Les lieutenants généraux de police sous l’Ancien Régime

 

Les lieutenants généraux de police sous l’Ancien Régime

 

 

Le titre de lieutenant général de police fut établi en 1667, à Paris, pour y assurer le maintien de l’ordre. À partir de 1699, d’autres lieutenants généraux de police furent établis dans les grandes villes de France.Le lieutenant général de police.

 

Le lieutenant général de police

Les lieutenants généraux de 1667 à 1789

Police sous Louis XVI : réformes massives à l’initiative de l’atypique lieutenant Lenoir

Bonaparte crée la fonction de Préfet de police de Paris

Les préfets de police de 1800 à 2019

 

 

 

 

Le lieutenant général de police, apparu dans la seconde moitié du XVIIe siècle, est le premier magistrat spécialisé dans l’exercice de la « police », une mission qui était alors beaucoup plus large qu’aujourd’hui et définie comme « l’ordre, le règlement établi dans une ville pour tout ce qui regarde la sûreté et la commodité des habitants ».

Quelques années après son accession au trône, Louis XIV prend conscience de réformer profondément la police dans ses villes. Il est persuadé de l’importance de la police de Paris pour la sûreté du royaume, alors que le Parlement est puissant et la ville capable des plus grand tumulte. Soutenu par Colbert, cette réforme, le roi crée la charge de lieutenant de police, précurseur de la fonction de Préfet de Police de Paris.

Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques

D’un double cadenas font fermer les boutiques …

Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté

Ces vers extraits de la sixième satire de Boileau ont été écrits en 1661 et le poète poursuivait :

Mais en ma chambre, à peine ai-je éteint la lumière

Qu’il ne m’est plus permis de fermer la paupière

Des filous effrontés, d’un coup de pistolet

Ebranlent ma fenêtre, et percent mon volet

J’entends crier partout ; Au meurtre ! On m’assassine !

Il fallait réagir et Colbert insista auprès de Louis XIV pour que les pouvoirs de police soient réunis entre les mains d’un seul homme.

En 1667, Gabriel-Nicolas de la Reynie (1625-1709) reçut le titre de lieutenant de police – lieutenant général de police en 1699 – et la difficile mission de ramener l’ordre et la sécurité dans la ville qui était en outre la plus salle d’Europe. Il réussit pleinement dans cette mission. Paris cessa d’être un coupe-gorge, les rues devinrent propres et même éclairées grâce à plusieurs milliers de lanternes.

La Reynie fut également chargé de la surveillance des jeux, de la presse, de la librairie, des spectacles. A ce titre, il s’efforça souvent d’aider Molière et, quand une cabale obligeait celui-ci à modifier son texte, La Reynie conservait pieusement l’original, qui parvint jusqu’à nous.

Il n’oublia pas que le rôle de la police est de démasquer les criminels. Les plus célèbres furent la marquise de Brinvilliers et la Voisin, l’une et l’autre particulièrement expertes à manier le poison, que l’on appelait alors  » la poudre à successions « .

La Reynie eut la pénible mission de s’en prendre aux protestants, victimes de la honteuse révocation de l’Edit de Nantes. Pourtant, quand il quitta sa charge, Saint-Simon rendit hommage à son équité, à sa grande vertu et à sa grande capacité, estimant qu’il n’avait «  fait de mal que le moins et le plus rarement qu’il ne lui était possible « .

En outre, La Reynie s’est employé à éradiquer « la Cour des Miracles « .

Successeur de La Reynie en 1697, Marc René de Voyer d’Argenson (1652-1721) fut lieutenant général de police jusqu’à la fin du règne de Louis XIV et au début de la Régence. Pour être au courant de tout il entretenait une véritable armée d’espions, et, un jour, Louis XIV lui demanda dans quelle catégorie il les choisissait :

Sire, dans tous les états, mais surtout parmi les dus et parmi les laquais. Il y a tel gens que je paie à raison de dix louis par heure, tels autres à raison de dix sous.

D’Argenson avait la dent dure. Comme il admonestait le pamphlétaire Desfontaines, celui-ci essaya de se défendre :

– Mais, Monseigneur, il faut bien que je vive.

