le père ou le tuteur de l’élève s’engage à payer au directeur de l’établissement la somme de 100 F pour le dédommager de la non exécution du présent engagement; la moitié de cette somme sera versée au bureau de Bienfaisance de la paroisse de l’élève”. De quoi inciter les jeunes filles à la sagesse ! Les parents, paysans le plus souvent croyants et apolitiques, sont heureux de se débarrasser d’une fille et d’en toucher les gages. Ils peuvent ainsi lui constituer une dot et lui trouver un bon parti terrien. En effet, à leur sortie de l’internat, les jeunes filles sont mariées, après avoir été pendant de longues années maintenues dans la soumission, prêtes à faire des épouses travailleuses et obéissantes.

“Lorsqu’un jeune homme des environs de la fabrique, cultivateur ou ouvrier, désire se marier, il en fait la demande au directeur qui s’enquiert de sa situation avec autant de sollicitude que s’il s’agissait d’un de ses enfants, et si les renseignements obtenus sont bons, il consent au mariage”.  “Les sœurs se prêtent volontiers à ces unions et le fondateur y prend un intérêt très réel. Il aime à marier ses ouvrières et leur cherche au besoin des partis; quelquefois, il règle les accords et assiste en personne à la cérémonie. C’est un grand bonheur pour les fiancés et une réjouissance pour la maison. On ouvre alors la chapelle, on prodigue les fleurs et les cierges sur l’autel; l’orgue résonne sous les voûtes, les chants s’y associent; aucune fête n’émeut plus profondément les cœurs. Pour les sœurs, c’est un membre de la famille qui s’en va ; pour les jeunes filles, c’est une perspective qui sourit; elles auront aussi leur jour et n’en sont que plus disposées à le hâter par la sagesse et le travail”.  Toute la vie des ouvrières est conditionnée par l’internat. Les ouvrières de Jujurieux sont très recherchées par les jeunes paysans : “La réputation de bonne éducation et de sagesse des ouvrières de Jujurieux rend ces unions fréquentes” . Les bonnes ouvrières ont plus de chances que les autres : “En général, ces prix constatent l’habileté et la bonne conduite des jeunes filles ; facilitent beaucoup leur établissement, non seulement parce que les jeunes gens qui les recherchent en mariage peuvent ainsi constater leurs bonnes qualités, mais encore parce que l’épargne accumulée par leur travail représente une somme plus forte que celle de leurs compagnes”. Cette “bonne réputation” de l’établissement permet au patron d’instaurer une sélection à l’entrée, d’après les rapports de moralité des curés de village : “Le directeur n’admettra comme ouvrières à la fabrique que des personnes pouvant donner de bonnes attestations ou de bons répondants sur leurs antécédents”.

Dans certains internats, les ouvrières ne rentrent pratiquement jamais dans leur famille. A la Séauve, “les apprenties ne peuvent sortir que toutes les six semaines” . Dans d’autres internats, plus nombreux, les ouvrières rentrent le samedi soir chez elles, et retournent à l’usine pour le lundi matin. Elles habitent souvent à dix ou vingt kilomètres et marchent parfois toute la nuit. Elles apportent leurs provisions pour la semaine et touchent des gages plus élevés.

Extérieurement et intérieurement, les internats ressemblent à des couvents, “bien qu’on n’y prononce pas de vœux”. Il s’agit d’appliquer le “ressort religieux” à l’industrie. La référence aux différentes formes carcérales pour qualifier l’usine: prison, bagne, couvent, caserne, forteresse, très fréquente au 19e siècle, est systématique en ce qui concerne les internats. A Tarare, “rien n’y trouble la tranquillité dont jouissent les recluses” bien que les ouvriers de l’usine à côté dénoncent cette “Cayenne” auprès des parents qui y emmènent leurs filles. Les ouvrières de l’internat Permezel à Paviot près de Voiron appellent les voitures qui les amènent à l’usine des “galères”. Les ouvrières qui ne rentrent pas chez elles le dimanche ne sortent même pas toujours pour aller à la messe, car souvent il y a une chapelle à l’intérieur de l’usine. Elles n’ont pas la moindre liberté pour s’échapper des dures structures disciplinaires qui les encadrent. Toute la semaine il est interdit de parler pendant le travail, au réfectoire et au dortoir. Seules les récréations sont plus animées, bien que les conversations y soient surveillées, et qu’il y soit interdit de courir ou de crier. La plupart des ouvrières ainsi enfermées sont des Italiennes ou des orphelines : “Voici de quelle façon on était allé les chercher en Italie. M. Permezel avait envoyé son directeur, accompagné de son aumônier, racoler dans le Piémontais des femmes et des enfants en leur promettant 3 F par jour, une indemnité de 25 F pour leur apprentissage, le paiement des frais de voyage, et un voyage annuel dans leur pays… Hélas! une fois arrivées dans le bagne, les choses avaient tourné tout autrement. Impossible de repartir pour l’Italie, car elles ne gagnaient même pas de quoi vivre.”… “Il est vrai que l’usine Permezel n’est pas une exception. Il faut aussi citer l’usine Ruby à Paviot. Il est vrai qu’ici il s’agit d’orphelines recrutées par le trop célèbre abbé Santol de Paris. Une fois amenées dans le bagne, ces jeunes filles ont bien peu de chances de n’en sortir jamais. Elles sont étroitement surveillées même à l’intérieur de l’usine par des sœurs qui leur interdisent même de parler et surtout de se syndiquer au syndicat rouge… C’est avec ces inconscientes qu’on a constitué un syndicat jaune à Voiron”.

Ce type d’internat fonctionne sur la répression disciplinaire dont deux structures hiérarchiques se chargent. “L’ouvrière doit déférence et obéissance à toutes les personnes chargées de la surveiller”.

La soumission des corps

“Une ouvrière non contrôlée ne fera jamais de bon ouvrage”.

Au sommet de la hiérarchie siège le patron, auréolé d’un prestige entretenu par ses subalternes, lointain et peu connu des ouvrières, jouant la carte du paternalisme, comme on le voit dans les différentes citations. Dieu, le Patron et le Père sont une triple puissance qu’on respecte et qu’on craint. Dans les conflits, le patron est très souvent considéré comme un arbitre, bienfaiteur trompé par ses employés qui maltraitent les ouvrières : “A la maison centrale (siège social), on ne sait pas ce qui se passe ici, l’on ne sait pas les bénéfices énormes que l’on prélève sur notre dîme soit par amende soit par chaque métier”. La société renforce cette opinion, et Bonnet, patron de Jujurieux, reçoit la Légion d’Honneur en 1844 et en est nommé officier ensuite.

“Le directeur est le représentant et le détenteur de l’autorité administrative dont toute impulsion et toute règle doivent découler”… “C’est à lui à donner l’impulsion morale et à veiller au maintien d’une discipline qui, sans être celle d’un corps militaire ou d’une association religieuse, doit être strictement et continuellement observée” (Règlement de la Séauve.). Ce sont eux qui sont rendus responsables de la situation des ouvrières. A Jujurieux lors de la première grève en 1896, le directeur et la directrice, châtelains du pays, en place depuis 1886, sont dénoncés avec haine dans les articles du journal socialiste régional. Mais le directeur “seul ne pourrait certainement pas veiller à tous les détails, aussi a-t-il sous ses ordres les contremaîtres”.

