Métier jacquard ou métier lyonnais

Métier à la Jacquard ou plutôt Métier lyonnais

 

 

En parcourant les différents articles du Moniteur des soies, de Lyon, de la Revue du Lyonnais, du journal le Dauphiné et de la Revue du Dauphiné et du Vivarais, on se demande s’il ne serait pas utile de résumer succinctement l’historique de ce métier qui, sous le nom impropre de Jacquard, a fait le tour du monde, ayant été une des principales causes de la prospérité des manufactures de tissus, spécialement des fabriques de soieries de Lyon. C’est ce que je vais tenter de faire, en présentant la singulière histoire, espèce de légende d’un mythe, encensé par les romanciers et caressé par la crédulité populaire. Je m’appuierai sur la source la plus authentique : l’assertion unanime des contemporains.

Un enfant de 6 à 7 ans, aux mauvais instincts, s’enfuit du manoir paternel pour vagabonder; il est recueilli par un oncle, devient successivement relieur, fondeur, imprimeur, carrier, carrioleur, marchand de chapeaux de paille. Avec l’héritage de son père il achète un atelier , mais n’entendant rien au tissage il fait, comme par le passé, de mauvaises besognes et de mauvaises affaires. . Aux journées tourmentées de 1793, à l’âge de 41 ans, c’est un habitué des clubs révolutionnaires ; enrôlé, avec le grade de sergent, dans la milice lyonnaise, il déserte, avec armes et bagages, pour entrer dans les rangs des assiégeants de sa ville natale. (Témoignage de Puy, cordon bleu, capitaine de la milice, rapporté par Marin, dans l’Essai sur l’histoire de la fabrique de soieries; Lyon, 1875).

De retour, après 5 ans, au même grade de sergent, dans l’armée active, il fait copier, en 1798, par quelque ouvrier inconnu, une machine inventée par Verzier, ingénieux tourneur en bois, à Lyon (1) ; Jacquard s’en attribue le mérite, prend un brevet d’invention, en I801, et se pose comme inventeur de perfectionnements en tissage, surtout pour la suppression des tireurs de lacs (2) Malheureusement, cette imitation incomplète ne put fonctionner, malgré les efforts et le talent d’un chef d’atelier appelé Mirabel, de la place des Pénitents de la Croix. On peut s’en convaincre parle simulacre de métier que l’on a heureusement, dans l’intérêt de l’histoire légendaire, fait figurer au Conservatoire  des arts et métiers de Paris, sous le titre U… K… 19… n° 5,352.

Muni de ce brevet, recommandé par d’honorables fabricants de soieries de Lyon mus par divers motifs qu’il serait trop long d’énumérer, appuyé par l’Etat et par la Société d’encouragement de Paris trompés par de fausses apparences de bonhomie et par des certificats peut-être fabriqués, Jacquard obtient des protecteurs, des secours et des faveurs. On met à sa disposition le fameux métier-automoteur inventé, vers 1744, par Vaucanson. Fourni des plans et des détails descriptifs de cet appareil qui, le premier, supprime réellement les tireurs de lacs, Jacquard en fait construire, en 1804, la première imitation. Ce furent des mécaniciens du Dauphiné et du Vivarais, les nommés Bonhomme et Futinet (3), dont l’atelier était situé rue, des Tables-Claudiennes, qui construisirent ce-premier spécimen du système Vaucanson; : mais, probablement induits en erreur par d’inexacts renseignements , ils ne donnèrent pas à leur œuvre la perfection désirable. Ce spécimen fut exposé chez un serrurier de la rue St-Marcel, où, la curiosité attira les ouvriers tisseurs en.soieries qui se répétaient les uns aux autres : « Allons voir la machine à la Jacquard. ». Telle est l’origine de cette; dénomination qui a persisté, malgré les transformations que l’appareil a subies.

Vers cette époque, 1805, Jacquard présente un nouveau mécanisme propre, dit-il, à fabriquer le filet pour la pêche maritime, et qu’il a probablement obtenu de quelque autre ouvrier inconnu. Il prend à ce sujet un second brevet qui fut l’objet de nouvelles récompenses pour lui, et de grandes pertes pour la ville de Lyon, le procédé, pas plus que celui de 1801, n’ayant pu fonctionner. Ce sont ces deux brevets qu’on a cru s’appliquer à la machine, improprement dite à la Jacquard, et qui ont induit le public en erreur. Jacquard n’a pu prendre de brevet pour l’imitation du système Vaucanson, opérée par Bonhomme et Futinet, attendu que la Société d’encouragement elle-même avait eu l’heureuse idée de constater, à propos de. cette imitation, la priorité due à Vaucanson. (Vaucanson en Allemagne, analyse d’une monographie prussienne; Lyon 1876).