– Je n’en voie pas la nécessité

Les successeurs de d’Argenson ont peu marqué l’histoire de Paris. Il est significatif que Cartouche (Louis Dominique Garthausen, dit Cartouche aussi Bourguignon, Petit ou Lamarre 1693-1721), le fameux voleur, ait droit à dix neuf lignes dans le Larousse en dix volumes, alors que Taschereau de Baudry, le lieutenant général de police du moment n’est même pas mentionné quoiqu’il eût à gérer un intermède particulièrement agité : c’est la fin du Système de Law, avec des échauffourées rue Quincampoix et des morts dans le voisinage de la Banque. Le 1er août, Taschereau doit faire procéder à l’ouverture de la Bourse dans les jardins de l’hôtel de Soissons « au bruit des timbales, des trompettes, tambours et autres instruments ». De plus, il doit gérer la crise religieuse suscitée par la bulle Unigenitus de 1713 du pape Clément XI contre le jansénisme et que la Régence a réveillée. Une liste officielle d’appelants » (opposants à la bulle) est en voie d’établissement sur ordre du Régent qui en fait lui-même partie, et Taschereau doit interroger chacun d’eux personnellement.

En 1759, Antoine-Raymond Jean Gualbert-Gabriel de Sartine (1729-1801) devint lieutenant général de police. Excellent administrateur, il avait également le goût du renseignement et en particulier du renseignement coquin. Les rapports qu’il remettait à Louis XV contenait en effet tous les potins d’alcôve de la Cour et de la ville. Ces rapports furent publiés pendant la Révolution par Pierre Manuel (1751-1793).

 » Lorsque le libertin Sartine, écrivit-il, poursuivaient les citoyens jusque sous les toits tutélaires, qu’il épiait même les secrets honteux de leurs nuits, ce n’était pas pour égayait un roi plus libertin encore de toutes les nudités du vice ; c’était pour fournir à son maître des exemples et des excuses, comme si son autorité et sa conscience en avaient besoin « .

Vertueux révolutionnaire, Pierre Manuel affirme ne publier ces textes que pour l’édification du peuple et à titre d’exemples à ne pas suivre. En voici quelques uns :

  • La Dubois de la Comédie française, malgré l’œil sévère de ses pères et mères, céda sa première fleur à un garçon limonadier. Il est vrai que ce garçon était de duc de Fronsac qui, en veste et tablier, lui portait tous les matins du chocolat. M de Villeroy lui fit bientôt la cour, mais en marquis.

  • La Beauvoisin, qui ne veut point ouvrir au duc de Grammont qu’il ne lui ait donné des girandoles de diamants, a été servante de M. Cadet, chirurgien, rue Montmartre.

  • La demoiselle Laforest a trouvé le moyen de captiver le marquis de Hallais. Ils se battent tous les jours.

  • La fameuse Deschamps aiment tous les hommes, excepté son mari qu’elle craint de revoir dans l’autre monde.

  • Le boucher Colin entretient la demoiselle Pelin de viande : elle demande toujours de la culotte.

  • La demoiselle Perrine qui commençait à s’apercevoir que le marquis de Puységur se laissait aller devant elle à une paresse conjugale, l’a avertit que si l’on ne pouvait ne faire à sa femme que ce qu’on devait, il fallait faire à sa maîtresse tout ce qu’on pouvait.

  • Mme Allard s’est fait peindre nue par Le Noir. Tout le monde la reconnaît.

  • Mademoiselle Mars qui n’est pas d’un bon teint croyait faire fortune à Londres. Elle ne savait pas que les Anglais n’aiment pas le rouge.

  • Madame de Touteville est accouchée dans les bras de M. de Potocki. Il n’y avait qu’un mois qu’il la connaissait. Du moins ses diamants et sa voiture étaient de lui…

  • Le vieux maréchal de Belisle invoquait la main miraculeuse de Pouponne.Le chevalier de Mouhy l’a menée à ce ministre, mais elle ne peut s’empêcher de dire en soupirant : Monseigneur que l’homme est peu de chose !

Grâce à ses rapports, Sartine était assuré de la faveur du roi. Mais il est tout aussi bien renseigné sur les malfaiteurs. On raconte qu’un ministre autrichien lui écrivit un jour au sujet d’un voleur qu’il pensait réfugié à Paris. Sartine répondit que l’homme était à Vienne, donna l’adresse où il se cachait et les heures où il avait coutume de sortir.