“Les contremaîtres ont non seulement pour attributions, dans les salles soumises à leur surveillance, de veiller en première ligne à la bonne fabrication, mais aussi de maintenir et de faire exécuter partout le règlement d’intérieur. Ils peuvent pour les cas qui seront déterminés plus loin, imposer des amendes, réprimander les ouvrières, leur donner des notes hebdomadaires et veiller à la propreté des ateliers, etc etc”… “Il doit être à tout moment en état de renseigner les patrons ou le directeur de l’établissement sur la marche de tous les métiers soumis à sa surveillance, de même que sur les ouvrières qui les conduisent”. Cette sévérité qu’on leur demande et qu’ils appliquent directement sur les ouvrières les désigne comme les oppresseurs les plus insupportables. Enfin, le médecin veille à ce que le corps soit apte au travail : “Les ouvrières lui doivent de la reconnaissance et une obéissance complète à ses prescriptions ».

“Nous ne disposerons de vos ouvrières qu’aux heures où elles ne seront pas occupées par vous, et ce sera pour leur apprendre à connaître et aimer Dieu, à travailler à la sanctification de leur âme et à vous obéir et à respecter votre propriété” (Aumônier de Montboucher).

La soumission des âmes

Dieu, autorité incontestée et suprême occupe le sommet de cette seconde hiérarchie.

La Supérieure orchestre l’activité des sœur. “Hors de l’atelier, le contremaître n’a pas à s’occuper des ouvrières, la surveillance qui doit s’exercer est de l’attribution des sœurs”… “C’est avec une grande confiance dans l’heureuse et salutaire influence des sœurs de Saint- Joseph que les propriétaires de la fabrique de la Séauve les ont appelées pour concourir dans leurs attributions à faire régner dans l’établissement un caractère sincèrement religieux que les patrons veulent lui imprimer”.

Enfin l’aumônier, médecin des âmes, veille à la bonne santé morale des ouvrières. “l’aumônier, viendra dire la messe dimanches et jours de fête. Il est entendu que toutes les ouvrières et apprenties y assisteront avec recueillement… L’aumônier fera tous les dimanches une instruction en forme de prône ou de sermon toujours à la portée de son auditoire. Le dimanche avant les vêpres il fera le catéchisme aux apprenties auquel assisteront aussi les ouvrières. Les apprenties, les ouvrières et tous les ouvriers doivent porter à l’aumônier tout le respect qu’on doit non seulement à un ministre de la religion, mais à un père spirituel” .

Plusieurs dizaines de communautés religieuses se sont mises au service de l’industrie. Certaines ont été créées expressément pour la surveillance des ateliers dans l’industrie de la soie, et notamment la communauté des Saints Cœurs de Jésus et Marie, de Recoubeau, lieu de la fondation, dans la Drôme, en 1851 : “Le règlement de la congrégation a été fait en vue d’en accommoder les règles aux exigences de l’usine et d’éviter ainsi les entraves qui troubleraient le travail industriel”. On trouve ces religieuses dans de nombreuses filatures, entre autres celle de Montboucher dont Reybaud avait dit : “On dirait un couvent plus qu’une filature”.

L’emploi du temps

“Le séquestre est donc aussi absolu que possible et le temps se partage entre le travail et les exercices de piété, accompagnés de quelques distractions” .

A Tarare :

“Le travail effectif est de 12 heures. La journée, été et hiver, commence à 5 heures et finit à 7 h 1/4. On déjeune de 7 h 1/2 à 8 h 1/4. On dîne de midi à 1 h, on goûte de 5 h à 5 h 30, on soupe de 7 h à 7 h 1/4. Les élèves, après la deuxième année, reçoivent des leçons de lecture, d’écriture et de calcul. On leur apprend à coudre et à faire un peu de cuisine”. A Jujurieux, en 1896, la journée se déroule ainsi : lever 5 h, prière, café. Travail : 6 h à 8 h 30. Repos : 8 h 30 à 9 h ; soupe. 9 h à 12 h : travail. 12 h à 12 h 30 : déjeuner. 12 h 30 à 13 h : récréation. 13 h à 16 h : travail. 16 h à 16 h 30 : repos, goûter. 16 h 30 à 19 h 30 : travail. 19 h 30: souper, puis 1/4 h de récréation. Prières, puis coucher. Auparavant, le café n’était pas quotidien à Jujurieux : “Le dimanche, le mardi et le jeudi on donne du café au lait, ce qui est une grande fête pour toute la maison. Le directeur nous a affirmé que pour toutes les ouvrières, et notamment pour celles employées aux bassines, il retrouvait une ample compensation au surcroît de dépense occasionné par le café dans l’augmentation et surtout dans la qualité du travail produit” .

A La Séauve :

“Les ouvrières doivent se lever au son de la cloche et descendre aux ateliers au moment où on met l’eau. A huit heures moins cinq minutes on fera la prière du matin, dans les ateliers d’où l’on descendra au réfectoire pour déjeuner… A 9 heures, au son de la cloche, prière du soir au réfectoire, après laquelle les ouvrières se rendront dans les dortoirs”.

Le dimanche : “Les ouvrières se lèveront à 6 heures, après s’être habillées elles descendront à la chapelle, pour y faire sous la direction des sœurs la prière du matin, suivie d’exercices religieux qui dureront jusqu’au moment du déjeuner.

Pour celles des ouvrières qui voudraient s’approcher des sacrements, à 9 heures du matin, la messe. Ce n’est qu’après la messe seulement que les ouvrières qui doivent sortir ce jour là peuvent quitter la fabrique, où elles devront être rentrées à 8 heures du soir. Après la messe, il y aura récréation jusqu’à 10 h et demie ; depuis ce moment jusqu’à midi moins un quart, les ouvrières non sortantes seront appliquées à lire et à écrire sous la direction des sœurs. A midi et demie, dîner, de 1 heure à 2, récréation, à 2 heures catéchisme jusqu’à 3 heures. Après les vêpres, les sœurs pourront, quand le temps le permettra, faire avec les ouvrières et les apprenties des promenades qui, dans la belle saison, se prolongeront jus- qu’à 7 heures. Si le temps ne permet pas de sortir, on remplace la promenade par des lectures en commun auxquelles toutes les ouvrières assisteront”.

La couture, pour la Bienfaisance ou pour leur trousseau de mariage, est une activité importante en dehors des heures de travail : “Leur ambition est de se faire par leur travail un trousseau complet et au moment de leur départ d’avoir une malle plus grande et plus pleine que celle de leurs compagnes”. On les prépare dès l’enfance au mariage : “L’une des premières sciences nécessaires à la femme est de savoir travailler l’aiguille, de connaître la manière de tenir le linge, de diriger une maison d’après les règles de l’ordre et d’une sage économie”.

“L’ouvrière est dressée en temps utile” .