La Chambre de commerce de. Lyon, émue par suite des clameurs populaires et des sollicitations produites par les inventions attribuées à Jacquard, lui donne un privilège de 6 ans pour la vente de la machine qu’il passe pour avoir inventée; mais comme elle est complètement impropre au tissage, Jacquard, sur le conseil de M. Laselve, professeur distingué de théorie pratique, originaire du Vivarais, fit confectionner, en 1806, une seconde imitation du système Vaucanson par un très habile mécanicien, son compatriote, Jean-Antoine Breton, de Privas, alors à Lyon (4). C’est sur ce second modèle qu’ont été construites par l’exploitation Jacquard, installées au Palais St-Pierre et répandues dans la fabrique lyonnaise , 57 mécaniques encore imparfaites et qui ont fait le désespoir et la ruine de ceux qui les avaient adoptées.

Ce n’est que vers 1812, à la fin du privilège, que Breton, mieux renseigné, établit, pour son propre compte, la troisième imitation du système Vaucanson, la première qui fonctionna d’une manière à peu près régulière et qui détermina tous les perfectionnements successifs apportés à cet appareil improprement appelé, dès l’origine et même après, machine à la Jacquard. MM. Marin et Hedde, dans l’Essai sur les origines de la fabrique lyonnaise, ont proposé de substituer au nom mensonger de machine à la Jacquard, la dénomination plus véridique de machine lyonnaise, par la raison que cet appareil a été établi à Lyon par Vaucanson avec des éléments lyonnais, principalement avec les aiguilles et crochets de Basile Bouchon et les cartons et lanterne ou rectangle de Falcon (5). Ces deux derniers ajustes, chers à la fabrique lyonnaise, pourraient bien appartenir, comme bien d’autres, au Dauphiné et au Vivarais. Il est naturel, en effet, de rencontrer des ouvriers de ces deux contrées contribuant au développement de la grande industrie sérigène, puisque le travail de la soie y avait reçu, dans, plusieurs localités, les premiers éléments manuels et mécaniques : les. noms de Verzier, de Bonhomme, de Futinet, de Breton, et d’autres qui plus tard seront signalés, en sont, les preuves. Mais il est singulier que ce soit un Lyonnais déclassé, du nom de Jacquard, auquel on ait attribué les mérites d’invention, de propagation ou de vulgarisation, lui qui n’avait été ni tisseur, ni mécanicien, ni doué d’aucune des conditions nécessaires pour l’entente ou lés connaissances du tissage. Le nom de Jacquard doit donc être rayé : de la nomenclature des hommes utiles et relégué dans celle des hâbleurs et des parasites. On ne saurait trop le répéter, dans l’intérêt de la vérité et de l’histoire :— Rendons à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à Vaucanson et à ses imitateurs le fruit de leur travail et de leur génie.

Isidore HEDDE, ancien ouvrier et fabricant de soieries.

Notes :

1 –  Verzier était,dit-on, du Vivarais. On croit qu’il était venu à Lyon, Vers 1780, des environs d’Aubenas, où antérieurement Vaucanson avait établi ses premiers moulins à soie.

2 – On sait que les premiers métiers à la tire employaient plusieurs ouvriers à la fois. Philippe de la Salle (1723-1804) natif de Seyssel, la plus grande figure de la fabrique lyonnaise, avait essayé divers perfectionnements qui ne purent pas aboutir. Le desideratum de cet époque consistait à trouver une machine qui permît l’emploi d’un seul, ouvrier pour la fabrication des étoffes façonnées. Vaucanson a été le premier qui ait résolu, le! problème ; il a fait plus, il a rendu son métier: automoteur, c’est-à-dire pouvant marcher sans le secours d’aucun ouvrier. Le comte de Gennes, ancien officier de marine, avait, en 1678, tenté le même résultat, mais simplement pour les étoffes unies. (Etudes séri-techniques sur Vaucanson ; Paris, Lyon, Grenoble, 1875). .

3 – Il résulte d’un extrait de l’Etat civil de Lyon que Dominique Bonhomme, mécanicien, rue des Tables-Claudiennes, veuf de Pierrette Gaillard, né à Saint-Georges-d’Espéranche (Isère), est décédé à Lyon, le 30 octobre 1833, âgé de 70 ans ; il était donc né en 1763. Quant à Futinet, il n’a pas été possible de se procurer, aucune trace positive de son âge. On sait seulement qu’il était originaire du midi, de l’Ardèche, de la Drôme ou de l’Isère; qu’il était moins âgé que Bonhomme, et qu’il s’est noyé de désespoir, vers 1835, à la suite de mauvaises affaires.

4 –  Il a été reconnu que Jean-Antoine Breton, natif de Privas, est né en 1775 et mort à Lyon en 1836, âgé de 61 ans .

5 –  Basile Bouchon, célébrité artistique lyonnaise, vivait en 1725, et Falcon, autre illustration de bon aloi, mettait au jour son excellent métier vers 1728. Les mécaniques confectionnées par ce dernier, ainsi que celles postérieures de Verzier, ont persisté à être en usage, jusqu’après 1820, époque de l’apogée de la machine dite lyonnaise.

Sources :

Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2009-55841 – Collection numérique : Fonds régional : Rhône-Alpes – Revue du Dauphiné et du Vivarais (Isère, Drôme,Hautes-Alpes, Ardèche) :recueil mensuel historique, archéologique et […] – mai 1878