Successeur de Sartine en 1774, Jean Charles-Pierre Lenoir (1732-1807) se montra non moins efficace. Un jour, chez le duc d’Orléans, la conversation vint sur l’habileté de certains filous. Le duc soutint qu’en évitant d’aller dans les foules on était assuré de ne pas être volé. Lenoir paria le contraire. Le lendemain, il emmena le duc se promener dans la campagne et ils aperçurent une femme qui battait un enfant d’une dizaine d’années.Le duc s’empressa de faire des reproches à cette méchante mère et l’enfant se jeta en larmes dans les bras de son sauveur.

Eh bien , Monseigneur, demanda Lenoir, croyez-vous maintenant à l’adresse des filous ?

Le duc se fouilla et s’aperçut que sa tabatière avait disparu. Indigné qu’un enfant si jeune exerce un tel métier. Il proposa de le faire élever dans une pension.

Comme il plaira à Votre Altesse, dit Le Noir, mais il faudra pour cela le sortir de la prison d’où il a été tiré ce matin pour vous voler votre tabatière.

Joseph d’Albert sous sa courte lieutenance générale de police (1774-1775) procéda la suppression des maîtrises et jurandes, suppression des corvées, suppression des racoleurs, nouvelle division de la ville de Paris en quartiers, arrondissements et cantons, règlement sur la vente dans les halles et marchés, institution des ateliers de charité, propreté des rues par un système qui anticipe la poubelle, réglementation des maisons de tolérance, adoucissement du sort des prisonniers qu’il va visiter dans les différentes prisons.

Les lieutenants généraux de 1667 à 1789

 

 

  • Gabriel Nicolas de La Reynie : 1667-1697
  • Marc René de Voyer de Paulmy d’Argenson : 1697-1718
  • Louis Charles de Machault d’Arnouville : 1718-1720
  • Marc Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson : janvier 1720-juin 1720
  • Gabriel Taschereau de Baudry : 1720-1722
  • Marc Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson : 1722 -1724
  • Nicolas Ravot d’Ombreval : 1724-1725
  • René Hérault : 1725-1739
  • Claude Henry Feydeau de Marville : 1739-1747
  • Nicolas René Berryer : 1747- 1757
  • Henri Bertin : 1757-1759
  • Antoine de Sartine : 1759-1774
  • Jean Charles Pierre Lenoir : 1774-1775
  • Joseph d’Albert : 1775-1776
  • Jean Charles Pierre Lenoir : 1776-1785
  • Louis Thiroux de Crosne : 1785-1789

Police sous Louis XVI : réformes massives à l’initiative de l’atypique lieutenant Lenoir

(Article d’après « Ma revue hebdomadaire illustrée », paru en 1907)

Une figure emblématique de l’influence, sur la société, de la police du temps de Louis XVI, est celle du lieutenant général Jean-Charles Lenoir succédant au plus connu Antoine de Sartine : mettant sur pied un surprenant et économique réseau d’espions, il œuvra dans le même temps au bien-être de ses concitoyens, qui en substituant aux lanternes à chandelles parisiennes des réverbères à huile pour sécuriser la capitale, qui en imposant le Mont-de-piété jadis supprimé sous la pression des usuriers, qui en obtenant la désaffection du cimetière des Innocents représentant une menace sanitaire

Né à Paris, en 1732, après avoir exercé diverses charges judiciaires ou administratives, Jean-Charles-Pierre Lenoir (orthographié également Le Noir) fut nommé lieutenant général de police en 1774, sur la recommandation d’Antoine de Sartine qui l’avait précédé dans cette place durant quinze ans. Un conflit avec Turgot, au sujet des approvisionnements de Paris, l’obligea à abandonner à quelque temps ses fonctions qui lui furent rendues bientôt après et qu’il ne commença à exercer réellement que le 10 juin 1776. Le public avait accueilli sa nomination avec des manifestations presque unanimes de sympathie. Il ne trompa pas la confiance qu’on lui témoignait.

Ce n’était pas une sinécure que de diriger la police de Paris, même en ce temps-là. Sartine avait été un magistrat consciencieux, actif et habile, mais il laissait cependant bien des choses à faire. Prenons par exemple l’éclairage. En 1774, c’est-à-dire à l’époque où Sartine se relira, il y avait à Paris 8 000 lanternes, avec des chandelles. Jean-Charles Lenoir leur substitua des réverbères éclairés à l’huile.