Et bien conditionnée… “Les ouvrières reçoivent à Jujurieux de si bons principes d’ordre et d’économie que la plupart d’entre elles semblent ne pas vouloir perdre une minute, et c’est en cousant ou en tricotant qu’elles passent leurs récréations ; elles tricotent même en allant à leurs repas et en revenant. Dans les intervalles forcés de leur travaille tricot est toujours sous la main, et dès qu’un métier s’arrête ; dès qu’une interruption quelconque a lieu dans le travail ou que la cloche sonne pour se rendre au repas, les aiguilles sont mises en mouvement”.

Rien d’étonnant à ce qu’on n’entende pas les voix de celles qui sont ainsi retranchées du monde ! C’est pourquoi les deux jours de révolte d’une centaine d’ouvrières de Jujurieux, après les 61 ans de soumission collective, paraîtront si importants. La révolte s’infiltre dans les lieux les plus protégés contre elle. Muettes de par la prise de parole des hommes prolétaires, les ouvrières ont eu elles aussi leurs immenses révoltes, en regard de l’oppression qu’elles subissaient. Une seule ouvrière, Lucie Baud, raconte les luttes qu’elle a menées, c’est-à-dire celles de Vizille en 1905 et de Voiron en 1906. Pour connaître les autres luttes, il faut en référer aux documents administratifs et à la presse locale. “Comment ! Des grévistes, ça ? L’hydre effarant de l’action directe et du sabotage, ayant pour mieux se démasquer cet agréable déguisement de cotillons gentiment troussés ?”

Les grèves sont très nombreuses dans l’industrie de la soie. L’année 1893 voit un mouvement très important dans les filatures de l’Ardèche, pour l’application de la loi du 2 novembre 1892 fixant la durée de la journée de travail des enfants à 10 heures. Cependant, l’année suivante, 22 établissements du canton de Marcols-Saint-Pierreville dont 17 avaient fait grève en 1893, cessent le travail pour le motif inverse. Le mouvement de 1893 n’a pas mené de débat politique permettant aux ouvrières de résister aux arguments patronaux en faveur de la journée de 11 heures. L’un des patrons explique la grève au préfet de l’Ardèche : “Il ne s’agit nullement d’une grève comme on l’a dit à tort, mais d’une protestation contre la loi du 2 novembre 1892 dont l’application rigoureuse gêne autant les ouvriers que les patrons… il y a lieu d’espérer que la journée de 11 heures sera admise si on ne veut pas mettre l’industrie française dans des conditions trop défavorables vis-à-vis des autres pays ; l’Italie, par exemple, pour ce qui concerne l’industrie où la durée de travail est de 20 à 25 % plus grande avec des salaires moindres de 40 %”.

Un thème fréquent de lutte pour les ouvrières qui sont souvent payées au rende-ment est la norme. Le plus souvent, la “norme” ne représente pas un rendement moyen, mais le maximum qui puisse être atteint, et parfois un but inaccessible pour la majorité des ouvrières. Des pénalisations s’en suivent qui grèvent d’autant le salaire. Les stimulants du travail, argent et amour-propre, sont visés. Afin de stimuler l’amour-propre, les patrons ont instauré dans de nombreuses usines des tableaux de rendement où sont inscrites, au vu de tous, les bonnes et les mauvaises ouvrières. L’internat de Tarare combine les deux stimulants :

“Comme mesure d’encouragement et à titre purement gratuit, il est établi qu’à la fin de chaque mois les jeunes personnes seront classées ainsi qu’il suit :

      • 1ère classe étrennes pour le mois 1 F 50
      • 2e classe étrennes pour le mois 1 F
      • 3e classe étrennes pour le mois 50 c
      • 4e classe étrennes pour le mois

Chaque mois un nouveau classement sera effectué, et la jeune personne montera ou baissera, selon son mérite. Ce classement aura pour base l’ensemble de la conduite, la quantité de travail et sa qualité, la docilité et l’application, etc.” (Art. Il contrat d’apprentissage (voir annexe).).

Une concurrence s’installe entre les ouvrières. Mais il y a un moment où le système casse. C’est ce qui se produit à Saint-Hippolyte du Fort (Gard), en 1895, où, à la suite du renvoi de deux ouvrières pour travail mal fait, les ouvrières des deux usines du patron se mettent en grève. Elles réclament la suppression des tableaux accrochés aux portes des usines au su de toute la population. La concurrence était portée jusqu’entre les familles. La même demande est faite lors de la grève des fileuses de l’usine Palluat à Largentière (Ardèche) en 1907. Un tel tableau n’existait plus dans aucune usine. Les ouvrières qui arrivaient à faire un rendement supérieur à la moyenne acceptaient d’abandonner la gratification qui leur était accordée. Contre la concurrence entre les ouvrières, les grévistes réclament un prix unique de la journée.

Souvent, lors des petites grèves dans les hameaux, les ouvrières ignorantes des règles de la lutte des classes ne tiennent pas de réunions, ne présentent pas de revendications au patron qu’elles estiment assez au courant de leur situation, se contentent de se promener dans les rues parfois en chantant, puis au bout de quelques jours reprennent le travail spontanément. Ainsi, en 1898 : “Les fileuses de Saint-Beauzille, se sachant les seules de la région à travailler 10 h 30 par jour, il y a eu entente entre les ouvrières pour manifester par la grève leur mécontentement de voir in écouté par les patrons leurs revendications (réduction) de durée de travail (une demi-heure). Mais cette revendication n’ayant jamais été l’objet d’une démarche régulière auprès des patrons, personne n’ayant osé en prendre l’initiative, ces derniers ne la connurent que par la rumeur publique et n’en tinrent aucun compte. Une fois en grève, les ouvrières ne formulèrent officiellement aucune demande. Elles estimèrent que le motif de la grève était assez connu pour que satisfaction leur soit donnée sans démarche officielle”. (A.D. Hérault. 194M12. Grèves 1898.)

Mais le plus souvent, les ouvrières se chargent de faire connaître leur mouvement en présentant des revendications, en manifestant bruyamment, surtout sous les fenêtres des patrons lorsqu’ils habitent dans la commune. C’est le cas des ouvrières de Vizille en 1905, qui augmentées de la majorité des femmes de la population, allaient tous les soirs “donner la sérénade” au patron, armées de chaudrons, casseroles, etc. La subversion des instruments de cuisine en instruments de musique connaît une si grande faveur que les socialistes s’en inquiètent et enjoignent aux grévistes de passer à l’âge adulte. Le spectacle devait pourtant être bien réjouissant, car les 150 grévistes se voyaient renforcées des 3000 femmes de Vizille, et des “apaches”, voyous lyonnais, jeunes chômeurs volontaires ou non, dont la tâche toujours troublée par la police était de mettre le feu aux palissades protégeant l’usine. Les socialistes dénoncent les apaches comme provocateurs payés par la police, et la police dit à ses troupes d’arrêter ces anarchistes. Les socialistes n’aiment pas ces manifestations désordonnées. Ils aiment l’ordre prolétarien, comme on peut s’en apercevoir à la lecture du compte rendu de la “grandiose manifestation” lors de la grève de Renage en 1911 :

1) En tête marche un groupe de fillettes portant le drapeau rouge.

2) Ensuite viennent les personnalités.

3) Puis les militants socialistes et syndicalistes de Renage.

4) Les suit le comité de grève.

5) Enfin arrivent les 150 grévistes “endimanchées, rubans rouges dans les cheveux et au corsage, “gracieuses et alertes”, “qui donnent un air de fête à la manifestation”.

6) En dernier, la foule (3000 personnes), composée en grande partie des familles des grévistes.

Aux chants socialistes et révolutionnaires se mêlent les chants créés à l’occasion de la grève. Des huées sont poussées devant le domicile des jaunes, et, au meeting qui clôt la manifestation, la “citoyenne Durand”, secrétaire du syndicat textile, nommée assesseur au bureau… ne prend pas une seule fois la parole. Par contre, parlent abondamment les socialistes, qui sont tous des hommes.

Dans les usines, et notamment dans les internats, la cohabitation des Françaises et des Italiennes ou des orphelines avec les autres ouvrières n’est pas sans poser de problèmes. Les Italiennes et les orphelines, plus rentables, tendent à remplacer les autres. Ainsi, à l’usine Permezel de Voiron, les internes mènent de nombreuses grèves dont une, en 1899, où les Françaises demandent à être séparées des Italiennes tant dans les dortoirs qu’au réfectoire, car elles se sentent narguées dans une langue qu’elles ne comprennent pas. On utilise les “étrangères”, italiennes comme orphelines, contre les grèves : “L’usine de l’Ecluse de MM. Léon Armandy et Cie, qui est un orphelinat industriel, occupe à peu près 200 étrangères à la localité, la plupart envoyées par une société de Bienfaisance de Paris. Les orphelinats industriels de la maison Veuve G. Armandy et Cie sont dans les mêmes conditions. Les usines de MM. Boutet Frères occupent en tout une quarantaine d’Italiennes. C’est donc environ 450 ouvrières étrangères qui sont occupées dans les usines à soie de Taulignan. Les MM. Boutet ayant déclaré par écrit à M. le Juge de Paix que si le travail ne reprenait pas dans un bref délai, et en prévision de nouvelles grèves, ils transformeraient en orphelinat industriel l’usine Guion dont ils sont propriétaires et ils fermeraient les usines Berculle et Aubert dont ils ne sont que locataires, il est à craindre que par suite de cette provocation, l’animosité des ouvrières ne se retourne contre les orphelinats industriels” (A.D. Drôme. 10M9. Grèves 1899.).

De la violence ouvrière dans les internats, on n’a qu’un seul exemple relatif aux grèves, celui de l’internat Genthon à Saint-Paul en CorniIlon dans la Loire, en 1912 : “Une des ouvrières ayant il y a trois jours lancé des pelures d’orange et une fourchette en direction d’une des surveillantes a été prévenue que dans trois jours elle cesserait son travail. Quatre camarades, ayant pris fait et cause pour elle, ont été prévenues de la même façon et ce matin vers 10 heures, ces cinq ouvrières ont été invitées à se présenter au bureau pour recevoir leur dû, n’ont pas voulu se soumettre à cette formalité. Les autres ouvrières ont aussitôt cessé le travail et se sont rendues dans la cour principale de l’usine où elles ont lancé des pierres dans les vitres des ateliers et des réfectoires, puis elles se sont rendues dans la cuisine où elles ont brisé divers ustensiles de cuisine et ensuite dans un dortoir où elles ont tout bouleversé” .

Les surveillantes de l’internat étaient d’anciennes religieuses, très sévères. Six jeunes filles sont inculpées de destruction de matériel, et la meneuse de menaces à surveillantes. Elles sont âgées de 16 à 21 ans. La presse reflète l’étonnement de la population devant la violence dont ont fait preuve ces jeunes filles : “Jamais peut-être les bancs de la correctionnelle, ces bancs légendaires au renom d’infamie et à la réputation pouilleuse, n’avaient été si joliment, ni si gracieusement garnis… Qu’ont bien pu faire toutes ces porteuses de frais minois et quel crime leur reproche la justice répressive ? Quel crime ? D’avoir entravé la liberté du travail et de s’être livrées dans l’usine de leur patron à un pillage en règle.” .

A Jujurieux, la seule grève qui a lieu, en 1896, est le fait d’ouvrières externes. Mais elle revêt cependant une grande importance : “C’est la première fois, depuis plus d’un demi-siècle que l’usine existe, que les ouvrières refusent de se soumettre docilement aux ordres des patrons”. “L’usine occupe d’une part ou d’une autre, presque toute la population de Jujurieux. Les pères, mères, frères et sœurs des grévistes y travaillent et ont continué d’y travailler. On aperçoit très nettement la situation. Il suffit du bon vouloir du seigneur de Jujurieux pour affamer, pour réduire à la misère toute une population. Et effectivement on n’a pas tardé à le faire. L’usine a organisé autour d’elle des économats, des boulangeries, merceries, épiceries etc en un mot, elle a réuni sous son toit tous les commerces, et les ouvriers et ouvrières sont obligés d’y prendre les objets de consommation ou autre dont ils ont besoin. C’est de la philanthropie patronale, de cette douce philanthropie qui consiste à réaliser des bénéfices non seulement sur le travail, mais encore sur ce que consomme le travailleur”… “on a supprimé le pain aux grévistes, on les affame”… “où les grévistes trouveraient-ils du pain ? C’est l’usine qui leur en fournit habituellement, et pour ne pas perdre de l’argent on a soin de retenir d’avance, l’argent nécessaire au paiement de cette marchandise” . Devant un tel pouvoir, les grévistes ne résistent que deux jours. Il reste qu’elles ont osé exprimer leur refus d’une diminution de salaire justifiée par une amélioration technique. D’ailleurs, les ex-grévistes ne sont pas tout à fait matées puisque le 14 juillet, soit 4 jours après leur rentrée, elles sortent de l’usine et “parcourent les rues du village derrière une grosse caisse et un piston en chantant la Marseillaise. Le cortège grossit. Les habitants applaudissent à ce réveil de l’esprit de liberté. A midi, un banquet réunissait un grand nombre de citoyens et de citoyennes, puis à l’issue du banquet un grand bal populaire était organisé. Les esclaves pour une fois échappées à leurs chaînes s’en sont donné à cœur joie”… “Bravo les ouvrières de Jujurieux, sans le secours de personne, de vos frêles mains, vous avez secoué le joug qui vous opprimait”. Seules 120 ouvrières ont participé à ces actions, les autres ayant peur de faire une grève de pure solidarité, car elles n’étaient pas concernées par la diminution.

Les internes ne mènent pas de longues grèves, sauf lorsqu’elles sont impliquées dans une grève générale qui les soutient, car elles sont dépendantes des patrons pour leur logement. Ce sont les externes qui, plus libres, peuvent résister le plus longtemps.