C’était un premier progrès. Il n’était pas encore suffisant. On avait en effet l’habitude de faire à l’entrepreneur de l’éclairage des rues de Paris des retenues pour les époques où la lune, sans exiger aucune rétribution, se chargeait elle-même ou était censée se charger de cet éclairage. « La lune, dit une comédie du temps, comptait sur les réverbères, les réverbères comptaient sur la lune ; il n’y a plus ni réverbères ni lune, et ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’on n’y voit goutte. » La chose arrivait assez fréquemment, et point n’est besoin de remarquer avec quel plaisir les voyous de l’époque s’empressaient d’en profiter.

Les retenues en question formaient un fonds de gratifications qu’on appelait du nom bizarre de pensions sur le clair de lune. Lenoir se décida à les supprimer, à la satisfaction générale, et il compléta l’heureux effet de cette mesure en portant à 1200 le nombre des réverbères à huile. « Autrefois, constate Mercier dans le premier volume de son Tableau de Paris publié en 1781, 8000 lanternes, avec des chandelles mal posées que le vent éteignait ou faisait couler, éclairaient mal et ne donnaient qu’une lumière pâle, vacillante, incertaine, entrecoupée d’ombres mobiles et dangereuses. Aujourd’hui l’on a trouvé le moyen de procurer une plus grande clarté à la ville et de joindre à cet avantage la facilité du service. Les feux combinés de 1200 réverbères jettent une lumière égale, vive et durable. »

En 1785 on plaça pour la première fois devant les maisons des commissaires de police, afin de les signaler davantage à l’attention, des lanternes d’une forme spéciale, en attendant d’y mettre des lanternes en verres de couleur. Cette innovation donna lieu à une épigramme assez réussie et qui vise on ne sait quel fonctionnaire dont l’intelligence laissait un peu à désirer :

Le commissaire Baliverne
Aux dépens de qui chacun rit,
N’a de brillant que sa lanterne
Et de sombre que son esprit.

Indiquons en quelques lignes les principales réformes de Jean-Charles Lenoir. Il fit construire les halles aux veaux, aux cuirs et à la marée et recouvrir les halles au blé et aux toiles. Il institua en 1777 un Mont-de-piété, installé rue des Blancs-Manteaux, et qui détruisit l’odieux commerce des prêteurs sur gages. Il exigea la suppression des vaisseaux de cuivre des laitières et des comptoirs de plomb des marchands de vin, qui avaient causé d’assez nombreux empoisonnements. Il obtint la désaffectation du cimetière des Innocents, qui, saturé de cadavres, formait au cœur de Paris un foyer d’épidémie.

Très préoccupé d’améliorer le sort des pauvres, de tous ceux pour qui la société se montrait dure ou indifférente, il organisa, aussi bien qu’on le pouvait dans ces dernières années du XVIIIe siècle, les hospices (pour les incurables notamment), les secours aux blessés par accident, l’éducation des enfants appartenant à la classe indigente, et le bureau des recommandaresses pour les enfants en nourrice, situé rue de Grammont, au coin de la rue Neuve-Saint-Augustin : « C’est à ce bureau, note un guide de Paris en 1787, que doivent s’adresser les particuliers qui veulent avoir des nourrices, ainsi que les nourrices qui veulent avoir des nourrissons. On y obtient justice gratuite et prompte, par M. le lieutenant général de police, sur les plaintes que l’on aurait à faire contre les nourrices, en s’adressant à Mme Honque d’Hamecourt, recommandaresse. »

Un poète du temps, un poète satirique, a caractérisé ainsi l’homme dont nous essayons de faire revivre la figure : « Le Noir qui d’espions garnissait tous les lieux… » Ce lieutenant de police usa en effet largement des espions, qu’on appelait alors des mouches, et il trouvait même le moyen, ce qui est le comble de l’art, de les avoir à très bon compte. Il avait à son service, comme observateurs gratuits le plus souvent, des laquais chargés d’espionner leurs maîtres, des colporteurs à qui on n’accordait des autorisations de vendre leur marchandise que lorsqu’ils avaient su les mériter, des teneurs de banques, même des filous qui sentaient toujours sur eux la main de la police et qui n’échappaient à la prison que par l’espionnage.

Avec cette armée de mouchards, dont quelques-uns avaient un nom très honoré, Lenoir était au courant de bien des secrets. Tous les bruits, tous les scandales venaient aboutir à son cabinet. Formidable puissance dont il ne faisait pas, on doit le constater, un mauvais usage. Au contraire, cet honnête homme, servi par tant de coquins, semblait n’avoir d’autre préoccupation que de maintenir l’ordre dans Paris et l’honneur dans les familles. Ce n’était pas une tâche bien facile.

De tous les côtés, et même pour des démêlés et des embarras d’une très médiocre importance, sans jamais lasser son zèle, on s’adressait à lui. Ainsi, une grande dame le pria de la débarrasser d’une femme de chambre qu’elle accusait, à tort ou à raison, de parler un peu plus qu’il ne fallait et de raconter trop facilement ce qui se passait, et même ce qui ne se passait pas, dans la maison de sa maîtresse. Il fit aussitôt « comparaître » cette soubrette à la langue trop bien pendue, et, sur son ordre, elle signa cette déclaration qui nous a été conservée et reproduite avec son orthographe… un peu fantaisiste :

« Je soussigne promets à monsieur le lieutenan generalle de police de ne jamés ouvrire la bouche à qui que sois des intérêts de madame la marquis de B… et ce sous penes de punisiont n’ayant qua me louer de madame. Novembre 1777. »

Bien souvent il n’attendait même pas qu’on recourût à son intervention. Un jour, par exemple, il convoqua dans son cabinet un jeune officier aux gardes suisses, nommé Biss, qu’il connaissait quelque peu, et lui reprocha d’être allé dans un de ces tripots, comme il en existait beaucoup, à Paris, à la fin du XVIIIe siècle, et où d’habiles escrocs vivaient de l’argent des imbéciles. Biss avoua qu’il y avait passé une soirée, par curiosité, mais qu’il s’était bien gardé d’y jouer.

« Je suis fâché, lui dit Lenoir, de voir que votre passion pour le jeu vous entraîne à une dissimulation indigne de votre caractère et de votre situation ; vous avez joué au milieu de voleurs ; vous avez perdu deux cents louis que je me suis fait apporter et que je vous rends, dans l’espérance que ceci vous servira de leçon et que vous fuirez dorénavant une compagnie que ma place m’oblige de tolérer, et qui n’est pas digne de vous. » Le jeune officier promit de ne plus jouer, et, ce qui est très surprenant, il tint parole.

L’administrateur qui maintient les abus s’attire beaucoup d’ennemis, mais il s’en attire bien davantage, celui qui cherche à les supprimer. Lenoir en fit l’expérience. Sa retraite, le 10 août 1785, fut saluée par bon nombre de chansons satiriques, parmi lesquelles nous ne citerons que ce méchant couplet où l’on jouait sur son nom :

Dans ce monde tout varie,
L’esprit et le sentiment ;
Chacun son goût, sa manie,
L’un veut noir, l’autre veut blanc ;
Pour moi, fier de ma patrie,
Un lis aurait mon espoir,
Et je méprise le noir.

Ces attaques laissèrent indifférent l’ancien lieutenant de police qui connaissait assez les hommes pour ne pas compter sur leur gratitude. En 1789, il eut encore à subir, à l’assemblée du bailliage de Meaux, de la part du comte de Clermont-Tonnerre, une violente mercuriale. On lui reprocha des actes d’arbitraire, très réels, mais dont il n’était peut-être pas complètement responsable, et il fut exclu des états généraux, où son expérience et son amour du bien public auraient pu rendre des services.

Il émigra en 1790, apprit pendant son exil la mort d’un de ses neveux, Michel-Etienne Lenoir, conseiller au parlement de Paris, exécuté le 27 avril 1794, et ne rentra en France qu’en 1802.

Quoiqu’il eût exercé de grandes charges, dans lesquelles d’autres n’avaient pas négligé de s’enrichir, il était pauvre. Le gouvernement autorisa le Mont-de-piété à lui fournir une pension de 4 000 livres, et un homme qu’il avait obligé — et qui s’en souvenait — lui abandonna une petite maison dans la banlieue de Paris.

C’est là qu’il mourut, le 17 novembre 1807. Pendant ses dernières années, il venait souvent à Paris, et Fouché, qui l’estimait beaucoup, et à qui sans doute il ne le rendait pas, aimait à le consulter sur l’organisation de celte ancienne police de Paris, qui, à la grande surprise du duc d’Otrante, avait si bien fonctionné avec peu d’argent. Lenoir aurait pu répondre, mais il était trop poli pour le faire, que tout cet argent ne servait qu’au public et qu’il n’en mettait pas un denier dans sa poche.