Ainsi, à Vizille en 1905, 200 ouvrières sont en grève pendant quatre mois, faisant preuve d’une “énergie peu commune parfois chez les hommes” . Depuis longtemps déjà, les ouvrières, sous la direction de leur déléguée Lucie Baud, avaient des entrevues avec le patron au sujet du chômage qui sévissait dans l’usine. N’obtenant pas de résultats, elles décident la grève “à outrance” . Pour ce faire, elles organisent des soupes populaires. Les socialistes organisent de nombreux meetings de soutien avec la population. La première manifestation effraye grandement les notables de la ville qui demande protection au préfet. Le patron se plaint des manifestations qui se répètent quotidiennement : “Monsieur le Préfet. 8 avril 1905. J’ai l’honneur de vous confirmer ma lettre en date du 4 mars dernier. Depuis deux jours, sous prétexte de manifestations pacifiques, ont lieu dans Vizille des scènes de graves désordres qui menacent de tourner au tragique. Des agitateurs de toutes origines ont surexcité au plus haut point les grévistes de notre usine avec lesquelles se sont solidarisés les pires éléments de la population de Vizille. Le but évident de ces excès est de terroriser les quelques ouvriers et ouvrières qui travaillent encore dans l’usine. Le renouvellement des scènes qui ont eu lieu hier et avant-hier nous fait craindre de nouveaux conflits, graves, sanglants même. Il nous paraît incompatible avec le bon ordre d’autoriser des cortèges composés de gens ivres pour la plupart qui viennent la nuit briser nos vitres et nos clôtures et proférer à l’adresse de notre personnel des menaces de mort. Les manifestants d’hier soir s’étaient munis d’une poutre arrachée à nos clôtures et apportée d’une distance de plus d’un kilomètre dans l’intention évidente de s’en servir comme d’un bélier pour enfoncer la porte principale de l’usine. Ce projet, grâce à la présence du commissaire de police n’a pu être mis à exécution, mais un tel esprit nous fait craindre pour l’avenir de nouvelles violences”. Le patron ne hâte pas la reprise, car il est dans une situation économique difficile. Il attend d’avoir un nombre de “renégates” suffisant pour organiser la reprise à ses conditions : “Le patron envoya la femme de son chauffeur et celle de son comptable racoler les ouvrières à domicile, dix-neuf se laissèrent séduire. Ces quelques ‘renégates’ décidèrent du sort de la grève, qui finit rapidement”. Le racolage est très fréquent chez les campagnardes qui sont isolées du centre urbain de la grève. C’est pourquoi les gréviste de Voiron, en 1906, seront attentives à ne pas laisser les campagnardes livrées à elles-mêmes et aux mensonges patronaux. Lucie Baud est chassée de Vizille. En même temps qu’elle, 150 des 200 grévistes ont été licenciées. Elle trouve du travail à Voiron en février 1906. En mars éclate la grève générale, qui vise à l’obtention d’un tarif uniforme au niveau local puis régional.

C’est le syndicat du tissage mécanique de Lyon qui dirige la grève, Joseph Auda en tête, car le syndicat de Voiron ne date que de 1905. Il est donc faible, et ne compte qu’une centaine d’ouvrières et d’ouvriers sur 1 500, Le rôle d’Auda est ainsi défini : “Nous avons usé de notre droit de posséder parmi nous un conférencier, un professionnel de la soierie, capable de nous défendre et de prévenir les pièges que pouvait nous tendre le patronat” . Durant trois mois, les ouvrières occupent la rue. La presse réactionnaire ne reste pas muette devant cette prise de conscience de femmes : “Nous avons eu les immenses défilés des grévistes à travers nos rues comme partout et dans toutes les grèves. Derrière le drapeau rouge largement déployé, se prolonge le chaos étourdissant des chants révolutionnaires et d’autres plus orduriers. Mais cette violence de paroles est la seule que déploient nos manifestantes. Mais la fougue que les ouvrières mettent à proférer ces propos sanguinaires ! ! montre bien à quels dangers peut entraîner la condescendance coupable des pouvoirs publics envers ceux qui ont laissé s’acclimater comme principaux chants révolutionnaires ‘L’Internationale’, la ‘Carmagnole’ et le ‘Ça ira’, qui tendent à remplacer notre hymne national, ‘La Marseillaise’. Ces chants subversifs excitent tous les mauvais instincts de ces individus, leur insufflent la haine, semeuse de ruine, déforment le cœur en déprimant le cerveau.

Les malheureuses qui les chantent ne réfléchissent certainement pas à la gravité des paroles qu’elles prononcent et elles ne se doutent pas en s’habituant à proférer ces chants inhumains, qu’elles font rougir leur humanité. Dans la bouche des femmes, dont la nature est faite de séduction, ces hymnes barbares transforment les plus belles d’entre elles en Viragos, en Furies repoussantes ! !” .

Les principales manifestations sont dirigées contre les jaunes. Le préfet envoie 3000 hommes de troupe (un par ouvrière), dont de nombreux dragons, pour protéger les usines : “A 9 heures du matin, l’aspect de la ville est lugubre. La gare est occupée militairement; de petits détachements sont postés aux carrefours des rues, des banques, de plusieurs magasins, les entrées de quelques maisons sont occupées militairement. Une centaine d’hommes sont massés sous le viaduc du chemin de fer; 400 dragons environ sont massés sur le Mail, prêts à charger au moindre signal. Toutes les usines sont occupées par des détachements importants ; des patrouilles de gendarmes et de dragons parcourent la ville”. La présence de l’armée augmente la violence. Le 17 avril, a lieu une manifestation très violente, à la gare, où des jaunes devaient arriver. Les gendarmes tentent de disperser les manifestants. Des pétards et des pierres sont lancés contre eux, faisant un blessé. Mais l’objectif des grévistes est atteint, car les jaunes ne peuvent débarquer et sont obligées de passer la nuit dans le train avant de retourner chez elles. La manifestation était d’autant plus importante que le matin, les patrons ayant décidé la reprise avec des jaunes, toutes les corporations de Voiron, soit 10000 ouvriers, s’étaient mises en grève.