Bonaparte crée la fonction de Préfet de police de Paris

 

 

 

Bonaparte en créant un préfet de police, le 17 février 1800 (28 pluviôse An VIII) avait voulu faire pièce à son trop puissant ministre de la Police, Joseph Fouché (1759-1820). En tout cas les deux hommes rapportèrent l’un sur l’autre avec beaucoup de zèle.

Le premier Préfet de Police fut nommé en 1800, il s’appelait Dubois mais il vaut mieux l’oublier car si l’on en croit les historiens de la police, il fut non seulement un incapable mais un fripon e un fourbe.

Par la suite, les préfets furent surtout préoccupés de politique. Du comte Anglès, sous Louis XVIII, aux frères Piétri, sous Napoléon III, les recettes restèrent les mêmes. On muselait la presse d’opposition, on ouvrait le courrier, on emprisonnait, n exilait, au besoin on organisait des provocations.

De temps en temps, un préfet se souvenait du vrai rôle de la police. Tel Debelleyme (1787-1862) qui créa les premiers agents de ville en uniforme. Les préfets de police changeaient d’ailleurs trop souvent pour avoir le temps de mener à bien les réformes nécessaires. Il y en eut, de 1667 à 1789, 16 lieutenants généraux de police et 48 préfets de police en 93 ans ! Quels que soient ses mérites et sa popularité, un préfet de police ne peut guère espérer voir son nom figurer sur une rue de Paris. Mais tout de même une place Louis Lépine (1846-1933) existe juste derrière la Préfecture de Police ; en outre chacun sait qu’un concours d’invention porte son nom.

Les préfets de police de 1800 à 2019

 

 