La manifestation du 1er mai est évidemment interdite, mais aura lieu. Un rendez-vous public est donné, mais les soldats s’y retrouvent seuls. Pendant ce temps, 2000 ouvriers se sont réunis dans un bois, par petits paquets, venus de Voiron et de Moirans. A 16 h, le cortège s’ébranle et descend vers un village, aux accents de l’Internationale. Toutes les routes menant à Voiron sont barrées, mais l’armée évite l’affrontement avec le bloc de la manifestation et laisse entrer les manifestants, par groupes de dix. Dans Voiron, les petits groupes sont chargés, et une violence féroce se déchaîne contre les femmes qui sont piétinées par des chevaux et grièvement blessées. Certaines sont pourchassées jusque dans la campagne. Pourtant, une action avait été tentée vers les soldats, et Lucie Baud avait été arrêtée “pour avoir lancé sur les troupiers des papillons les invitant à ne pas tirer”. Les conditions matérielles de l’hébergement auraient pu les révolter contre leurs gradés, elles les ont au contraire monté contre les grévistes. D’ailleurs, ces grévistes se moquent d’eux ! Ainsi, le 5 mai décident-elles d’aller pique-niquer au nombre de l 500, mais par groupes de dix, en un lieu impossible d’accès pour les chevaux. Les dragons, furieux, sont obligés de rebrousser chemin. Pourtant, un certain mécontentement régnait dans l’armée, mais il n’est pas apparu publiquement, mis à part les mauvais soldats qui préféraient l’ordinaire des grévistes au leur. Cependant, un chef de bataillon demande à ce qu’on évacue son unité qui s’agite. Les soldats se plaignent de ne rien faire, ce qui est ambigu, et se sentent nargués par la population. Ainsi, dès qu’une jaune paraît, il se trouve soudain 300 personnes à un carrefour pour la huer, sans que les soldats aient rien vu venir. De même, des cris hostiles sont poussés dans le dos des gendarmes, sans qu’ils en trouvent les auteurs. Après la reprise, les jaunes d’une usine restée à l’index se font insulter quotidiennement lorsqu’elles passent devant une autre usine, par les ouvrières qui quittent toutes leur travail pour se mettre aux fenêtres. La police est encore impuissante ici.

De nombreuses usines en grève combinaient internat et externat. L’usine Permezel employait de nombreuses Italiennes “réduites à ramasser dans les caisses à ordure les débris de légumes que jetaient leurs camarades françaises”. “Une d’elles, atteinte de tuberculose, mourut même au cours de cette grève, faute de soins: elle en était réduite à manger du pain trempé dans du vinaigre” (Lucie Baud.). Elle était âgée de 16 ans. C’est Auda qui, Italien lui-même, pourra leur parler et faire inculper le patron.

La grève, réussite ouvrière, a permis la constitution de nombreux syndicats dans toute la région. Lucie Baud a donné plusieurs conférences à ce sujet : “C’est avec beaucoup d’à propos et d’esprit de suite, que la camarade Baud fit l’historique de la grève de Voiron et des faits qui l’ont émaillée et ont failli l’ensanglanter. Elle invite les ouvriers et ouvrières de Saint-Jean en Royans à imiter les ouvriers textiles voironnais et à s’organiser sérieusement dans leur syndicat”.

“C’est à l’action syndicaliste qu’il appartient d’avoir raison des exigences patronales” (Lucie Baud ).

Dans le tissage, le syndicat a été créé en 1895 par des hommes et contre l’invasion des femmes dans la profession. Le syndicat ayant échoué sur ce point, les tisseurs cherchent à faire lutter les tisseuses dans leur organisation. Mais si la base se féminise, la direction reste masculine. Seule Lucie Baud accède à une responsabilité régionale. Déléguée au congrès de 1904 de la Fédération Nationale du Textile, membre du bureau le premier jour, elle ne fait cependant aucune intervention. Le congrès n’aborde d’ailleurs aucune question féminine. Les ouvrières de Vizille, toujours très actives, posent le problème de l’efficacité de la structure nationale par rapport à la base. Elles envoient en 1907 une lettre-article à V. Renard, secrétaire de la F.N.T., pour qu’il l’insère dans L’Ouvrier Textile, organe du syndicat. Renard refuse, et répond dans une lettre révélatrice et révélée. Les syndiquées de Vizille ne se laissent pas si facilement soumettre. Elles s’adressent à La Voix du Peuple, organe de la C.G.T., qui publie lettre, réponse de Renard et réponse publique des ouvrières dans le numéro du 12 mai 1907 .

 “Le prolétariat soyeux dans le Sud-Est”

“Il est profondément regrettable que nombre d’organisations ne se servent pas plus souvent et plus régulièrement de notre organe corporatif l’Ouvrier Textile pour que partout la situation exacte de chaque profession de notre industrie du tissage, et dans chaque région, soit connue. Il en arrive fatalement que malgré tout bon vouloir, certaines régions se trouvent ainsi délaissées, et que les luttes qu’elles ont à soutenir contre les exploiteurs – les mêmes partout – restent ignorées, et que par cela même, les secours n’arrivent point ou très peu”… “Si nos camarades du Nord, dans le textile, sont nombreux en tant qu’organisation, il faut dire également que le tissage mécanique de ta région lyonnaise et du Sud-Est n’est pourtant pas une quantité négligeable et que nos départements gagneraient en force et puissance syndicale s’ils étaient plus souvent visités par les propagandistes de la Fédération. Et combien de régions sont peut-être dans le même cas que la nôtre ? A Vizille, notre corporation traverse une passe absolument critique. Nous avions informé le Conseil Fédéral que, par suite d’un soi-disant changement de patron à l’usine Trisca et Cie (actuellement Mouly, Schulz et Cie) un véritable lock-out était organisé contre notre chambre syndicale”… “Plus de cinq cents ouvrières, des mères de famille, ont été chômeurs au plein moment d’un hiver rigoureux, pendant quatre mois; toutes nous avons souffert et souffrons encore. Et à part nos camarades de la région, rien ou presque rien n’est venu nous démontrer que la solidarité existait et n’était pas un vain mot pour les travailleurs du textile”… “Peut-être aurions-nous raison de dire que, parce que Femmes, notre sexe devrait être inférieur au soi-disant sexe fort, d’après la tactique préconisée par nos camarades hommes de la région Nord. Nous voulons parler de cette question de “politique” qu’à tout propos on fait revenir sur le tapis, perdant ainsi un temps précieux pour notre organisation et notre propagande fédérale dont nous manquons positivement. Pour nous, Femmes, qui ne sommes ni « électrices », ni « éligibles » nous pensons qu’organisées sur un terrain exclusivement économique, nous n’avons pas à continuer ou à prêter la main à de pareils errements, qui ne peuvent être que funestes à notre marche en avant du point de vue syndical. Nous estimons qu’il y a un peu plus de courage à “militer syndicalement” qu’à aller quémander un pouvoir public quelconque, ou à déposer un bulletin dans une urne”… “c’est que rien dans ce qui peut être fait en dehors du syndicat ne porte préjudice à cette action fédérale et confédérale que nous menons jusqu’au complet et intégral affranchissement des miséreux de tous les pays. C’est ce que le Congrès corporatif d’Amiens a compris, et par la Voix des mandataires du Prolétariat français, a décidé”.

 “Lettre du citoyen Renard. Lille, 26 mars 1907

J’ai soumis votre lettre et votre article à notre conseil fédéral qui s’est réuni dimanche dernier. Il a paru très étonné de l’exigence que vous manifestez, dans votre lettre et dans votre article. En ce qui concerne les secours, qu’il me suffise de vous dire que, depuis huit mois, plus de 2000 francs sont allés en secours dans le Sud-Est. Plus de 900 francs à Voiron, environ 600 à Saint- Jean en Royans, 50 francs dimanche dernier à Saint-Jean en Royans, sans compter mes déplacements deux fois et ce que nous avons fait pour la grève de Vizille”… “Sur les 0 F 05 que vous versez, il y en a 4 pour la fédération, vous devriez le savoir ; nous vous donnons le journal gratuitement, nous versons des cotisations pour vous à la fédération internationale, 0 F 06 par membre, à la Confédération, 4 F 80 pour cent membres par an. Si vous faites fi des secours que nous avons adressés dans le Sud-Est depuis 18 mois, nous vous les ferons entrer en ligne de compte et nous avouons que nous ne pouvons avec ce sou vous fournir des pianos pour vous distraire”… “Quant aux camarades du Nord, ils ont été bons bougres et souvent ils refusent de participer au centime de grève pour vous le laisser à vous, gens de Vizille et d’ailleurs”… “Votre article, qui sent la prose de Grenoble à plein nez, ne peut être inséré parce que vous vous y livrez, ou pour mieux dire “on vous fait vous livrer” à une critique en règle du Conseil Fédéral”… “Vous cherchez des motifs, une épingle dans une botte de paille, pour vous retirer de la Fédération, n’est-ce pas ? Eh bien, quoi que cela nous est toujours pénible, ne vous gênez donc pas ! Fédérez-vous au ministère des Finances, vous aurez peut-être plus de secours”.

 “Réponse du syndicat de Vizille »

La lettre émanant du citoyen Renard surprendra d’une façon particulière tous les militants, tous les syndiqués de France. Nous ne nous arrêterons pas à la bizarrerie du style, plutôt étrange; nous ne prêterons qu’une attention secondaire aux faits que cette lettre, écrite pourtant de la main du citoyen Renard, ne fut jamais reproduite sur copie de lettre, nous nous contenterons simplement de souligner les phrases qui nous ont plus particulièrement frappé”… “Nous n’avions nul besoin qu’on nous rappelle des fonds qui purent être versés aux organisations du Sud-Est ; nous n’ignorons nullement la distribution de ces secours. Préférant nous confiner strictement sur le terrain syndical, nous faisons fi de ces considérations d’ordre plutôt politique et laissons paraître notre surprise de l’argumentation de Renard. Depuis quand la solidarité ouvrière doit-elle être mesurée au centime de grève ou au chiffre de quotités, lorsque ces quotités ont été régulièrement versées ?”… “La solidarité ouvrière ne serait-elle qu’une caisse d’épargne où on n’aura droit qu’à une somme égale à ses versements ? Les gens de Vizille, et peut-être “d’ailleurs”, se faisaient une toute autre idée de cette solidarité, et souventes fois ils le firent voir”… “Mais ce qui dépasse l’imagination la plus fertile, c’est certainement l’idée que nous puissions nous procurer des pianos avec les secours du citoyen Renard ! Ne croit-il pas que ses lettres sont suffisantes pour donner à ces “gens de Vizille”, qu’il dédaigne, les distractions qu’ils peuvent souhaiter dans les rares heures de liberté que leur accorde la rapacité des patrons du Sud-Est”… “Ce que je ne permets pas au citoyen Renard, c’est de prétendre que les revendications que je fais entendre me sont inspirées par des bergers quelconques. L’esprit moutonnier et suiveur dont il semble avoir une conception parfaite, n’existe pas dans nos régions, et si ma prose “sent Grenoble à plein nez”, c’est sans doute parce qu’elle n’a pas encore subi les altérations fâcheuses dont certains cerveaux semblent avoir gardé l’empreinte. La prose de Grenoble, comme il l’appelle, qu’elle soit écrite par les “gens de Vizille et d’ailleurs”, sent tout au moins la franchise et la sincérité, – et c’est sans doute cette odeur qui aura frappé d’une façon aussi désagréable que particulière l’appendice nasal de notre éminent secrétaire. Loin de vouloir nous retirer de la Fédération à laquelle nous gardons toute notre estime et toute notre confiance, nous regretterons tout simplement qu’elle conserve à sa tête un homme tel que lui… Ajoutons que nous ne nous fédérerons pas, contrairement au conseil que l’on nous donne, ni au ministère des finances, – ni même à celui du travail. Fédérés, confédérés, nous sommes et nous resterons tels! N’en déplaise au souverain pontife qui prétend constituer à lui seul le critérium du syndicalisme et du prolétariat tout entier”… “Mais je puis informer, en dernier ressort, le citoyen Renard que la mendicité et l’aumône ne sont pas dans les moeurs des gens de Vizille et même d’ailleurs”.

Dans la filature, le premier syndicat se crée à l’occasion de la grève générale des fileuses en 1906, dans les Cévennes. Les grévistes réclamaient 2 F par jour, au lieu de 1 F 50. La grève échoue par la faute de la mauvaise direction des ouvrières de Ganges qui reprendront avec 1 F 60. Les ouvrières du Vigan accusent le comité de grève de Ganges de trahison et décident de fonder le syndicat, pour que ça ne se renouvelle pas. Le premier congrès a lieu le 24 décembre 1906. Les ouvrières demandent à ce qu’il y ait un délégué homme et le plus de déléguées femmes possible par syndicat et par comité. Il y a de nombreuses fileuses au bureau, et 800 dans la salle. Pourtant aucune n’intervient, et sept hommes monopolisent la parole. Le congrès se termine aux cris de “vive l’émancipation des travailleurs des deux sexes”. Le congrès de 1908 offre de nombreux aspects intéressants. Une fileuse de Saint-Hippolyte du Fort est présidente de l’Union régionale (le syndicat n’existe qu’au niveau régional). Il y a 150 délégués et déléguées du Gard, de l’Hérault et de l’Ardèche. La salle est composée de plus de 1 500 fileuses. Le congrès se déroule à la veille du renouvellement des primes à la sériciculture et à la filature. Ces primes étaient versées aux patrons afin de leur faire supporter les aléas de la conjoncture économique. Les fileuses, victimes plus que les patrons des crises, ne bénéficiaient d’aucun soutien de la part de l’Etat. Ces primes, versées quelle que soit la situation, correspondaient à 1 F 33 par fileuse, et les patrons ne payaient donc leurs ouvrières que 27 centimes. C’est pourquoi les fileuses demandent à être payées 2 F par jour. Les bénéfices s’élèvent à 2 à 3 F par ouvrière par jour, sans compter les amendes. La question des primes est au centre du congrès. Les patrons les touchaient même lorsque la fileuse enceinte était obligée de s’arrêter. Les ouvrières demandent à ce qu’elles soient versées à la fileuse pendant un mois avant et après l’accouchement. La maternité est mise en avant pour la justification des revendications. C’est pour avoir de beaux enfants et ne pas perpétuer une “race des pauvres”, que les fileuses réclament la journée de 8 heures, cinq jours par semaine, et de 6 heures le samedi. Mais ce n’est pas la seule raison : “Plus la journée est courte, et plus le travail est intense et de bonne qualité”… “On a remarqué d’ailleurs que c’est surtout dans les dernières heures du travail que les accidents se produisent”. On trouve également l’argument du retour de la femme au foyer : “La femme à l’atelier toute la journée, c’est le foyer éteint, l’intérieur nécessairement délaisse…” “Leur place est surtout au foyer, à la maison où leurs vertus de ménagères sauront bien souvent créer un milieu agréable et doux qui retiendra le mari que guette le cabaret”. Décrivant la double journée de la fileuse, elles en arrivent à la conclusion que leur “sexe est souvent dénommé à tort faible”. Même si les positions qu’on pourrait appeler “politiques” de ce syndicat ne sont pas révolutionnaires, au moins, les problèmes spécifiquement féminins y sont abordés.