  • Dubois (Louis-Nicolas-Pierre-Joseph, comte), – 17 ventôse an VIII – 8 mars 1800 – création de la préfecture de police –
  • Pasquier (Etienne-Denis, baron) – 14 octobre 1810
  • La préfecture de police est absorbée par la direction générale de la police entre  mai 1814 et mars 1815.
  • Beugnot (Jacques-Claude, comte), directeur général de la police du Royaume – 13 mai 1814
  • D’andré (Antoine-Balthazar-Joseph, baron), directeur général de la police du Royaume – 3 décembre 1814
  • Bourrienne (Louis Antoine, Fauvelet de) – 14 mars 1815
  • Réal (Pierre-François, comte) – 20 mars 1815
  • Courtin (Eustache-Marie-Pierre-Marc-Antoine) – 3 juillet 1815
  • Decazes (Elie, duc) – 9 juillet 1815
  • Anglès (Charles, Julien, Jean Baptiste, comte), ministre d’Etat – 29 septembre 1815
  • Delaveau (Guy) – 20 décembre 1821
  • Belleyme (Louis-Maurice de) – 6 janvier 1828
  • Mangin (Jean-Henri-Claude) – 13 août 1829
  • Bavoux (Jacques-François-Nicolas) – 30 juillet 1830
  • Girod « de l’Ain » (Louis-Gaspard-Amédée, baron) – 1er août 1830
  • Treilhard (Achille-Libéral, comte) – 7 novembre 1830
  • Baude (Jean-Jacques, baron) – 26 décembre 1830
  • Vivien de Goubert (Alexandre, François, Auguste) – 21 février 1831
  • Saulnier (Sébastien, Louis) – 17 septembre 1831
  • Gisquet (Henri-Joseph) – préfet de police par intérim – 15 octobre 1831 ; préfet de police en titre à compter du 26 novembre 1831
  • Delessert (Gabriel – Abraham – Marguerite) – 10 septembre 1836
  • Sobrier (Joseph), délégué de la République française au Département de la police – 24 février 1848
  • Caussidière (Marc), délégué de la République française au Département de la police avec Sobrier du 24 au 27 février 1848 ; seul délégué du 28 février au 17 mars 1848 – préfet de police à compter du 17 mars 1848
  • Trouvé-Chauvel (Ariste-Jacques) – 18 mai 1848
  • Ducoux (François-Joseph) – 19 juillet 1848
  • Gervais « de Caen » (François-Guillaume) – 14 octobre 1848
  • Rebillot (Charles), colonel – 20 décembre 1848
  • Carlier (Pierre) – 8 novembre 1849
  • De Maupas (Charlemagne-Emile) – 26 octobre 1851
  • Blot (Sylvain), secrétaire général de la préfecture de police – préfet de police par intérim – 23 janvier 1852
  • Pietri (Pierre-Marie) – 27 janvier 1852
  • Boittelle (Symphorien-Casimir-Joseph) – 16 mars 1858
  • Pietri (Joseph-Marie dit Joaquim) – 21 février 1866
  • Kératry (Emile, Marie, comte de) – 4 septembre 1870
  • Adam (Antoine, Edmond) – 11 octobre 1870
  • Cresson (Guillaume, Ernest) – 2 novembre 1870
  • Choppin (Albert) – 11 février 1871 (par intérim)
  • Valentin (Louis, Ernest, général) – 15 mars 1871 – délégué dans les fonctions –
  • Renault (Charles, Léon) – 17 novembre 1871
  • Voisin (Félix) – 8 mars 1876
  • Gigot (Edme, Albert) – 17 décembre 1877
  • Andrieux (Louis) – 4 mars 1879
  • Camescasse (Jean, Louis, Ernest) – 16 juillet 1881
  • Gragnon (Jean, Joseph, Arthur) – 23 avril 1885
  • Bourgeois (Léon, Victor, Auguste) – 17 novembre 1887
  • Lozé (Henry, Auguste) – 10 mars 1888
  • Lépine (Louis, Jean-Baptiste) – 11 juillet 1893
  • Blanc (Marie, Charles) – 14 octobre 1897
  • Lépine (Louis, Jean-Baptiste) – 23 juin 1899
  • Hennion (Célestin) – 29 mars 1913
  • Laurent (Emile, Marie) – 2 septembre 1914
  • Hudelo (Louis, Eugène, Albéric) – 3 juin 1917
  • Raux (Fernand, Jérôme, Urbain) – 23 novembre 1917
  • Leullier (Alexandre, Louis, Henri, Robert) – 13 mai 1921
  • Naudin (Jean, Henri, Armand) – 9 juillet 1922
  • Morain (Benoît, Alfred) – 2 août 1924
  • Chiappe (Jean-Baptiste, Pascal, Eugène) – 14 avril 1927
  • Bonnefoy-Sibour (Adrien, Georges, Alphonse) – 3 février 1934
  • Langeron (Roger, Marie, Félix) – 17 mars 1934
  • Marchand (Camille, Marie, Auguste) – 26 février 1941 – par intérim –
  • Bard (François, Marie, Alphonse) – 14 mai 1941
  • Bussière (Amédée, Félix) – 21 mai 1942
  • Luizet (Charles, Jean) – 19 août 1944
  • Ziwès (Armand) – 20 mars 1947 – par intérim –
  • Léonard (Joseph, Etienne, Roger) – 9 mai 1947
  • Baylot (Jean, Joseph, Félix, Ernest) – 17 avril 1951
  • Dubois (André, Louis) – 10 juillet 1954
  • Genebrier (Roger, Pierre) – 12 novembre 1955
  • Lahillonne (André) – 10 décembre 1957
  • Papon (Maurice) – 15 mars 1958
  • Grimaud (Maurice, Albert, Marie) – 28 décembre 1966
  • Lenoir (Joseph, Victor, Jacques, Guy) – 13 avril 1971
  • Paolini (Jean, Dominique) – 6 septembre 1973
  • Somveille (Pierre) – 3 mai 1976
  • Périer (Jean, Auguste, Maxime) – 16 juillet 1981
  • Fougier (Guy, Albin, Paul) – 9 juin 1983
  • Paolini (Jean, Dominique) – 15 juillet 1986
  • Verbrugghe (Pierre) – 16 août 1988
  • Massoni (Philippe, David, Jean) – 30 avril 1993
  • Proust (Jean-Paul, Marie) – 9 avril 2001
  • Mutz (Pierre, Guy) – 8 novembre 2004
  • Gaudin (Michel) – 23 mai 2007
  • Boucault (Bernard) – 31 mai 2012
  • Cadot (Michel) – 10 juillet 2015
  • Delpuech (Michel) – 19 avril 2017
  • Lallement (Didier) – 21 mars 2019