Les Lyonnaises décident en 1914 de créer une “Ligue Féminine d’Action Syndicale”. Chaque syndicat comptant des femmes y envoie deux déléguées. La Ligue a pour but la syndicalisation des femmes à partir des problèmes féminins. De nombreux accents féministes s’en dégagent: critique du mariage où la femme doit “se prostituer légalement, se faire la domestique d’un homme qui souvent ne lui plaît pas”. Elle rend hommage aux féministes, d’ailleurs, et considère son action comme complémentaire à la leur : “Emancipation qui ne consiste pas seulement à l’égalité des droits civiques, mais surtout à l’obtention d’une situation économique permettant à fa femme de subvenir par elle-même à ses propres besoins”… “Seules les femmes pourront faire partie de la Ligue”. En 1914, les ouvrières en soie sont très syndicalisées. Mais les tisseuses, intégrées à des structures masculines de lutte, sont maintenues aux échelons inférieurs. On retrouve la soi-disant infériorité des femmes à l’intérieur des syndicats. Le féminisme n’a guère pénétré que chez quelques ouvrières lyonnaises. Chez les hommes, il n’en est pas question. Il est vrai que promouvoir l’expression des femmes dans le syndicat poserait quelques problèmes quand à leur docilité à la maison. Ce n’est peut-être pas un hasard si Lucie Baud est veuve et donc “chef de famille”. Le problème est toujours actuel :

“Pourquoi les problèmes spécifiques des femmes chez Lip ( et ailleurs) : sous qualification, sous-formation, peu de possibilités de promotion, difficulté de concilier vie familiale, tâches ménagères et vie militante, solitude des femmes de militants, etc n’ont-ils pas été pris en considération durant ce fantastique échange d’idées qu’a réalisé notre conflit ?” (

ANNEXE

 

FORMULE DU CONTRAT D’APPRENTISSAGE. TARARE.

(Engagement de trois ans)

Moulinage, dévidage et ourdissage.

Conditions d’apprentissage.

Article 1 – On ne reçoit que des jeunes filles de 13 ans au moins et de 15 ans au plus, de bonnes mœurs et de bonne santé, intelligentes et laborieuses, ayant été vaccinées; elles devront produire leur acte de naissance, un certificat de vaccination et un trousseau.

Article 2 – Les jeunes filles reçues dans l’établissement seront placées par le directeur, selon les besoins de l’établissement et leur intelligence, soit au moulinage, soit au dévidage, soit à l’ourdissage des soies.

Article 3 – Pendant le temps de l’apprentissage, l’élève sera gagée, nourrie, logée, chauffée, éclairée et blanchie de linge de corps seulement; il lui sera fourni des tabliers.

Article 4 – L’élève promet obéissance et soumission aux maîtresses chargées de sa conduite et de son instruction, ainsi que de se conformer au règlement de l’établissement.

Article 5 – En cas de maladie, le directeur prévient le père ou le tuteur de l’apprentie malade, et si son état exige une sortie, elle lui sera accordée jusqu’à sa guérison.

Article 6 – Si l’élève malade reste à l’établissement, tous les soins exigés par sa position lui seront donnés.

Article 7 – L’apprentie qui, en cas de maladie ou toute autre cause assez grave pour autoriser sa sortie, aura été obligée de s’absenter de l’établissement, sera tenue de prolonger son apprentissage d’un temps égal à celui de l’absence.

Article 8 – Le directeur aura seul le droit d’autoriser ou de refuser les sorties ; elles ne seront accordées que sur la demande du père ou du tuteur.

Article 9 – L’apprentissage est de trois années consécutives, non compris un mois d’essai obligé. Afin d’encourager l’élève il lui sera accordé :

– la première année un gage de 40 à 50 F

– la deuxième année, un gage de 60 à 70 F

– la troisième année, un gage de 80 à 100 F

Après l’apprentissage, le gage est établi suivant le mérite. A la fin de l’apprentissage, il est accordé une gratification de 20 F pour récompenser l’apprentie de son exactitude à remplir ses engagements.

Article 10 – Le travail effectif est de 12 heures. La journée, été et hiver, com-mence à 5 h et fini à 7 h 1/4. On déjeune de 7 h 1/2 à 8 h 1/4. On dîne de midi à 1 h, on goûte de 5 h à 5 h 30 ; on soupe de 7 h à 7 h 1/4. Les élèves, après la deuxième année, reçoivent des leçons de lecture, d’écriture, et de calcul. On leur apprend à coudre et à faire un peu de cuisine.

Article 11 – Comme mesure d’encouragement et à titre gratuit, il est établi qu’à la fin de chaque mois, les jeunes personnes seront classées ainsi qu’il suit :

– 1ère classe, étrennes pour le mois 1 F 50

– 2ème classe, étrennes pour le mois 1 F

– 3ème classe, étrennes pour le mois 50 c.

– 4ème classe, étrennes pour le mois…

Chaque mois, un nouveau classement sera effectué, et la jeune personne montera ou baissera, selon son mérite. Ce classement aura pour base l’ensemble de la conduite, la quantité de travail et sa qualité, la docilité et l’application, etc.

Article 12 – Les gages ne sont dus qu’à la fin de l’année, ils seront payés dans le mois qui suivra son expiration. Les étrennes, les primes d’encouragement et bonifications pour surplus de tâches, seront payées chaque mois.

Article 13 – Toute apprentie qui quitterait l’établissement avant la fin de son temps, ou qui aurait mérité son renvoi pour cause de mauvaise conduite, coalition, rébellion, paresse ou infraction grave au règlement, perdra ses droits au gage de l’année courante; en outre, dans ce cas, le père ou tuteur de l’élève s’engage à payer au directeur de l’établissement la somme de 100 F pour le dédommager de la non exécution du présent engagement: la moitié de cette somme sera versée au bureau de bienfaisance de la paroisse de l’élève.

Article 14 – Si dans le courant de la 1ère année, l’apprentie est reconnue incapable, malgré les engagements et dans l’intérêt des deux parties, le directeur se réserve le droit de la renvoyer sans indemnité.

Article 15 – L’apprentie qui quittera l’établissement au bout d’un mois sous prétexte qu’elle ne peut pas s’habituer à la maison payera 50 c par jour pour une partie des frais qu’elle aura occasionnés, et ses frais de voyage en plus.

Article 16 – L’apprentie sera soumise, à son arrivée, à l’inspection du médecin de l’établissement, celle qui serait atteinte d’une maladie de peau ou qui serait d’une constitution maladive, ne sera pas admise et renvoyée immédiatement à ses frais.

Sources :

  • Article de Dominique Vanoli paru au printemps-été 1976 aux éditions Solin;
  • http://www.horlieu-editions.com/introuvables/les-revoltes-logiques/les-revolteslogiques-n-2.pdf

 

 

 

 

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